Je dois d’abord dire que rien d’évident ne me prédisposait à l’enseignement, à la recherche ou à la Grande guerre. Henriette Asséo, mon professeur d’Hypokhâgne en 1994-1995, avait éveillé ma curiosité historique ; la passion m’a été transmise définitivement par Pierre-Alain Rogues, mon professeur de 1ère année à Sciences-po. C’est ainsi que je me suis orienté vers la recherche à l’orée de la 3e année d’études, lorsque j’ai dû rédiger un mémoire. J’ai alors rencontré Nicolas Offenstadt, qui y enseignait, et qui m’a proposé plusieurs sujets possibles (je me souviens que l’un d’entre eux portait sur la boxe française), parmi lesquels une étude des mutineries de 1917 : « il existe un livre sur la question, écrit par Guy Pedroncini, mais il est un peu daté, il reste beaucoup de choses à dire… » Effectivement ! Cette rencontre était décisive, et allait préluder à une longue, fructueuse, et amicale collaboration.
Il faut préciser ici que ni l’histoire familiale assez banale (un arrière grand-père mort en 1915, un autre devenu responsable UNC dans les Deux-Sèvres), et, d’ailleurs, que je ne connaissais pas, ni une fascination précoce, n’expliquent mon intérêt pour la période. Celui-ci est d’ailleurs tout relatif, et je ne suis pas de ceux qu’on pourrait appeler les « mordus » de 14-18, qui collectionnent volontiers livres ou objets… Ma spécialisation tient donc plus au hasard (alimenté bien sûr de curiosité) qu’à la passion ou à la vocation.
Ainsi, en 1997, dans ce mémoire écrit un peu à la va-vite et soutenu ensuite devant Leonard Smith, je reprenais le dossier des mutineries en essayant de rompre avec la posture condescendante de Pedroncini, et de comprendre de l’intérieur la dynamique de ce mouvement si original. Mes conclusions, sans être révolutionnaires (comme les mutins du reste), renouvelaient certains points de cette histoire, notamment quant au rôle de Pétain, au contexte et à l’influence de la Révolution russe, et aux pratiques protestataires.
Je dois mentionner que ce travail était marqué d’une nette et franche sympathie pour les mutins. Cela me paraissait assez naturel, à l’époque et à vingt ans, de faire coïncider objet de recherche et goûts personnels. J’ai évolué depuis. Si j’éprouve toujours une forme de sympathie pour ceux qui essayent de casser les logiques de violence, sympathie qui est l’envers exact de ma consternation devant la brutalité, j’ai appris à faire le tri entre mes opinions et mes hypothèses. J’ai entrepris un effort réflexif afin d’essayer d’écrire l’histoire de manière impartiale et rigoureuse, sans projeter des conceptions ou émotions personnelles sur les acteurs du passé. Un effort maximal de rigueur dans le maniement des sources en est la condition absolue.
Après Sciences-po intervient une triste année en Licence d’histoire à Paris-I, puis une année « noire » intégralement passée à préparer l’agrégation d’histoire, en 1999-2000. Au sortir d’un an penché sur les charrues anglaises, les stratégies navales grecques, la scolastique médiévale et les cartes topographiques au 1/25.000, j’avais acquis une passion pour les périodes « autres » que 14-18 qui ne se démentirait pas (mais qui n’allait pas faciliter la mise au travail pour une thèse), et une appartenance professionnelle solide.
Etant encore incertain quant à ma vocation d’enseignant, je commençais toutefois, juste après l’agrèg’, un D.E.A. à l’E.H.E.S.S. sous la direction de Christophe Prochasson, un de mes professeurs à Sciences-po. En même temps, pour financer cette année supplémentaire d’études, je travaillais à la Bibliothèque Nationale de France (site François-Mitterrand), travail en soi peu exaltant mais offrant deux atouts incomparables : la proximité des sources, et la familiarité avec le fonctionnement interne de ce monstre technique et bureaucratique qui me permettrait d’en déjouer les pièges.
Le sujet de ma recherche émergea progressivement de cette fréquentation quotidienne des sources, et finit par se diviser en trois : les sens dans la guerre, la guerre comme chasse, les larmes et émotions dans la guerre. Ce mémoire de DEA, soutenu en 2001 devant Stéphane Audoin-Rouzeau (ce fut la première occasion de formuler un désaccord, encore embryonnaire, avec son travail : je me permis d’insister sur un pluriel à cultures de guerre), marquait pour moi une étape importante de réflexion sur le conflit. C’est alors que j’ai tout juste commencé à comprendre les discussions et les controverses qui animaient le champ, et à définir mes modes de lecture des sources. J’ai également essayé de mettre en pratique une forme d’attention anthropologique aux combattants qui reste la direction essentielle de mon travail sur 14-18.
C’est aussi une année d’enrichissement à travers le séminaire de C. Prochasson et d’A. Rasmussen (qui, à partir d’une intervention orale sur la hantise des espions à Paris en 14-18, me proposaient amicalement une toute première collaboration à un ouvrage collectif), et les discussions éclairantes maintenues avec N. Offenstadt.
Au passage, ma lente découverte des oppositions violentes entre les historiens de la période, autour du « consentement » ou de la « culture de guerre », a eu pour moi un double effet. Cela m’a d’abord donné le réflexe peu gracieux de me positionner à mon tour (et ce positionnement était naturellement « légitimiste », lié à mon directeur de recherche : ainsi, j’ai été un lecteur d’abord enthousiaste de Retrouver la guerre et j’ai assez inutilement attaqué Frédéric Rousseau dans mon DEA), avant, ce qui est plus intéressant, d’alimenter ma curiosité et de me conduire à aller y voir de plus près, pour enfin douter de la validité des thèses que je croyais devoir défendre. J’ai donc progressivement, et pour des raisons intellectuelles, tourné le dos aux conceptions diffusées par S. Audoin-Rouzeau et A. Becker, et reprises par de nombreux historiens. Je me suis rapproché de ceux qui en faisaient une critique argumentée – sans pour autant « choisir un camp », la recherche n’est pas la guerre. C’est un autre élément qui explique les détours de mon parcours.
En attendant, et sans doute parce que ce processus en partie inconscient de clarification des enjeux n’était pas abouti, mon DEA ne débouchait pas sur l’écriture d’une thèse. Au contraire, l’année suivante, je remisais toute velléité de recherche pour découvrir l’enseignement, dans l’air divinement iodé de La Rochelle. Cet abandon en cours de route (qui s’est répété depuis) appelle quelques explications complémentaires.
La perspective d’écrire une thèse est quelque chose qui m’a toujours glacé d’effroi, à travers le simple fait de devoir passer des années en archives et en bibliothèque. L’atmosphère poussiéreuse des salles d’archives, en particulier, me déprime au plus haut point – qui dira la détresse du jeune chercheur soumis aux éternuements des généalogistes et aux quintes de toux des nostalgiques de l’Empereur ? De plus, j’admets mal l’obligation de se consacrer à UN sujet quand tant de périodes et de problèmes passionnants existent. Enfin, l’aspect rituel du travail, débouchant sur le titre universitaire et la reconnaissance des pairs, me semble réducteur et contraignant, et ce d’autant plus que je me persuade facilement (sans y croire tout à fait) qu’un bon article vaut souvent mieux qu’une longue thèse. J’étais donc réticent à aller pousser plus loin mes premiers efforts de recherche. Mais je formulais l’idée de conjuguer écriture de la thèse et expérience à l’étranger, comptant sans doute sur les séductions de celle-ci pour contrebalancer les angoisses liées à celle-là.
Grâce aux encouragements et à l’aide de Christophe Prochasson, j’intégrais donc en août 2002 l’Institut Universitaire Européen de Florence, et commençais une thèse sous la direction de Regina Schulte. Ce fut une expérience extraordinaire et étrange. Dans une villa florentine coupée du monde réel, j’ai rencontré des professeurs à l’intelligence étincelante (Laurence Fontaine, Tony Molho), mais je devais en subir d’autres au postmodernisme jargonnant insupportable ; de plus, j’avais la nette impression d’être au sein d’une institution destinée à appuyer l’Union Européenne et ses politiques comme incarnation du « sens de l’histoire », réduisant l’activité critique et le recours aux sciences sociales à la portion congrue. Ces aspects négatifs n’étaient pas entièrement compensés par la possibilité de voir un paon et des écureuils se promener depuis la fenêtre de la salle informatique (vision au demeurant étrange pour le vieux poilu que j’étais devenu).
Je mis donc fin volontairement et après un an à ce qui aurait dû être un séjour idyllique de 3/4 années, sans terminer bien évidemment ma thèse, et souhaitant revenir à une vie active d’enseignant. A mon retour en France, en 2003, j’ai donc partagé donc mon temps en activités complémentaires : enseignement au Lycée Georges-Braque d’Argenteuil, publication diverses, « khôlles » en khâgne. Surtout, j’ai participé avec un grand bonheur au projet de Nicolas Offenstadt sur le Chemin des Dames.
C’est pour moi, comme pour beaucoup de membres du CRID 14-18, un tournant : un travail collectif réalisé dans l’amitié, la bonne humeur, la curiosité et la rigueur, de très belles rencontres (et pas seulement parmi les historiens : celle de Noël Genteur, maire de Craonne), avec au final l’impression de commencer à écrire « une autre histoire de la Grande Guerre » correspondant clairement à mes méthodes, mes curiosités et mes aspirations : une attention aux acteurs, aux sources, aux nuances, aux dissonances et au temps long permettant de contrebalancer tout ce qui ne me satisfait pas dans l’histoire culturelle telle qu’elle s’écrit du côté de Péronne.
J’en suis là aujourd’hui : ce travail collectif, et les pistes ouvertes lors du colloque de Craonne-Soissons (2004), et des réunions du CRID 14-18, m’ont redonné le goût de la recherche, et je m’inscris avec plaisir dans les différents projets collectifs ici esquissés.
Et, entre les élèves d’Argenteuil et les khâgneux de Sceaux, entre le labo d’histoire de mon lycée et ce site internet, entre Louis Barthas et Abel Ferry, entre tous les projets encore dans les cartons et les nécessaires engagements civiques, avec un sujet de thèse en tête mais beaucoup trop de pages blanches (et donc de nuits blanches) devant moi, j’en viens à déplorer que les journées n’aient que 24 heures…
J'entreprends donc, à l'université de Montpellier-III Paul-Valéry, sous la direction de Frédéric Rousseau, une thèse intitulée (provisoirement):
Les mutins de 1917. Action collective, sociologie, mentalités.
P.S. Je profite de l’espace qui m’est alloué pour signaler, à toutes fins utiles et inutiles, que « Loez » se prononce « Lohèze » et jamais, au grand jamais « Leuz » ; à l’inverse de « Craonne », qui se prononce « Crâne ». Sauf dans la chanson, mais ceci est une autre histoire.
Travaux et publications
1. Travaux de recherche non publiés
-Les mutins de 1917. Choix et cultures de l’indiscipline dans la guerre totale, June Paper de l’Institut Universitaire Européen de Florence, sous la direction de Regina Schulte, 2003.
-Culture sensible et violence de guerre. Trois approches de l’expérience de guerre des combattants français en 1914-1918, Mémoire pour le D.E.A. de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, sous la direction de Christophe Prochasson, 2001.
-Les mutins de 1917: répertoire d’une action collective, Mémoire de l’Institut d’Études Politiques de Paris, sous la direction de Nicolas Offenstadt, 1997.
2. Contributions à des ouvrages collectifs
Rémy Cazals, Emmanuelle Picard, Denis Rolland (éd.), La Grande Guerre, pratiques et expériences, Toulouse, Privat, 2005 :
-« L’espace public des tranchées. « Tenir » sous le regard des autres en 1914-1918 », p. 259-268.
Nicolas Offenstadt (dir.), Le Chemin des Dames. De l’événement à la mémoire, Paris, Stock, 2004 :
-« Si loin, si proche du 16 avril : les mutineries de 1917 », p. 47-61.
-« « Le bruit de la bataille. » Le paysage sensible du combattant sur le Chemin des Dames », p. 212-223.
-« La bataille avant la bataille : imaginer et deviner l’offensive », p. 197-205.
-« Le baptême du feu des chars d’assaut français. Aux origines de la défaite de 1940 ? » p. 108-120.
-« Franchir l’Aisne en 1917 », p. 445-446.
Christophe Prochasson et Anne Rasmussen (dir.), Vrai et faux dans la Grande Guerre, Paris, La Découverte, 2004 :
-« « Lumières suspectes » sur ciel obscur. Le spectacle de la guerre et la recherche des espions dans Paris bombardé en 1914-1918 », p. 166-188.
Jenny MacLeod et Pierre Purseigle (éd.), Uncovered Fields. Perspectives in First World War Studies, Leyde, Brill Academic Publishers, 2003:
-« Tears in the Trenches. A Cultural History of Emotions and the Experience of War », p. 211-226.
3. Articles
-« Mots et cultures de l’indiscipline : les graffiti des mutins de 1917 », Genèses, n°59, juin 2005, pp. 25-46.
-« L’œil du chasseur. Violence de guerre et sensibilité en 1914-1918 », Cahiers du C.R.H., n°31, avril 2003, p. 109-130.
4. Entretiens
-« Penser = classer ? Entretien avec Michel Dobry », Genèses, n° 59, juin 2005 (avec Gérard Noiriel et Philippe Olivera).
-« Un historien dissident ? Entretien avec Arno J. Mayer », Genèses, n°49, décembre 2002, p. 123-139 (avec Nicolas Offenstadt).
5. Édition
6. Recensions d’ouvrages
Dans Genèses :
-sur « Continu/Discontinu. Puissances et impuissances d’un couple. », EspacesTemps Les Cahiers, 82/83, 2003, 180 p.(n° 59, juin 2005)
-sur Bruno Cabanes, La victoire endeuillée. La sortie de guerre des soldats français (1918-1920), Paris, Seuil, 2004, 549 p. (n°58, mars 2005)
-sur Nicoletta F. Gullace, « The Blood of Our Sons », Men, Women, and the Renegotiation of British Citizenship During the Great War, New York et Basingstoke, Palgrave Macmillan, 2002, 284 p. (n°52, sept. 2003, p. 158-159)
-sur John Horne, Alan Kramer, German Atrocities, 1914. A History of Denial, New Haven et Londres, Yale University Press, 2001, 608 p. (n° 52, sept. 2003, p. 156-158)
-sur Jane Hathaway (éd.), Rebellion, repression, reinvention: mutiny in comparative perspective, Westport (É-U), Praeger, 2001, xix+282 p.; « Mutiny. Disaffection and Unrest in the Armed Forces », Revolutionary History, vol. 8, n°2, 2002, 308 p. (n° 50, mars 2003, p. 158-9)
-sur Michelle Perrot, Les ombres de l'histoire. Crime et châtiment au XIXe siècle, Paris, Flammarion, 2001, 427 p. (n° 47, juin 2002, p. 163-4)
Dans les Cahiers Jean Jaurès :
-sur Fabienne Bock, Un parlementarisme de guerre, 1914-1919, Paris, Belin, 2002 (« Guerre et parlement » , n°167-168, janvier-juin 2003, p. 23-30)
Dans Politix :
-sur Arno J. Mayer, Les Furies. Violence, vengeance, terreur aux temps de la Révolution française et de la Révolution russe, Paris, Fayard, 2002 (vol. 15, n°60/2002, p. 233-238)
7. Textes en ligne
-« Petit répertoire critique des concepts de la Grande Guerre » (avec Nicolas Offenstadt) ;
-« Lexique des termes employés en 1914-1918 » (en collaboration)
8. Communications et interventions orales
« L’impossible monument des mutineries », communication à la journée d’études sur les monuments de Pontivy (novembre 2006)
« Improviser l’indiscipline : stratégies, contraintes et craintes des mutins de 1917 », communication au colloque de l’Association Française de Science Politique, « Protester xixe – xxe siècles. Histoire et sociologie des mouvements sociaux », 28-29 septembre 2006.
-« Nommer la révolte. La qualification des « mutineries » de la Première Guerre mondiale : un enjeu de luttes », intervention au séminaire « Introduction à la socio-histoire » (G. Noiriel, F. Buton, N. Mariot), ENS, janvier 2006.
-« L’espace public des tranchées », Colloque « La Grande Guerre, pratiques et expériences », Soissons, novembre 2004.
-« Sensibility in the trenches », intervention au séminaire de Regina Schulte, IUE de Florence, février 2004.
-« Enquête sur les larmes des combattants », Colloque « la Grande Guerre aujourd’hui », IEP de Lyon, septembre 2001.
9. Autres textes
-« Quand le lycée brûle », point de vue publié dans Le Monde du 18 janvier 2006.


