De la photo-choc, de la photo–mémoire et de la réalité historique

Les média ont fait part à partir du 10 Mai des interventions de Jean-Marie Bockel, secrétaire d’Etat à la Défense et aux Anciens Combattants qui a annoncé qu’un feu vert est donné  à une étude cas par cas des conditions dans lesquelles ont été jugés, condamnés et fusillés certains des « poilus » de la grande guerre en vue d’un geste éventuel de pardon à l’occasion du 90° anniversaire de la fin de ce conflit.

Le Crid 14-18, dont un des axes de recherche est l’utilisation du témoignage sous toutes ses formes comme sources historiques, ne peut que réagir devant la désinvolture générale avec laquelle la presse se conduit quand il s’agit d’illustrer des informations renvoyant à un passé douloureux.

En effet , en illustration de cette nouvelle, que ce soit sur France-Info, Le Figaro ou le Journal du Dimanche, partout trône la même photo d’un homme à genoux yeux bandés face à un peloton de soldats prêt à faire feu sur lui.

Pour France Info et Le Figaro, la légende est : « Exécution en 1917 à Verdun ». Pour le JDD : « Exécution d’un mutin par un peloton de l’Armée Française en 1917.

Ces légendes et cette photo amènent plusieurs séries de remarques ».

Un rapide coup d’œil au cliché indique que ce dernier ne peut avoir été pris que pendant la première année de la guerre 14-15 alors que la troupe était encore en casquette, pantalon rouge et  capote bleu sombre.

Elle ne peut donc avoir été prise en 1917.

En fait on ne connaît pas l’origine exacte de cette photo dont on pense qu’elle concerne un espion ou « pseudo-espion » fusillé soit à l’arrière des lignes soit à l’intérieur du territoire. Plusieurs centaines de condamnés pour espionnage ont été en effet exécutés dans les régions militaires de l’arrière.

Les exécutions de soldats près du front l’étaient, d’après le cérémonial militaire, en présence d’un important concours de troupe, amené là pour méditer sur le risque de désobéissance. Le carré de troupes, désigné pour cette mission, assistait en spectateur et, du moins dans les premières années de la guerre, présentait les armes puis défilait devant le cadavre du  supplicié entraîné par le son d’une musique militaire, elle aussi toujours présente. Ce cérémonial supposait de choisir un lieu d’exécution permettant ce genre d’évolution.

Ici il s’agit d’une exécution, presque en catimini de l’hiver 1914-1915, photographiée avec l’aval de l’autorité militaire compte tenu de la distance à laquelle la scène a été photographiée.

Étant certainement la seule ou une des seules photos disponibles dans les banques d’images, il est logique qu’elle ait servi d’illustration du fait de son effet naturellement choquant.

Comme dans beaucoup d’autres cas, pour d’autres périodes historiques, on assiste une fois de plus à la tendance, consciente ou inconsciente, de démultiplier l’effet choquant du cliché en le renforçant par des allusions mémorielles.

Ainsi pour le JDD on cible sur «  mutin » et « 1917 » tandis que dans le Figaro on associe  les mutineries (1917) à un lieu qui parle à la mémoire des  Français : « Verdun », même si ce nom de ville renvoie aux événements tragiques de 1916.

Le Crid 14-18 qui milite pour que l’utilisation de la photo comme source le soit avec les mêmes précautions méthodologiques en vigueur dans l’exploitation des archives classiques ne peut que signaler la persistance de la désinvolture dans les légendes, signalée ici, qui ne rend pas service à la recherche historique du fait du côté émotionnel qu’elle véhicule.

André Bach

Bibliographie :

BACH, André, Fusillés pour l’exemple, Paris, Tallandier, 2004, 617 p.

OFFENSTADT, Nicolas, Les fusillés de la grande guerre et la mémoire collective, 1914-1999, Paris, Odile Jacob, 1999, 285 p., édition de poche, Odile Jacob, 2003.

Actualité des « fusillés »

Les fusillés et les mutins de la Grande Guerre restent présents dans l’actualité et la mémoire.
Le 16 avril 2008, le Conseil Général de l’Aisne adoptait une résolution sollicitant la reconnaissance par la République, et l’inscription sur les monuments aux morts, des « fusillés pour l’exemple ».
Lire la résolution du Conseil Général.
Lire l’article et voir les reportages de France 3 Picardie.
Lire l’analyse par Nicolas Offenstadt. qui souligne l’aspect incertain, sur le plan mémoriel et juridique, de cette démarche qui prolonge des combats déjà menés dans l’entre-deux-guerres.
Enfin, il se dit que l’Elysée songe à une telle opération juridique (voir l’appel de l’article sur Mediapart).

La mort du « dernier poilu », Lazare Ponticelli


On apprend le décès à 110 ans de Lazare Ponticelli, dernier survivant connu de la Première Guerre mondiale en France, et pour cela désigné partout comme le « dernier poilu » depuis la mort de Louis de Cazenave en janvier dernier.
Ce peut être le moment de réécouter les récits confiés à une journaliste de Libération en 2005 et dont le Forum du Crid 14-18 s’était fait l’écho.
C’est aussi l’occasion de réfléchir aux usages publics qui seront fait de cet « événement » : on se souvient que ces anciens soldats avaient refusé l’idée d’un hommage ou de funérailles nationales, et, partant, les récupérations ou instrumentalisations politiques qui pouvaient s’y opérer. L. Ponticelli avait fini par accepter le principe d’une cérémonie à condition qu’elle soit simple et n’oublie pas tous les autres combattants. Il ne fait guère de doute qu’une telle opération aura lieu: la nouvelle du décès a ainsi été annoncée par l’Elysée.
On renvoie pour comprendre ces enjeux à l’article de Nicolas Offenstadt, « Le pays a un héros: le dernier poilu », dans l’Histoire de mai 2007, à son entretien dans l’Express, et à son analyse sur notre site.

Mise à jour du 16 mars: nouveau texte de Nicolas Offenstadt sur « une anticipation du dernier poilu en 1938 »

Mise à jour : Réponse à Ivan Levaï, « quel hommage pour quel poilu? »

André Loez

La Grande Guerre, figure de la présidentielle?

Alors que Nicolas Sarkozy, candidat de l’UMP, entend laisser comme dernière image de la campagne électorale d’avant le premier tour, celle du cavalier arpentant la Camargue, à l’image du Texas de George Bush, le candidat de l’UDF, François Bayrou se rend à Verdun le 20 avril pour rendre hommage aux combattants de 14-18. On peut trouver plus élégant, moins vulgaire ou démagogique, de saluer les morts de la Grande Guerre et les gestes de paix de Kohl et Mitterrand que de jouer les cow-boys suivi par des journalistes tirés par un tracteur… La visite de François Bayrou n’en mérite moins d’être située dans une perspective plus générale.
Il y a dans cette visite un trait commun avec les autres « grands » candidats, c’est l’usage incessant de références historiques dans les discours qui a marqué tous les observateurs de cette campagne électorale, jusqu’à voir dans la grande presse des articles consacrés au rapport des candidats à l’histoire. Le centriste avait, peu auparavant, à Bercy, mobilisé Aragon et la résistance.
Bayrou s’inscrit aussi dans une tradition qui remonte à la guerre même : la visite à Verdun comme un haut lieu de l’histoire et de la résistance française. Dès le conflit, en pleine bataille, de nombreuses personnalités se rendent sur les lieux. Depuis lors, plus que sur d’autres champs de bataille (Verdun est présenté comme une « victoire défensive », valorisable à la différence d’autres hécatombes), des cérémonies très politiques s’y déroulent. Il n’est qu’à rappeler récemment l’inauguration d’un mémorial pour les soldats musulmans, accompagnée d’un ample discours du président Chirac pour le 90e anniversaire de la bataille (juin 2006). En ce sens le geste de Bayrou est un rituel bien rodé qui permet de célébrer à la fois l’héroïsme français, et, depuis la Seconde Guerre mondiale, la paix. Car la symbolique de Verdun a largement évolué de la mémoire des combattants et de la célébration fondée sur le fameux « ils ne passeront pas », à la construction de la paix et de l’Europe : Verdun devient dans les années 60 « capitale de la Paix ». En témoignent aujourd’hui encore les activités du Centre mondial de la paix qui s’y trouve et qui participe à la mise en mémoire contemporaine de la bataille.
Le parcours emprunté par le candidat, comme dans tout rituel, est chargé de signification. Il visite ainsi
– Des lieux de mémoire juifs et musulmans (carrés militaires notamment)
– Le cimetière devant l’ossuaire (avec dépôt de gerbe)
– L’ Ossuaire
et il s’arrête devant la plaque commémorant la rencontre à Verdun de François Mitterrand et Helmut Kohl en septembre 1984.
Les propos tenus à cette occasion insistent sur l’hommage aux soldats tués en 14-18 et sur la dimension européenne du geste de Kohl et Mitterrand, la « réconciliation franco-allemande ». Le candidat établit un lien explicite entre l’élection et la mémoire de la guerre : « Au moment où le pays va faire un grand choix pour son avenir, j’ai voulu saluer tous ces jeunes hommes qui ont donné leur vie pour que la France puisse vivre… ». Il évoque encore l’ « horreur absolue » de leur expérience, leur sacrifice (« je suis très ému par leur sacrifice »), le « sillon de chagrin » causé à la France, faisant le lien entre les jeunes votants de 2007 et ces morts de 14/18 (« j’ai voulu penser à d’autres jeunes », dit le candidat).
L’ensemble appelle plusieurs remarques. D’abord que Bayrou a choisi ici Verdun pour sa dimension universelle, marquée depuis longtemps, on l’a dit : il a seulement visité l’ossuaire de Douaumont et les monuments qui l’entourent. Verdun ici ne parle ni vraiment de la bataille, ni du lieu Verdun, ni des traces ou des enjeux politiques de la guerre, mais sert seulement à souligner le deuil de la jeunesse en général. Ensuite, le choix d’intégrer à une courte visite, très ciblée, les tombes musulmanes et la mémoire juive est une claire inscription dans ce que l’on nomme la « communautarisation » des enjeux. Enfin, dans une campagne extrêmement stratégique chez le candidat, le choix ne relève pas, on l’imagine bien, seulement de bons sentiments. Bayrou et ses conseillers ont sans doute bien vu que la Grande Guerre aujourd’hui loin d’être un passé figé pour les manuels est, en France, une véritable pratique sociale et culturelle faites de patrimonialisation des traces mémorielles, de la multiplication d’oeuvres culturelles (romans, films, sculptures…) qui la prennent pour thème, de recherches généalogiques et familiales nombreuses. Aussi lorsque le candidat évoque le deuil des familles, il sait s’adresser quasiment à chaque famille française, dans une campagne qui se caractérise notamment par une extrême plasticité des références employées par les candidats bien conscients de ne pouvoir l’emporter sans rallier bien au-delà de leur propre camp. Verdun en ce sens reste un symbole à usage très oecuménique.

Nicolas Offenstadt

Références :

A. Prost, “ Verdun ”, in P. Nora éd , Les Lieux de mémoire. II. La Nation, 3, Paris, Gallimard, 1986.

S. Barcellini, « Mémoire et mémoires de Verdun 1916-1996 », Guerres mondiales et conflits contemporains, 182, avril 1996.

F. Cochet éd., 1916-2006. Verdun sous le regard du monde, s.l., 14/18 éditions, 2006.

Compte rendus de presse et communiqués accessibles sur le site de François Bayrou, et entretien filmé mis en ligne.