Présentation d’un ouvrage : Les Mises en scène de l’histoire. Approche communicationnelle des sites historiques des Guerres mondiales

Signalons la parution de l’ouvrage suivant :

Les Mises en scène de l’histoire. Approche communicationnelle des sites historiques des Guerres mondiales, Paris, l’Harmattan, collection Nouvelles études anthropologiques, 2010.

Par Dominique Trouche, maître de conférences en sciences de l’information et de la communication à l’université Paul Sabatier – Toulouse III, membre du laboratoire du LERASS (Laboratoire d’études et de recherches appliquées en sciences sociales) – équipe MICS. Elle travaille principalement sur les questions de l’évolution sociale et symbolique des dispositifs de communication (médiation des connaissances), du rapport au passé, à l’histoire, à la mémoire et de l’évolution des représentations.

Contact : dtrouche@gmail.com

L’intention de cet ouvrage est double. Il interroge l’usage des stratégies de communication dans les sites historiques des Guerres mondiales[1] et, dans ce contexte précis, l’impact de leur utilisation. Ce projet questionne également les relations instaurées envers l’histoire et la mémoire par les dispositifs mis en place. Les sites historiques des Guerres mondiales, comme Verdun et la Somme pour la Première Guerre mondiale, la Normandie, le Vercors, l’Alsace ou Oradour-sur-Glane pour la Seconde, sont des lieux de mémoire parce qu’ils témoignent précisément d’un passé pour lequel les témoins disparaissent. Des adaptations, des transformations, des tâtonnements se font jour et soulignent les forces et les faiblesses de cette nécessaire mise en visibilité à laquelle sont aujourd’hui soumis ces sites historiques des Guerres mondiales qui doivent favoriser la visite des nouvelles générations. Il s’agissait de comprendre quelles modifications l’utilisation de la communication engendrait. En effet les sites historiques des Guerres mondiales constituent aujourd’hui une alchimie entre les dispositifs de communication, le rapport à l’histoire, les enjeux liés à la mémoire, la marque d’une pratique spatiale… Ainsi l’objectif est de montrer que les transformations en cours touchent aussi bien le musée qui devient souvent plus interactif, le rapport à l’espace des guerres qui s’étoffe, les territoires qui sont restructurés, les modes de transmission qui valorisent désormais la perception et l’expérience du visiteur, un rapport repensé à l’histoire, voire une mise en scène. Le visiteur est désormais guidé par des circuits touristiques, des nouveaux musées qui sont l’œuvre de grands noms de l’architecture, des muséographies et des scénographies qui valorisent la reconstitution…

Cet ouvrage questionne ce qui est produit, construit par les stratégies de communication ; au travers de ces mises en scène, c’est la complexité d’une élaboration du sens de l’histoire qui se trouve au cœur de l’analyse, entre des dispositifs qui s’imposent et des espaces de mémoire qui se recomposent pour faire face à la disparition progressive des témoins directs. Quels nouveaux modes de narration sont conçus ? Un autre rapport à l’histoire s’élaborerait-il, et dans cette perspective comment les dispositifs de communication participent activement à cette transformation ? Il s’agit de comprendre quels rapports à l’histoire mettent en place les circuits proposés, comment est pensée l’architecture des nouveaux musées, de quelle manière est accueilli le visiteur, comment sont organisés les expositions permanentes, comment sont proposées les visites des ruines ou des lieux emblématiques (des plages du débarquement aux ruines du village d’Oradour-sur-Glane et de Beaumont-Hamel), que signifient les nouvelles représentations des morts dus aux guerres (mémoriaux construits par des artistes contemporains)…

Il s’avère que l’utilisation des dispositifs de communication dans les sites historiques des Guerres mondiales n’est pas neutre ; ils introduisent des bouleversements qui vont tout à la fois dans le sens d’une simplification de l’histoire et de la mémoire, mais aussi d’une condensation et d’une complexification. Simplification parce que logo et slogan, entre autres, sont devenus l’image représentative des lieux et des musées. Ces raccourcis sémantiques donnent une image qui apparaît, au final, éloignée de l’original. Un événement ne peut pas être assimilé à un mot sans perdre de sa profondeur, puisqu’il est nécessairement une somme de faits imbriqués. Condensation parce que le principe de la reconstitution par exemple dans les musées d’un événement historique résume parfois toute une période historique. Et complexification parce que les dispositifs de communication se rajoutent aux formes de visite plus anciennes ou que la construction de nouveaux musées et de monuments augmente fortement les propositions de visite et rendent plus difficiles les choix des visiteurs.

Les sites historiques des Guerres mondiales sont aujourd’hui des espaces élaborés, c’est-à-dire fabriqués, aménagés pour favoriser le développement de la visite touristique. Les lieux sont esthétisés (on pense particulièrement aux expositions permanentes) et des ambiances de visite sont créées (par un usage du son et de la lumière notamment). Les expositions basées sur la reconstitution mettent en scène des événements historiques à partir des imaginaires, des impressions qui relatent ce que devaient être les périodes historiques. Les visites qui sont aujourd’hui proposées produisent tout à la fois une confrontation esthétique au passé et un accès à la phénoménalité parce qu’elles sollicitent corporellement le visiteur qui est invité à expérimenter des événements historiques.

Ce que les dispositifs de communication proposent donc, c’est un rapport repensé à l’histoire des Guerres mondiales par des visites structurées, construites avec un début, un milieu et une fin. Une histoire est racontée que le visiteur suit pas à pas. Ces événements sont « narrativisés » pas seulement lors de l’exposition permanente mais dans l’ensemble du site historique. Cela a pour conséquence de participer à une « fictionnalisation » de l’histoire. Par exemple, l’usage de la reconstitution dans les musées (de champs de bataille, de camps de concentration, de bureaux du régime nazi, de la clairière de Rethondes et de l’exode des populations en Alsace-Lorraine en 1939) apparaît comme marqué par le sceau de la réalité. Cette fabrication fictive d’une réalité historique, au demeurant plus complexe, fait « image », dans la mesure où la reconstitution utilise des éléments supposés du quotidien pour transmettre aux visiteurs le sentiment de vivre et ressentir ces événements historiques. Il semble que nous soyons passés de l’archive à la reproduction en trois dimensions pour produire une impression de réalité. Ces dispositifs de communication ne reproduisent donc pas tant que cela des scènes historiques stéréotypées ; ils élaborent des images de lieu ou d’événement historique. En cela, la dimension perceptive est désormais un mode de transmission, puisque le visiteur est appelé à expérimenter cette histoire.

Cet ouvrage questionne également le regard porté aujourd’hui sur les monuments et les morts dus aux Guerres mondiales. Les monuments aux morts érigés dans la première moitié du XXe siècle, bien qu’intégrés à l’espace urbain, associés à la mairie, à l’église ou au cimetière, apparaissent aujourd’hui comme esthétiquement dépassés sans que leur présence ne soit pour autant remise en cause. Ils sont tout d’abord la mise en scène de représentations qui marquent une forme de société où le sacrifice pour la Patrie avait été valorisé, a priori, ces monuments relèvent donc d’un mode d’expression « dépassé » ; ils sont « statiques » et leur esthétique semble datée. Même si leur présence n’est pas remise en cause, de nouvelles formes s’y substituent pour partie. Si le terme « monument aux morts » s’est imposé, c’est celui de « mémorial » qui lui est aujourd’hui préféré, forme moins « monumentale » qui traduit des changements progressifs de perception dans les représentations dont il est fait ici l’analyse. Les monuments contemporains sont ainsi érigés par des formes symboliques (transparence, rails de chemins de fer…) des événements passés. Ils sont marqués par un message plus direct en apparence mais qui est souvent destiné à interpeller le visiteur (c’est le cas, par exemple, des pavés de Günter Domenig). Ces monuments superposent le passé au présent et font surgir les événements passés. Leur présence dans la ville est également moins évidente : formes transparentes voire apparemment absente comme pour le monument invisible à  à Sarrebrück de Jochen Gerz, caché sous les pavés de la place.

Cet ouvrage porte donc l’ambition de comprendre les changements survenus ces trente dernières années dans les sites historiques des Guerres mondiales et l’impact de l’utilisation des dispositifs de communication. Il porte également une réflexion sur les nouvelles modalités de transmission de l’histoire et analyse les regards portés désormais sur les morts dus à la guerre et sur les représentations monumentales qui en sont donné. De nombreux changements sont survenus tout au long du XXe siècle qu’il s’agit de questionner pour comprendre ce qui est proposé au visiteur d’aujourd’hui.


[1] Il ne s’agit pas ici de nier la différence entre les deux Guerres mondiales, mais bien de montrer que des modes de communication, de gestion, d’organisation et de présentation des informations sont similaires et invitent à un éclairage qui peut être commun.

Pour partager cet article

One thought on “Présentation d’un ouvrage : Les Mises en scène de l’histoire. Approche communicationnelle des sites historiques des Guerres mondiales”

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

AlphaOmega Captcha Classica  –  Enter Security Code