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	<title>Bibliographie &#38; Recensions</title>
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		<title>LITALIEN Michel, Écrire sa guerre. Témoignages de soldats canadiens-français (par Frédéric Rousseau)</title>
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		<pubDate>Mon, 20 Feb 2012 15:01:58 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
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		<description><![CDATA[Michel Litalien, Écrire sa guerre. Témoignages de soldats canadiens-français (1914-1919), Outremont, Athéna éditions, 2011, 307 pages. Gestionnaire du réseau des musées des Forces canadiennes à la Direction Histoire et Patrimoine, Michel Litalien fait à nouveau œuvre utile d’historien  avec ce livre présentant des témoignages de soldats canadiens-français. Notons tout de suite que ces témoignages de [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>Michel Litalien, Écrire sa guerre. Témoignages de soldats canadiens-français (1914-1919), Outremont, Athéna éditions, 2011, 307 pages.<br />
Gestionnaire du réseau des musées des Forces canadiennes à la Direction Histoire et Patrimoine, Michel Litalien fait à nouveau œuvre utile d’historien  avec ce livre présentant des témoignages de soldats canadiens-français. Notons tout de suite que ces témoignages de francophones sont rares, surtout en comparaison des nombreux témoignages publiés et connus de combattants anglophones. Les historiens ont jusqu’ici soutenu l’idée que cette rareté tenait à l’illettrisme encore largement dominant au Québec à la veille de la Grande Guerre. Il est hors de doute que cette situation a pesé sur le volume de la production de témoignages écrits. Toutefois, comme le pressentait Jean Norton Cru à propos des témoignages français, de nombreux documents dorment encore dans les armoires de la Nouvelle France, et notamment de nombreuses correspondances. À ce premier titre, tous les chercheurs et au-delà, tous les amateurs de documents éclairant l’expérience combattante de la Grande Guerre sauront gré à Michel Litalien de faire découvrir à un large public ces témoignages dont de très nombreux inédits.<br />
Le livre se décompose en deux parties indissociables : la première expose et situe le corpus rassemblé (73 témoignages rassemblés, 51 exploités dans le livre) ; dans la lignée de Témoins de Jean Norton Cru , des tableaux distinguent carnets, souvenirs et correspondances, témoignages du temps de guerre et témoignages tardifs. Les témoignages les plus significatifs font l’objet d’une courte notice situant le témoin et contextualisant la production et parfois la réception première du document. En même temps, bien au fait des réflexions et controverses actuelles concernant les usages et mésusages des témoignages, Michel Litalien attire l’attention de ses lecteurs sur les apports et les biais respectifs de ces différents documents. Enfin, dans des annexes, M. Litalien fournit pour un certain nombre de ses témoins, des fiches biographiques qui complètent utilement cette présentation ainsi que quelques extraits plus longs de témoignages.<br />
Dans sa deuxième partie, l’ouvrage se présente comme un florilège d’extraits organisés selon un déroulement chronologique courant depuis l’enrôlement jusqu’à la démobilisation. Chacun des thèmes est agrémenté d’une courte présentation lançant un certain nombre de pistes de recherches et de réflexion.<br />
•    L’enrôlement : M. Litalien souligne le contraste opposant les volontaires anglophones et les volontaires francophones : si les premiers s’enrôlent en grand nombre pour défendre la « mère-patrie » anglaise (la plupart sont nés dans les Iles britanniques), les seconds sont beaucoup moins nombreux et s’enrôlent pour diverses raisons : « secourir la France, par idéalisme, pour le goût d’une aventure lointaine et romantique, ou pour des raisons pécuniaires. De toute façon, pour tous, cette guerre sera finie à Noël, et ne sera qu’une promenade sans risque vers Berlin » (M. Litalien, p. 43).<br />
•    Les francophones dans les unités anglophones<br />
•    L’entraînement au Canada : le rassemblement, l’habillement et l’entraînement des premières recrues s’effectuent dans une grande improvisation. La préparation militaire durant la première année est des « plus rudimentaires ».<br />
•    La traversée : 10 jours environ pour rallier Liverpool. Exercices, loisirs organisés et la messe : « on occupe les soldats ».<br />
•    Séjour en Angleterre : poursuite de l’entraînement dans l’attente de l’ultime traversée pour la France. C’est la découverte de l’Angleterre, de sa bière, des Anglais et des Anglaises. Et bien que les liens avec l’ancienne France soient très relâchés, les Canadiens-français commencent à rêver de libérer le sol de leurs ancêtres…<br />
•    L’arrivée en France : la surprise et la curiosité des habitants entendant des soldats portant l’uniforme britannique parler français… L’excellence des rapports entre Canadiens-français et Français. La mise à l’abri d’une partie de la solde pour éviter les excès de boisson.<br />
•     La vie dans les tranchées : la surprise et la déception des soldats qui découvrent ce qu’est la guerre : « C’était donc ça la guerre !&#8230; Nous en avions tous une autre conception. À quoi cela nous servait donc d’avoir été neuf mois entraînés à courir sur les routes et dans les champs, puisque nous étions destinés à être immobiles, à moisir dans ces gouffres, à recommencer notre apprentissage et à devenir des terrassiers » (Claudius Corneloup, 22e bat., p. 105).<br />
•    L’expérience du feu : « Quant à l’ennemi, on l’imagine sous les pires traits, on le déteste et on veut le détruire. Toutefois, lorsque ce dernier est fait prisonnier, on est souvent surpris de constater que l’Allemand n’est qu’un humain après tout » (M. Litalien, p. 118).<br />
•    Le repos : « contrairement à son officier, le soldat ordinaire n’a pas tous les privilèges dont jouit son supérieur hiérarchique. Alors que l’officier  a droit à une permission de dix jours tous les trimestres, le soldat ordinaire, lui, n’a que dix jours par année… » (M. Litalien, p. 136).<br />
•    Le temps des fêtes : Noël et le jour de l’an ; les fraternisations de Noël 14 se perpétuent les années suivantes, mais une échelle moindre.<br />
•    Loin du foyer : l’importance du lien épistolaire.<br />
•    Courcelette, Vimy et autres batailles.<br />
•    Les pertes. Les stratégies d’évitement : automutilations ; mutations.<br />
•    Les bataillons de renfort : les difficultés à remplir les effectifs de francophones attendus ; le difficile amalgame des francophones et des anglophones. L’impréparation des renforts.<br />
•    La conscription : la loi du 28 août 1917 pour pallier le manque de volontaires tant francophones qu’anglophones, même si l’enthousiasme des canadiens-français à l’entrée de la guerre s’est le plus rapidement dissipé. La conscription divise sévèrement le pays.  Mais les soldats du front sont majoritairement en faveur du recrutement forcé.<br />
•    Indiscipline et exécutions : « pour l’exemple ».<br />
•    L’armistice : joie, soulagement et hâte du retour au Canada.<br />
•    L’occupation de l’Allemagne.<br />
•    La démobilisation : sa lenteur accentuée par les mouvements sociaux dans les ports anglais ; les mutineries du camp de Kimmel (Pays-de-Galles)<br />
Autant de nouvelles pièces importantes à verser au dossier de l’histoire des combattants de la Grande Guerre.<br />
Dans sa conclusion, M. Litalien lance un appel pour une perquisition générale et « citoyenne » des armoires et des greniers ! Souhaitons qu’il soit entendu. C’est certain, au Québec comme ailleurs, d’autres documents précieux attendent leurs découvreurs et leurs historiens. De ce point de vue, comme l’admet d’ailleurs son auteur, cet ouvrage ne constitue qu’un premier jalon dans la découverte et l’exploitation d’un gisement à compléter ; Michel Litalien est bien conscient des limites inhérentes à ce type d’ouvrage mais l’un de ses principaux objectifs consiste précisément à susciter de nouvelles vocations d’historiens ; invoquer l’absence de témoignages francophones ne tient plus. Son livre démontre que la documentation existe et peut se prêter à une exploitation plus ample et plus approfondie pour qui voudrait approcher l’expérience combattante québécoise, la confronter à l’expérience canadienne-anglaise et au-delà, à celle des autres nations engagées. C’est le grand mérite de Michel Litalien.<br />
Frédéric Rousseau</p>
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		<title>Philippe NIVET, La France occupée, 1914-1918 (par P. Salson)</title>
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		<pubDate>Thu, 29 Dec 2011 16:42:00 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Non classé]]></category>

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		<description><![CDATA[Philippe NIVET, La France occupée, 1914-1918, Paris, Armand Colin, 2011, 480 p. Un après Annette Becker[1], c&#8217;est au tour d&#8217;un autre historien du Centre de recherche de l&#8217;Historial de Péronne de publier un ouvrage de synthèse sur l&#8217;occupation 1914-1918, ici étudiée seulement dans le cadre du territoire français. Philippe Nivet considère que l&#8217;heure serait désormais [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>Philippe NIVET, <em>La France occupée, 1914-1918</em>, Paris, Armand Colin, 2011, 480 p.</p>
<p>Un après Annette Becker<a href="#_ftn1">[1]</a>, c&#8217;est au tour d&#8217;un autre historien du Centre de recherche de l&#8217;Historial de Péronne de publier un ouvrage de synthèse sur l&#8217;occupation 1914-1918, ici étudiée seulement dans le cadre du territoire français.</p>
<p>Philippe Nivet considère que l&#8217;heure serait désormais venue de dresser une synthèse de la floraison, à partir des années 1990, de mémoires universitaires portant sur cette expérience d&#8217;occupation. Il s&#8217;appuie également sur une recherche personnelle visant à collecter des récits de l&#8217;occupation d&#8217;origines variées (témoignages publiés, enquête auprès des instituteurs conservée à la Bibliothèque de documentation internationale contemporaine, procès-verbaux de rapatriés ou de « personnes suspectes »&#8230;).</p>
<p>Une occupation envisagée sous quatre angles</p>
<p>Le regard est d&#8217;abord porté, dans une première partie, sur l&#8217;occupant qui opérerait une « germanisation » du territoire. Philippe Nivet s&#8217;emploie à en décrire les signes ; selon lui, « l&#8217;occupant considère donc comme sien le territoire envahi » (p. 84). La preuve en serait apportée par l&#8217;ampleur des réquisitions, des pillages et des contributions exigées. L&#8217;occupant chercherait ainsi à détruire l&#8217;industrie du Nord de la France pour qu&#8217;elle ne puisse faire concurrence à l&#8217;industrie allemande après-guerre (p. 101). Le ton de l&#8217;ouvrage dans cette première partie paraît fortement influencé par les publications de l&#8217;entre-deux-guerres qui dénonçaient un plan allemand préétabli de démantèlement de l&#8217;économie française, voire d&#8217;exhaustion<a href="#_ftn2">[2]</a>.</p>
<p>À partir de la deuxième partie, Philippe Nivet se focalise sur la population occupée avec un objectif : « rendre compte au plus près de la vie des occupés » (p. 11), d&#8217;où la part prise par les témoignages. Et cette deuxième partie s&#8217;attache à décrire le quotidien des occupés entre privations, travail forcé, déportation&#8230; C&#8217;est donc un portrait de l&#8217;occupé victime de la guerre qui se dessine ici.</p>
<p>La troisième partie porte sur l&#8217;attitude de la population analysée à partir des catégories définies, et désormais critiquées, par les historiens de la Seconde Guerre mondiale : Résistance, accommodements, Collaboration. Philippe Nivet justifie ce choix en rejetant les définitions trop restrictives de la Résistance pour privilégier ce qu&#8217;en a dit Jacques Sémelin, c&#8217;est-à-dire « un processus spontané de lutte de la société civile par des moyens non armés » (p. 207). Il ne revient pas en revanche sur le débat historiographique autour du thème de l’accommodement<a href="#_ftn3">[3]</a>. D&#8217;ailleurs, il utilise davantage le terme de rapprochement pour qualifier les formes de familiarité qui se créent entre le soldat logé et les familles françaises, rapprochement pouvant aller jusqu&#8217;aux relations sexuelles.</p>
<p>Enfin, dans une dernière partie, la borne chronologique de 1918 est dépassée pour s&#8217;intéresser au devenir des occupés après-guerre. C&#8217;est là l&#8217;apport le plus important de l&#8217;ouvrage, Philippe Nivet décrit une société tiraillée par de nombreuses tensions, très loin de l&#8217;euphorie unanime de la victoire : désillusion devant les difficultés de ravitaillement, sentiment d&#8217;avoir été oublié pendant quatre ans, désir de vengeance contre ceux et surtout celles qui s&#8217;étaient compromis.</p>
<p>Un travail fondé sur une documentation variée mais peu mise en perspective</p>
<p>La démarche adoptée par Philippe Nivet est largement descriptive. Son désir de rendre du quotidien des civils occupés le conduit à brasser une masse considérable de récits de natures différentes (journaux intimes, procès-verbaux d&#8217;interrogatoire, articles de journaux&#8230;) et d&#8217;études monographiques provenant de travaux d&#8217;étudiants. L&#8217;ouvrage comporte d&#8217;ailleurs la liste des sources imprimées utilisées et une bibliographie détaillée. En cela, il se distingue de la précédente synthèse sur l&#8217;occupation<a href="#_ftn4">[4]</a>, L&#8217;auteur lui-même insiste sur ces différences en affirmant que « la plupart des sources archivistiques utilisées pour le présent volume ne l&#8217;ont pas été » par Annette Becker (note p. 401).</p>
<p>Son histoire de l&#8217;occupation couvre alors l&#8217;ensemble des territoires occupés en France, de la région lilloise jusqu&#8217;aux Vosges « afin de ne pas limiter, comme souvent, l&#8217;histoire de l&#8217;occupation entre 1914 et 1918 au département du Nord » (p. 11). Cette analyse du quotidien permet de dresser un tableau assez nuancé des relations entre occupés et occupants. L&#8217;ampleur du rapprochement entre les civils et les soldats logés n&#8217;est pas niée et les récits en donnent de nombreux exemples. Des tensions sociales fortes s&#8217;expriment également au sein de la population civile occupée comme en témoignent les dénonciations pendant la guerre, puis les rancœurs d&#8217;après-guerre. La première partie de l&#8217;ouvrage laisse en revanche le lecteur sur sa faim. La germanisation n&#8217;est décrite qu&#8217;à partir de récits français, donc ennemis. Aucune documentation allemande ne vient confirmer cette hypothèse d&#8217;un tel mode d&#8217;administration. De manière générale, la bibliographie utilisée reste très franco-française.</p>
<p>Autre regret, les nombreux témoignages utilisés ne sont pas critiqués : au contraire, ils prennent place dans l&#8217;argumentation comme preuve de l&#8217;hypothèse avancée. Le lecteur peut alors légitimement se poser plusieurs questions :</p>
<p>Premièrement, un témoignage est-il automatiquement fiable ? Un écrit du for intérieur, un procès-verbal d&#8217;interrogatoire, un récit rédigé à l&#8217;intention de ses supérieurs hiérarchiques peuvent-ils être considérés comme équivalents ? La condition de production de ce récit ne peut-elle pas influer sur ce qui est dit ?</p>
<p>Deuxièmement, peut-on généraliser une situation décrite dans plusieurs témoignages ? En quoi les récits collectés sont-ils représentatifs ? Philippe Nivet procède par succession d&#8217;exemples et de témoignages venant de lieux différents pour confirmer, voire démontrer une affirmation. Mais jamais le récit n&#8217;est replacé dans le contexte social, territorial ou temporel, comme si la réalité vécue par un bourgeois citadin était la même que celle d&#8217;un petit paysan. Or l&#8217;occupation a-t-elle été vécue partout de la même manière ? Ou y a-t-il des spécificités locales ? L&#8217;expérience est-elle la même pour toutes les catégories sociales ? N&#8217;y a-t-il pas des évolutions au cours de la période ?</p>
<p>Enfin, la réalité décrite par les témoignages deviendrait exemplaire de ce qu&#8217;est l&#8217;occupation entre 1914 et 1918 puisqu&#8217;elle n&#8217;est pas comparée à d&#8217;autres territoires occupés ou à d&#8217;autres expériences d&#8217;occupation. Par exemple, Philippe Nivet évoque les pillages et les destructions ainsi que les souillures laissées par les soldats dans les maisons où ils pénètrent au moment de l&#8217;invasion (p. 31). Ces faits semblent témoigner de la violence et de la haine envers l&#8217;ennemi. Or ce n&#8217;est pas une situation exclusive de l&#8217;occupation, Emmanuel Saint-Fuscien a décrit le même genre de faits du côté français<a href="#_ftn5">[5]</a>. Ces violences sont davantage typiques des débordements que peuvent provoquer des troupes fatiguées après des combats violents, que de l&#8217;occupation en tant que telle. Il en est de même pour la pratique des otages lors de l&#8217;invasion : elle n&#8217;est pas nouvelle, les officiers reproduisent des solutions que l&#8217;armée prussienne avait adoptées lors de la guerre de 1870-1871.</p>
<p>Une histoire qui s&#8217;inscrit dans la continuité de l&#8217;approche culturelle du Centre de recherche de Péronne</p>
<p>D&#8217;autre part, Philippe Nivet reprend sans analyse critique les postulats caractéristiques de l&#8217;histoire culturelle (voir le répertoire critique établi par André Loez et Nicolas Offenstadt : http://www.crid1418.org/espace_scientifique/textes/conceptsgg_01.htm). Il fait référence par exemple à « une culture de guerre » caractérisée par l&#8217;obsession de l&#8217;odeur de l&#8217;ennemi (p. 31).</p>
<p>À la suite d&#8217;Annette Becker, Philippe Nivet parle de « renversement de l&#8217;ordre sexué » pour caractériser  une déportation des Lillois à Pâques 1916 perçue comme étant exclusivement féminine (alors qu&#8217;une part non négligeable d&#8217;hommes est également déportée). Il décrit ainsi ce renversement : « des femmes ont dû travailler comme les hommes, des bourgeoises ont été traitées comme des prostituées, des jeunes filles comme des femmes mûres » (p. 148). On voit que le renversement de l&#8217;ordre sexué devient inconsciemment renversement de l&#8217;ordre social. Mais surtout un processus aussi complexe que le renversement de l&#8217;ordre sexué n&#8217;est confirmé que par un seul témoignage qui dénonce le fait que les jeunes filles, innocentes et pures, soient regroupées avec des hommes.</p>
<p>Philippe Nivet rejoint également Annette Becker sur l&#8217;affirmation d&#8217;un unanimisme patriotique au sein de la population occupée. Il argumente ainsi à propos de la rareté des condamnations pour « intelligence avec l&#8217;ennemi » après-guerre : « leur faible nombre révèle, au contraire, l&#8217;ardent patriotisme dont ont fait preuve, entre 1914 et 1918, les populations locales » (p. 364). Là encore, on aurait aimé davantage d&#8217;explications. En quoi le fait de ne pas commettre le crime d&#8217; « intelligence avec ennemi » est-il le signe d&#8217;un ardent patriotisme de la population occupée ? Le choix était-il pour un civil occupé entre la trahison et l&#8217;ardent patriotisme ? Les convictions personnelles peuvent-elles être révélées par les actes individuels ?</p>
<p>Dernier point commun enfin avec Annette Becker, c&#8217;est l&#8217;idée que l&#8217;occupation a consisté en un « véritable régime de &laquo;&nbsp; terreur &nbsp;&raquo; » (p. 373) et Philippe Nivet justifie ce terme par sa présence dans plusieurs témoignages. Il est vrai que les témoignages parlent de terreur, de joug, de Barbares. Mais cela correspond-il pour autant à la réalité de l&#8217;occupation ? La terreur renvoie à un régime autoritaire pratiquant une répression massive à l&#8217;aide d&#8217;une justice expéditive. Est-ce le cas de la France occupée entre 1914-1918 ?</p>
<p>Finalement, le recours à des telles affirmations pose plus de questions qu&#8217;il n&#8217;apporte des éclaircissements sur l&#8217;occupation en France de 1914 à 1918.</p>
<p>Avec <em>La France occupée, 1914-1918, </em>Philippe Nivet<em> </em>s&#8217;inscrit donc dans la continuité d&#8217;une histoire culturelle. L&#8217;argumentation s&#8217;appuie sur quelques postulats (germanisation, renversement de l&#8217;ordre sexué, unanimisme patriotique) qui sont étayés par des témoignages qui, hélas, sont insuffisamment critiqués. Il manque une réflexion sur les conditions de validité de telles affirmations : pour quel territoire, pour quelle période, pour quelles catégories de population sont-elles valables ? Peuvent-elles être généralisées à l&#8217;ensemble de la France occupée ?</p>
<p>Toutefois, Philippe Nivet parvient à esquisser de nouveaux aspects de l&#8217;occupation quand il étudie l&#8217;après-guerre ou les rapprochements entre civils occupés et soldats allemands. En fait, la lecture de <em>La France occupée, 1914-1918</em> laisse voir, malgré l&#8217;affirmation précédemment citée de l&#8217;auteur, que la population occupée n&#8217;est pas un bloc homogène, unanimement patriotique : de fortes tensions la parcourent. Le clivage national n&#8217;est pas en outre indépassable, d&#8217;où les échanges qui s&#8217;établissent entre soldats et civils occupés. Ainsi, les civils font progressivement la distinction entre l&#8217;autorité d&#8217;occupation et le soldat allemand, ce qui remet en cause les représentations que l&#8217;on avait de l&#8217;ennemi. On voit par là que le raisonnement à plusieurs échelles (à l&#8217;échelle de la France occupée, à l&#8217;échelle d&#8217;une commune occupée, à l&#8217;échelle individuelle) est nécessaire pour rendre compte de toute la complexité de l&#8217;expérience de l&#8217;occupation.</p>
<hr size="1" /><a href="#_ftnref1">[1]</a> Annette BECKER, <em>Les Cicatrices rouges 14-18. France et Belgique occupées</em>, Paris, Fayard, 2010, 373 p. (voir la recension qui en avait été faite : http://www.crid1418.org/bibli/?p=95)</p>
<p><a href="#_ftnref2">[2]</a> Georges GROMAIRE, <em>L&#8217;occupation allemande en France (1914-1918)</em>, Paris, Payot, 1925, 501 p.</p>
<p><a href="#_ftnref3">[3]</a> Notion développée par Philippe BURRIN, <em>La France à l&#8217;heure allemande. 1940-1944</em>, Paris, Seuil, 1995, 559 p. mais critiquée par Pierre LABORIE, <em>Le Chagrin et le Venin. La France sous l&#8217;Occupation, mémoire et idées reçues</em>, Paris, Bayard, 2011, 356 p.</p>
<p><a href="#_ftnref4">[4]</a> Annette BECKER, <em>op. cit.</em></p>
<p><a href="#_ftnref5">[5]</a> Emmanuel SAINT-FUSCIEN, « &nbsp;&raquo; Forcer l&#8217;obéissance &nbsp;&raquo; : intentions, formes et effets d&#8217;une pratique militaire dans l&#8217;activité combattante de la Grande Guerre » in André Loez et Nicolas Mariot, <em>Obéir/désobéir. Les mutineries de 1917 en perspective</em>, Paris, La Découverte, 2008, p. 40</p>
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		<title>REICHARDT Sven, Faschistische Kampfbünde. Gewalt und Gemeinschaft im italienischen Squadrismus und in der deutschen SA (par Irene Guerrini et Marco Pluviano)</title>
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		<pubDate>Fri, 14 Oct 2011 15:47:56 +0000</pubDate>
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		<title>FABBRI Fabio, Le origini della guerra civile. L’Italia dalla Grande Guerra al fascismo, 1918-1921 (par Marco Pluviano et Irene Guerrini)</title>
		<link>http://www.crid1418.org/bibli/?p=134</link>
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		<pubDate>Fri, 14 Oct 2011 15:47:19 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Non classé]]></category>

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		<description><![CDATA[Reflets et influences de l&#8217;expérience de guerre dans la violence fasciste en Italie de 1919 à 1922 dans la récente production historiographique (Recension par Irene Guerrini et Marco Pluviano) Au cours de ces dernières années, deux livres ont été publiés en Italie au sujet de la violence fasciste qui accompagna les années précédant le coup [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>Reflets et influences de l&#8217;expérience de guerre dans la violence fasciste en Italie de 1919 à 1922 dans la récente production historiographique</p>
<p>(Recension par Irene Guerrini et Marco Pluviano)</p>
<p>Au cours de ces dernières années, deux livres ont été publiés en Italie au sujet de la violence fasciste qui accompagna les années précédant le coup d&#8217;État connu comme « la marche sur Rome » : l’étude de l’historien italien Fabio Fabbri, <em>Le origini della guerra civile. L’Italia dalla Grande Guerra al fascismo, 1918-1921, </em>Torino, UTET, 2009, et le travail de l’historien allemand Sven Reichardt, traduit sous le titre <em>Camice nere, camice brune. </em><em>Milizie fasciste in Italia e in Germania, </em>Bologna, Il Mulino, 2009 (<em>Faschistische Kampfbünde. </em><em>Gewalt und Gemeinschaft im italienischen Squadrismus und in der deutschen SA, </em>Köln, Bohlau Verlag, 2002).</p>
<p>Il doit être clair qu&#8217;il s&#8217;agit de deux études différentes entre elles. La première affronte le sujet du développement de la violence du « squadrismo »  (l’ensemble des bandes armées fascistes) dans un cadre qui, pour l&#8217;auteur, se configure comme une véritable « guerre civile » menée par les fascistes contre les socialistes, les syndicalistes et, à partir de janvier 1921, les communistes, avec le plein soutien des catholiques, des libéraux et du patronat agraire et industriel, de l&#8217;armée et de la plupart des organes politiques et administratifs de l&#8217;État démocratique.</p>
<p>Le second auteur, par contre, se concentre principalement sur l’analyse des caractéristiques sociales, professionnelles, culturelles des membres des milices fascistes en Italie et en Allemagne, en développant un examen de type comparatif. En outre, il consacre beaucoup d&#8217;attention à l&#8217;examen des dynamiques de groupe, des mécanismes identitaires, et à l&#8217;étude du développement de l&#8217;esprit de corps, en mettant ceci en relation avec les origines sociales des individus et avec leur situation professionnelle. En ce qui concerne l&#8217;Allemagne, Reichardt détermine dans la « communauté militante » un élément substitutif de la famille pour les jeunes S.A. (Sturmabteilung). Ces derniers, étant victimes du chômage grandissant, laissaient leur famille ou en étaient souvent expulsés, et ils n&#8217;étaient pas aptes à s’en créer une propre.</p>
<p>En considération de ceci, et d&#8217;autres éléments de grand intérêt, nous voulons analyser ici une des composantes de l&#8217;expérience du « squadrismo » italien qui émerge avec vigueur de l&#8217;examen des deux ouvrages : l&#8217;importance fondamentale de l&#8217;expérience de guerre.</p>
<p>On sait bien que la Grande Guerre constitua un des principaux éléments constitutifs pour toutes les forces politiques d&#8217;extrême droite dans l&#8217;immédiat après-guerre, soit dans les pays dans lesquels elles conquirent ensuite le pouvoir, soit dans ceux dans lesquels l&#8217;État démocratique les maintint aux marges, après les avoir éventuellement utilisées dans la lutte anti-prolétarienne.</p>
<p>Ce que montrent les deux livres, c’est que, parlant de l&#8217;expérience de guerre, on ne doit pas se limiter à rechercher en elle « l’ADN » du fascisme, mais qu’il faut montrer qu’elle en a accompagné le développement et la croissance d&#8217;organisation, en représentant tout d’abord un des facteurs fondamentaux pour la survie et par la suite pour le triomphe du mouvement de Mussolini.</p>
<p>Le rappel de la Grande Guerre ne se limitait donc pas à l&#8217;adoption de termes du langage des soldats, ou à la réitération de l&#8217;expérience héroïque par antonomase afin de galvaniser les jeunes qui n’avaient connu la guerre que par les journaux, ou l’avaient connue par les récits des frères aînés, ou l’avaient idéalisée à travers la mythisation de la mémoire de quelque conjoint mort au combat. La guerre donna en effet au fascisme les atouts qui permirent à un mouvement ultra-minoritaire de vaincre assez rapidement une organisation socialiste et syndicale très forte, enracinée dans tout le pays, douée d&#8217;une expérience d’au moins trente ans dans la mobilisation, et qui ne reculait pas devant l’affrontement physique.</p>
<p>Tout de suite le fascisme assimila les modalités très modernes, au moins pour l&#8217;Italie, d&#8217;organisation des hommes que la guerre avait développée surtout dans la dernière année et demie. Ce n’est pas un hasard si le corps militaire de référence, soit du point de vue de l’autoreprésentation des « squadristi » (membres des bandes armées fascistes), soit en ce qui concernait l&#8217;organisation pratique des « Squadre d’azione » (équipes d&#8217;action fascistes), fut celui des « Arditi » (les fantassins spécialement entraînés pour remplir des missions dangereuses), qui avait constitué un des éléments de majeure nouveauté dans l&#8217;expérience de guerre italienne. Ainsi, comme les Arditi avaient privilégié l&#8217;action démonstrative par surprise, menée par de petits groupes fortement autonomes, commandés par des officiers subalternes, les fascistes basèrent leur stratégie de pénétration et conquête des citadelles rouges &#8211; surtout dans les campagnes et les petites villes &#8211; sur les équipes d&#8217;action. Ces équipes étaient guidées par des jeunes, souvent ex-officiers ou sous-officiers (fréquemment ex-Arditi) ; elles évoluaient avec grande rapidité sur des véhicules fournis par des propriétaires terriens et des industriels ou, souvent, « laissés sans surveillance » par l&#8217;armée ; elles visaient toujours à obtenir des résultats symboliques de nature militaire comme, par exemple, la capture des enseignes socialistes, l&#8217;élimination du drapeau rouge des sièges communaux administrés par le parti socialiste, l&#8217;humiliation publique des dirigeants adverses, la destruction des « centres de commandement » ennemis (Chambre du travail, siège de parti, siège des coopératives). Les expéditions, réalisées souvent la nuit comme les actions des Arditi, avaient la caractéristique d&#8217;une incursion plus ou moins longue en territoire ennemi, conduite avec l&#8217;objectif de frapper et désarticuler l&#8217;organisation adverse, plutôt que de maintenir le contrôle du territoire (à cela on arrivera plus tard, à partir de 1921).</p>
<p>Le lien très étroit des techniques de la violence fasciste et de celles de la guerre fut orgueilleusement revendiqué même par les « gerarchi » (chefs politiques fascistes) locaux et les sommets nationaux, et il servit sûrement pour confirmer, dans la masse des sympathisants, l&#8217;identification entre la défense de la patrie menée par les Arditi et celle de la bourgeoisie (soit comme classe sociale, soit comme dépositaire des valeurs de la civilisation face à l&#8217;invasion de la marée subversive), défense menée les armes à la main comme le voulait la propagande des disciples de Mussolini<em>.</em></p>
<p>L&#8217;appropriation de l&#8217;héritage de guerre ne se limita pas à une aussi essentielle utilisation des tactiques militaires. Un autre instrument décisif que les fascistes réussirent à obtenir et à maintenir solidement fut la participation à leurs entreprises de militaires en service, surtout des officiers. Pour comprendre ceci, il faut considérer que la démobilisation de l&#8217;armée italienne fut lente, pour des raisons d&#8217;ordre militaire (tensions avec la Yougoslavie voisine, expéditions à l&#8217;étranger, conflit de Fiume à partir de l&#8217;automne 1919), ou d&#8217;ordre politique (utilisation continue de l&#8217;armée en service d&#8217;ordre public contre des ouvriers et des paysans).</p>
<p>Il y eut encore une autre raison qui contribua à maintenir en service une force disproportionné par rapport aux nécessités : la difficulté de replacer dans le monde du travail les militaires libérés, particulièrement les officiers. Le marché du travail n&#8217;offrait pas, en effet, de places suffisantes à la hauteur des aspirations mûries par des hommes qui s’étaient habitués à l&#8217;exercice du commandement sans avoir, surtout ceux des dernières levées, les nécessaires compétences culturelles et professionnelles ; à partir de 1917, en effet, pouvaient participer aux cours pour devenir officier de complément les jeunes qui avaient seulement fréquenté au moins deux ans d&#8217;institut supérieur. En conséquence de ceci, les officiers restèrent en service en proportion supérieure à celle des soldats, en obtenant aussi l&#8217;autorisation de fournir un service très léger dans les villes mêmes où ils reprenaient leurs études interrompues ou avaient à défendre les intérêts de leur famille. Il était donc fréquent de voir rôder dans les villes des groupes d&#8217;officiers en uniforme, à peu près libres de service, incertains sur les perspectives que leur réservait l’avenir, mais sûrs que les vigoureux mouvements sociaux qui bouleversaient villes et campagnes représentaient une menace pour leur position sociale. Sur ces jeunes, habitués à l&#8217;exercice de la violence et du commandement, la propagande fasciste eut prise facile. Ceci peut bien expliquer la raison de leur participation aux rassemblements de l&#8217;extrême droite et aux violences locales contre les manifestations de la gauche et contre les sièges socialistes et syndicaux, dénoncée fréquemment par les représentants de gauche mais aussi enregistrée avec complaisance par les fascistes et leurs soutiens dans l&#8217;administration de l&#8217;État. En résumé, ces fainéants de luxe constituèrent, surtout dans la période de formation des Équipes d&#8217;action, une masse précieuse de manœuvre, une sorte de « garde blanche » de chez nous.</p>
<p>Maintenant nous venons à l&#8217;analyse du dernier héritage de l&#8217;expérience de guerre, qui explique entre autre aussi le précédent : le soutien que les hiérarchies nationales, et encore plus locales, de l’armée garantirent aux bandes armées fascistes. Les commandements fermèrent les deux yeux face à la participation d&#8217;officiers en service aux manifestations fascistes, en violation ouverte de l&#8217;apolitisme qui, depuis toujours, constituait une des obligations des militaires italiens. Lorsque ces violations devinrent excessives, ils soutinrent qu&#8217;il ne s&#8217;agissait pas de manifestations politiques mais d&#8217;initiatives patriotiques et que même les violences constituaient simplement des actes de réaction contre les détracteurs de la patrie et de l&#8217;armée victorieuse.</p>
<p>Furent rarement inquiétés les officiers qui, commandés en service d&#8217;ordre public, avaient participé avec leurs subordonnés aux violences fascistes contre des hommes, sièges et représentants institutionnels de la gauche, au lieu de les protéger. Enfin, les commandements laissèrent souvent à disposition des Équipes d&#8217;action armes (même des mitrailleuses et des grenades), camions et parfois automitrailleuses, qui leur permettaient d’obtenir une supériorité inéluctable dans les mouvements des hommes et la vitesse de déplacement.</p>
<p>Pour conclure, les deux études montrent que l&#8217;expérience de guerre constitua vraiment l&#8217;axe du développement de la violence fasciste. Ceci, pas seulement du point de vue de la rhétorique patriotique et de l&#8217;auto-représentation comme défenseurs du « peuple des tranchées » contre les profiteurs de guerre et les embusqués, mais pour la création des dynamiques de groupe qui permirent la cohésion interne en milieux fortement hostiles.</p>
<p>Les volumes de Fabbri et de Reichardt montrent que la gauche italienne n&#8217;apprit pas la leçon terrible de modernité que la Grande Guerre laissa en héritage en ce qui concerne l&#8217;organisation des masses et leur action, avec l&#8217;exception partielle de groupes minoritaires tels les « Arditi del popolo » et certains secteurs du naissant mouvement communiste.</p>
<p>Ironie du sort, les socialistes, l&#8217;unique organisation de masse qui depuis toujours avait dénoncé les dangers immenses de la militarisation de la société, et qui s&#8217;était affrontée à elle dans les usines et dans la société pendant le conflit, n&#8217;avaient pas compris que ces techniques de mobilisation et de gestion de la violence auraient de plus en plus trouvé inévitablement application dans la lutte politique, surtout si celle-ci s&#8217;était radicalisée. Les socialistes restèrent convaincus que le conflit social aurait continué à se dérouler avec les mêmes dynamiques et les modalités d&#8217;avant guerre, et que la bourgeoisie aurait à la limite choisi la « dictature militaire » et n&#8217;aurait pas « adjugé » une guerre civile de basse intensité à une milice de parti qui aurait appliqué la leçon de la Grande Guerre sans aucun frein et sans devoir se plier à n’importe quel contrôle de la part des organes de l&#8217;État, même a posteriori.</p>
<p>Enfin, le Parti socialiste ne comprit pas l&#8217;autre leçon fondamentale qui venait de l&#8217;expérience européenne de la dernière année de guerre et des premiers mois de paix au sujet de la grande capacité de réaction des classes dominantes. Au lieu de décider rapidement dans l’alternative entre révolution et collaboration réformiste, pour ensuite agir en conséquence, il continua à utiliser slogans et programmes maximalistes sans avoir ni l&#8217;intention ni le courage d&#8217;imiter l&#8217;expérience bolchevique. De cette manière, il donna aux forces réactionnaires le temps de s&#8217;organiser, d’acquérir l&#8217;appui de l&#8217;oligarchie politique et économique et d’exercer son hégémonie sur la petite bourgeoisie, même dans ces secteurs qui avaient regardé avec faveur les socialistes dans les mois suivant immédiatement l&#8217;armistice.</p>
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		<title>FLUCHER Guy, Le Chemin des Dames. Du champ d’honneur… au champ des morts, Louviers, Ysec, 2011, 128 p. (par J.F. Jagielski)</title>
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		<pubDate>Wed, 14 Sep 2011 14:27:20 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Non classé]]></category>

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		<description><![CDATA[L’ouvrage de Guy Flucher se trouve à la croisée de deux disciplines à la fois complémentaires et pourtant différentes de par leurs méthodologies respectives, l’histoire et l’archéologie. Une opinion encore trop souvent répandue veut que les apports de l’archéologie ne puissent être d’une réelle utilité aux historiens de la Grande Guerre du fait de l’importance [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>L’ouvrage de Guy Flucher se trouve à la croisée de deux disciplines à la fois complémentaires et pourtant différentes de par leurs méthodologies respectives, l’histoire et l’archéologie. Une opinion encore trop souvent répandue veut que les apports de l’archéologie ne puissent être d’une réelle utilité aux historiens de la Grande Guerre du fait de l’importance de la masse documentaire disponible sur ce conflit. L’auteur, lui-même archéologue à l’INRAP de Picardie, montre ici de façon tout à fait convaincante que sur un sujet aussi vaste et complexe que  celui de la mort de masse, de sa perception et du traitement des corps durant et après le premier conflit mondial, l’archéologie est également capable d’apporter un certain nombre de réponses précises, là où les documents écrits ou iconographiques comportent parfois des lacunes, des imprécisions ou laissent planer des zones d’ombre et d’incertitude. Cette discipline est aussi capable de confirmer, de nuancer voire d’infirmer la réalité de certaines pratiques funéraires décrites dans la littérature de témoignage dont les auteurs ont une connaissance variable en fonction du  poste qu’ils ont occupé sur le front. Plutôt que d’opposer ou de faire entrer artificiellement en concurrence les méthodes de travail propres aux historiens et archéologues, Guy Flucher les rapproche et démontre ainsi combien cette juxtaposition peut être bénéfique aux uns comme aux autres. Lorsque demeurent certains points obscurs, singuliers ou contradictoires, capables de résister à l’investigation historique et archéologique, l’auteur fait montre d’une sage prudence dans son analyse et se garde bien de généraliser à partir de quelques cas isolés (crémation des corps, pratiques discriminantes à l’égard du corps de l’ennemi, sens des pratiques dans le cas des réinhumations définitives dans les nécropoles de regroupement).</p>
<p>Soulignons d’abord la grande richesse des sources utilisées dans cette étude aux contours géographiques volontairement limités et circonscrits au Chemin des Dames et à ses abords immédiats ou plus lointains. Le recours aux témoignages de combattants, aux diverses sources administratives civiles et militaires, aux travaux de nombreux historiens, aux photographies et cartes postales, au fonds d’archives particulièrement riche des sépultures militaires de Laon mais également à la fouille archéologique <em>in situ</em> donnent à cette étude les assises d’un travail nourri, rigoureux et – oserions-nous dire – la forme d’un ouvrage particulièrement « fouillé » malgré sa concision. La problématique de l’ouvrage, clairement exprimée dans l’introduction, rejoint celle des historiens qui se sont penchés sur la question de la mort, de sa perception et des différents rites funéraires qui l’ont entourée. Toutefois l’approche archéologique permet d’aller plus loin et surtout de vérifier, concrètement, <em>in situ</em>, ce qu’avait laissé entendre aux historiens les textes ou les photographies sur les différences de pratiques entre les Français et les Allemands quant au traitement des corps de leurs soldats ou de ceux de l’ennemi. L’approche archéologique permet par ailleurs de mieux connaître un autre aspect important et souvent ignoré de la gestion de la mort, celui des causes matérielles et administratives à l’origine des multiples exhumations et réinhumations des corps au cours de la guerre et de l’immédiate après guerre.  Après avoir replacé l’objet de son étude dans un contexte culturel plus large (évolution des pratiques funéraires au XIX<sup>e</sup> siècle, contexte particulier d’une guerre où la mort fait une irruption massive, diversité de traitement en fonction des nationalités et des religions), l’auteur aborde dans le chapitre III la délicate question de la crémation des corps au début du conflit, des rites d’apprêtement, des objets qui accompagnent la mort et de l’orientation des sépultures.</p>
<p>La deuxième partie de l’ouvrage présente une typologie claire et précise des formes d’inhumation. Cette classification montre combien les formes adoptées furent variées, reflétant en cela la diversité de la zone de l’avant où furent pratiquée la majeure partie des inhumations, qu’elles soient volontaires ou accidentelles dans le cas de corps ensevelis dans les trous d’obus par des tirs d’artillerie. Distinguant les sépultures simples isolées, groupées en cimetières communaux ou temporaires des fosses communes dont les tailles furent variables, l’auteur souligne l’extrême variété des conditions d’inhumation, hâtives ou soignées, visant à se débarrasser au plus vite des cadavres encombrants ou, au contraire, reconstituant lorsque les conditions matérielles le permettent une forme de rationalité dans la gestion de la mort assez proches de celle des cimetières civils. L’observation archéologique atteste aussi de la capacité d’adaptation des multiples services de l’armée qui furent en charge du traitement des corps, soulignant le recours à des procédures la plupart du temps dictées par les circonstances : coexistence de nouveaux cimetières dans la zone de l’arrière-front et inhumations en tranchées lors de grandes offensives pourvoyeuses d’une mort de masse. Une analyse méthodique des signalisations horizontale et verticale des tombes confirme tout à fait ce que nous disent les témoignages de combattants sur la volonté de préserver &#8211; lorsque l’idéal n’est pas contrarié par des situations extrêmes de combat &#8211; à la fois l’unicité et l’identité des corps inhumés. Le grand nombre et l’extrême diversité des marqueurs horizontaux (croix, stèles, <em>Gedenkesteine</em> allemandes) sont aussi des moyens qui permettent de signaler la nationalité, l’origine ethnique, la religion ou les hiérarchies sociales des corps inhumés. L’auteur confirme ici ce qui nous était apparu dans une étude antérieure, à savoir que les Allemands avaient développé dans leurs cimetières des formes moins standardisées de signalisation des tombes que la simple croix de bois française. La forte augmentation de la mortalité dans l’espace réduit de la zone de l’avant a créé la nécessité de repenser l’aménagement des espaces capables d’accueillir les morts. Là encore, les mesures prises par l’autorité militaire ont été dans la plupart des cas fortement tributaires de ce qui existait déjà : occupation des cimetières des communes proches de la ligne de front et création d’espaces annexes jouxtant ces lieux d’inhumation. Mais certains de ces espaces furent rapidement saturés, tout particulièrement dans les zones d’offensives ou dans celles qui ont accueilli des HOE, importants pourvoyeurs de corps à inhumer. Il fallut donc créer un grand nombre de cimetières <em>ex-nihilo </em>qui prirent la plupart du temps les formes de l’efficacité rationnelle visant à faire face à un impératif quantitatif (alignements, organisation en divisions et présence de tombes aux formes standardisées). L’auteur, en utilisant et croisant différentes sources, constate comme nous avions pu le faire antérieurement, le plus grand soin apporté à l’organisation et l’ornementation des cimetières allemands lorsqu’ils ne sont pas implantés en zone de combats intensifs. Sur ce point particulier, la reproduction de divers plans d’aménagement de cimetières provisoires allemands aujourd’hui pour la plupart disparus, et que nous n’avions pu consulter, est particulièrement probante. A la fin du chapitre VII, cette étude propose une synthèse des contraintes entravant l’inhumation en sépulture simple qui nous paraît là encore tout à fait pertinente et avérée.</p>
<p>La troisième partie de l’ouvrage est consacrée à la sortie de guerre, période particulièrement riche et complexe qui va aboutir à la création des nécropoles nationales et à la délicate question du rapatriement des corps. Sur ce dernier point, contrairement aux autres nations belligérantes, après nombre de tergiversations et de débats très polémiques côté français, les familles auront la liberté ou de rapatrier les corps de leurs défunts ou de les laisser reposer aux côtés de leurs camarades dans les vastes cimetières de regroupement de l’ancienne zone de front. Les deux procédures seront financièrement prises en charge par l’Etat. Toutefois, ces démarches ne purent aboutir pour certaines familles qu’après une longue et pénible quête d’une tombe dans les espaces de chaos de l’après guerre. Nombre de corps non identifiables ou non localisés constituèrent la catégorie des disparus. L’ampleur de la tâche dans le cadre des rapatriements fut lourde, complexe à organiser et donc lente à réaliser, objet de nombreuses polémiques entre les familles et les services de l’Etat en charge de ces transferts. Le grand nombre d’intervenants dans les opérations de réinhumation, l’état de décomposition plus ou moins avancé des corps, la présence ou non d’éléments identificatoires rendirent ces tâches  particulièrement difficiles. Elles se firent la plupart du temps sous la pression des familles qui aspiraient toutes à recueillir au plus vite les restes de leurs parents, tout en dénonçant certaines pratiques mercantiles scandaleuses au moment de la mise en adjudication de certains secteurs confiés à des entreprises privées. Diverses fouilles archéologiques à l’emplacement de cimetières provisoires confirment les reproches adressées par les familles aux services de l’Etat-civil ou à ces adjudicateurs en démontrant que, dans bien des cas, seules des bribes de corps avaient été récupérées et réinhumées. Ces réinhumations définitives furent diverses : carrés militaires, nécropoles nationales dotées d’ossuaires ou, dans de rares cas, maintien et réaménagement d’une tombe isolée. Une nouvelle et pérenne signalisation horizontale et verticale des tombes fut mise en place, visant à respecter au mieux les caractères nationaux et religieux des sépultures définitives. Les indications d’ordre hiérarchiques demeurèrent toujours très discrètes, et ce, quelle que soit la nation envisagée. L’organisation finale de ces nécropoles montre que les anciennes nations  belligérantes ont opéré des choix qui leur étaient propres et qui, dans l’ensemble, respectaient à la fois des pratiques culturelles déjà bien ancrées mais aussi un souci de gestion simplifiée de ces vastes espaces de regroupement avec, par exemple, le progressif arasement des tertres chez tous les anciens belligérants. Le cas allemand demeurant quant à lui très contraint dans le temps puisque ce  n’est qu’en 1966 que le VKD obtiendra par un accord avec les autorités françaises le droit d’intervenir de façon autonome dans les nécropoles qu’il entretenait.</p>
<p>La quatrième et dernière partie de l’ouvrage est consacrée à l’inhumation de ce que l’auteur nomme « les réprouvés ». Bénéficiant des apports récents d’études historiques qui nous permettent désormais de mieux connaître ce type d’hommes en guerre et qui, par ailleurs, ne furent pas tous des militaires, cette partie constitue à n’en pas douter un apport original et tout à fait novateur qui méritait une étude précise. Mesure et prudence s’imposent dans le cas du traitement du corps de l’ennemi où, faute d’analyses exhaustives difficilement réalisables à partir de la masse des archives des sépultures militaires, l’auteur s’appuie sur quelques cas précis pour démontrer combien les pratiques furent différentes, plus souvent dictées par des impératifs matériels ou circonstanciels que par des orientations idéologiques significatives. Dans les cimetières provisoires, les pratiques les plus répandues furent l’intégration, la relégation ou la spécification d’un espace réservé. L’auteur note cependant que les discriminations envers les corps de l’ennemi purent être plus importantes pour les sépultures isolées ou celles recueillant les restes de corps anonymes. Ce que confirme d’ailleurs – chiffres à l’appui &#8211; une fouille archéologique réalisée dans le secteur de Soissons. En abordant la question des « morts hors l’honneur » (soldats fusillés, suicidés, espions, prisonniers), Guy Flucher montre que, dans le cas des soldats fusillés, le traitement de leurs tombes individuelles fut absolument identique à celui de leur camarades morts au combat. Il observe toutefois une nuance, dans les cas d’exécution groupée où les inhumations furent collectives et, par la suite, dans l’absence de prise en compte du devenir de la tombe par les services de l’Etat. Dans le cas de soldats français arrêtés et exécutés tardivement en zone occupée par les Allemands, l’auteur observe la plupart du temps des mesures discriminatoires quant aux lieux de leur inhumation. Le cas des espions civils – réels ou supposés mais exécutés comme tels – montre qu’ils furent généralement inhumés en sépulture individuelle isolée, la plupart du temps au sein d’un cimetière. L’auteur observe que de façon générale, et contrairement aux pratiques anciennes, les morts « hors l’honneur » de ce conflit ne semblent pas avoir globalement subi de traitements dégradants <em>post-mortem</em>. Groupant, à juste titre nous semble-t-il, les prisonniers dans cette catégorie des « réprouvés » de la guerre, les observations de Guy Flucher soulignent un traitement empreint d’une réelle dignité, essentiellement motivée par le respect global des conventions internationales et le rôle des inspections des organes de contrôle du CICR. Les travailleurs nationaux, étrangers ou certaines victimes civiles décédés durant la guerre obtinrent généralement un traitement postérieur à leur mort assez identique à celui des usages de la vie civile et bénéficièrent dans la majorité des cas, après enquête administrative, des « avantages » de la mention « morts pour la France ». Ajoutons enfin qu’une riche iconographie (légendée mais n’indiquant pas toujours la source du document) ainsi que la présence de certains relevés de fouilles archéologiques ou de schémas explicatifs, complètent et précisent le contenu cette étude documentée et rigoureuse.</p>
<p>Jean-François Jagielski, septembre 2011</p>
<p>Recensé :</p>
<p>Guy FLUCHER, <em>Le Chemin des Dames. Du champ d’honneur… au champ des morts, </em>Louviers, Ysec, 2011, 128 p.</p>
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		<title>ROYNETTE Odile, Les mots des tranchées, Paris, Armand Colin, 2010, 286 p. (par Alexandre Lafon)</title>
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		<pubDate>Wed, 14 Sep 2011 14:24:26 +0000</pubDate>
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		<description><![CDATA[A-t-il existé une « langue des tranchées » ? Les mots sont des armes[1]. Et il est heureux de profiter de l’érudition d’Odile Roynette qui s’applique sur cette question à comprendre la genèse et les fonctions prises par ce que l’on nomme la « langue combattante » dite aussi « langue poilue » durant la Grande Guerre. Cette dernière fut mise en [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><strong>A-t-il existé une « langue des tranchées » ? </strong></p>
<p>Les mots sont des armes<a href="#_ftn1">[1]</a>. Et il est heureux de profiter de l’érudition d’Odile Roynette qui s’applique sur cette question à comprendre la genèse et les fonctions prises par ce que l’on nomme la « langue combattante » dite aussi « langue poilue » durant la Grande Guerre. Cette dernière fut mise en valeur par différents lettrés et médias contemporains et utilisée à la fois comme outil de mobilisation, d’études et de récupération esthétique. Mais au-delà, travailler sur cette « langue de guerre » permet aussi, souligne l’auteur, de cerner « de plus près l’ethos combattant » et ainsi approfondir la connaissance des expériences de guerre vécues par les acteurs combattants. L’entreprise, fondée entre autres sur les travaux de linguistique de Pierre Bourdieu, a le mérite d’explorer avec finesse la genèse et la cristallisation du vocabulaire de guerre. Dire, nommer, c’est construire effectivement de l’identité, s’approprier la guerre et dénoncer l’ennemi. Le premier conflit mondial apparaît de ce point de vue comme un laboratoire de la diffusion d’un lexique cantonné avant 1914 dans le domaine de l’argot militaire et devenu pour certains durant le conflit le vecteur de la création d’une langue nationale. Ainsi, la Grande Guerre se serait jouée aussi sur le terrain linguistique.</p>
<p><strong>Un apport certain sur le terrain de la compréhension du lexique combattant</strong></p>
<p>L’ouvrage divisé en six chapitres commence par une étude de la diffusion dans l’espace public de la notion de « langue poilue », mise en lumière dès 1915 dans les journaux de tranchées, puis par certains auteurs combattants à travers lexiques et articles publiés dans la presse grand public. La langue semble alors devenir un enjeu identitaire national. Le second et le troisième chapitres dévoilent le rôle joué par les spécialistes des sciences du langage et les écrivains-combattants qui s’emparent de ce « front de la langue » : les linguistes Albert Dauzat et Gaston Esnault, tout deux soldats, s’emploient en effet à étudier ce qui, dans un premier temps, a été rejeté comme un non-objet linguistique : l’argot des tranchées. Pour les deux protagonistes, il existe bien un « argot poilue », forgée dans la guerre à partir de l’apport de plusieurs sources : langue populaire, argot parisien, langues régionales. Ainsi, « la guerre met en lumière des manières de parler qui ne sont pas propres aux soldats, mais que l’expérience combattante modèle en profondeur et transforme. La « langue poilue », c’est la langue de la nation en guerre et pas seulement celle de l’armée (…) », souligne Odile Roynette à propos des conclusions de Gaston Esnault. Henri Barbusse ou Roland Dorgelès ne s’y sont pas trompés en utilisant le lexique argotique parlé qu’ils ont relevé lors de leur séjour au front et dont ils font un abondant « usage littéraire ». Le critique de témoignage Jean Norton Cru a d’ailleurs reproché à Barbusse cet usage qui ne correspondait pas, selon lui, à la réalité du parler des tranchées<a href="#_ftn2">[2]</a>, sans comprendre au dire d’Odile Roynette, en quoi Barbusse écrit un roman sur « le ravage du consentement » à la guerre (p. 90).</p>
<p>La Grande Guerre hérite comme le souligne bien l’auteur dans le chapitre 4, de différentes strates historiques et linguistiques en termes de vocabulaire. Elle réactive l’intérêt des chercheurs contemporains de la guerre pour la « langue verte » dans le cadre de la structuration de la « nation linguistique » (p. 130). L’argot militaire s’avère ainsi un substrat important et Odile Roynette montre à la fois son évolution lexicale, et l’affirmation sociale de ce parler comme témoignage de la place prise par l’armée dans la Nation. Cette contextualisation fine montre combien la conscription a transformé le dire militaire (p. 120 par exemple), et imposé des codes linguistiques que la guerre remodèle un peu plus dans le contexte d’une mobilisation nationale. Ainsi, les mots des tranchées empruntent au monde militaire et à ses métaphores fertiles, depuis celles de la caserne jusqu’à celles plus exotique de l’expérience coloniale. Ils intègrent effectivement dans cette genèse l’argot parisien et quelques tournures héritées des régiments provinciaux. Il s’agit alors  par exemple pour les locuteurs, à travers des tournures humoristiques et/ou métaphoriques, de dévaluer le grade, d’atténuer l’imposition du pouvoir symbolique et physique. Le vocabulaire s’enrichit également dans la guerre de néologismes inspirés par les conditions du combats que ce soit en rapport aux armes employées, aux formes du combat et à l’importance des sens dans l’environnement combattant (apparition du terme « roquet » pour désigner par exemple le canon de 75 mm français). On y apprend ainsi une foule de renseignements sur l’origine de tels ou tels mots ou expressions comme « pousse-caillou », « ramdam » ou « avoir les colombins ». On perçoit la subtilité des mécanismes linguistiques qui en marquent les transformations de sens durant la guerre, comme le glissement de l’utilisation du mot « as » de la cavalerie à l’aviation, ou celui du mot « bousiller » encore utilisé aujourd’hui. Odile Roynette souligne ainsi la <em>malléabilité </em>de la langue de guerre qu’elle cherche à circonscrire, et qu’elle explore de manière extrêmement intéressante le même processus du côté de l’allemand et de l’anglais, et ce dans une plage chronologique permettant de replacer dans ce domaine et à sa juste place l’événement Grande Guerre.</p>
<p>Le chapitre 5 s’applique à rechercher dans les « paroles combattantes », au plus près du « dit » des soldats, cette appropriation linguistique. En cela, les combattants n’ont pas fait œuvre d’originalité, comme le suggère l’auteur, qui voit dans la formation de ce lexique un savoir-faire langagier hérité. Et si les combattantes enrichissent encore le vocabulaire de l’oralité populaire, c’est essentiellement pour s’approprier la guerre, « garder prise » sur les changements opérés dans leur vie, donner sens à « l’expérience sensible », « reconquérir une part de liberté » et se forger une identité de groupe. En ce sens, l’auteur fait heureusement référence à l’utilisation du mot « poilu » dont elle souligne qu’il fut davantage usité qu’on ne l’a écrit par les combattants eux-mêmes (p. 214). Effectivement, les témoignages écrits combattants le confirment : il ne fut pas seulement un mot de l’arrière.</p>
<p>Au final, nombre d’expressions et métaphores liées aux formes prises par la guerre moderne (« front », « mobilisation », « tranchée ») intègrent rapidement le cœur de la société civile. Dans le dernier chapitre, Odile Roynette tente d’interroger le degré de pénétration de cette « langue poilue » dans la sphère sociale et son imaginaire, en s’appuyant sur plusieurs exemples empruntés à la correspondance, aux discours de Clemenceau, à l’étude des journaux à travers le prisme de l’étude du grammairien Georges Prévot datée de 1918. Ce processus de diffusion, nous dit l’auteur, a pour corollaire d’« exprimer la place désormais acquise par la guerre dans l’espace social ».</p>
<p><strong>Une dimension sociale pourtant minimisée</strong></p>
<p>Au regard de cette problématique forte intéressante, plusieurs réserves nous semblent pourtant importantes à souligner quant à l’approche choisies pour cette étude des « mots des tranchées ». Odile Roynette ne se trompe pas en en faisant l’objet d’une enquête poussée. Plus que pour d’autres conflits, les mots ont été mobilisés, et en premier lieu  dans un discours légitime et massivement diffusé pour dire le combat et la capacité des combattants à s’adapter et à « consentir » à leur devoir. Mais le danger pour l’historien est bien de glisser de la perception du discours dominant et des représentations vers les pratiques réelles et au final, l’affirmation de la réalité d’une « langue poilue » générique.</p>
<p>L’auteur souligne pourtant à plusieurs reprises le danger de ne percevoir ce langage, s’il existe, qu’à travers le prisme des auteurs qui s’y sont intéressés. Ainsi, sur la question linguistique appliquée au <em>Feu </em>de Barbusse, l’auteur veut voir dans l’abondance des dialogues empruntant à l’argot militaire, un moyen de conjurer la peur, de donner à lire la transformation de l’homme en combattant, un témoignage de la violence des combats qui impacte les formes de la communication. Derrière se dévoilerait l’existence de la « culture de guerre », laissée au singulier, et l’ensauvagement des hommes. Pourtant, la confrontation de la correspondance de l’écrivain Barbusse avec son œuvre offre une autre lecture, celle d’un romancier mu par la volonté de témoigner de la guerre, certes, mais aussi de sa rencontre avec le « peuple », tout comme de sa volonté de montrer que la guerre, arrivée à ce point, doit se terminer et qu’il faut aller jusqu’au bout. A aucun moment, sauf au détour de quelques fins de phrases, Odile Roynette ne met en perspective l’identité sociale de Barbusse, de Dorgelès ou d’Arnoux. Pourtant, derrière le langage cru se cache le désir d’œuvres esthétiques s’appuyant sur cette curiosité vis-à-vis des masses rencontrées dans les tranchées, et ce souci de rendre légitime un langage combattant qui affirme l’existence d’un véritable groupe. Il y a la confrontation entre des hommes issus de la bourgeoisie et la « masse » dans le quotidien de la guerre, le souci de montrer le partage d’une même vie, ou en tout cas, la rencontre de la nation en guerre.</p>
<p>Plus généralement, comme le souligne l’auteur, les pratiques langagières transparaissent à travers « les enquêtes menées par des lettrés » (p. 188). Albert Dauzat ou Gaston Esnault font du langage un objet d’étude ethnologique. Il en va de même finalement d’Henri Barbusse. Ainsi, effectivement la langue passe par le filtre des chercheurs qui s’y intéressent, des lettrés qui la relèvent, les écrivains qui en font leur support d’écriture. C’est pour cette raison qu’il nous semble important de ne pas faire de la langue parlée autre chose qu’une appropriation du vécu, et un formidable terrain de circulation des mots. «  Il convient de d’être particulièrement attentif à ce geste anodin qui, en créant un lien entre le dehors et le dedans autorisé par l’ouverture de la bouche, permet d’éprouver sa présence au monde » (p. 199), écrit l’auteur. Il paraît plus juste, à mon sens, d’insister sur l’importance prise par ces « temps » sociaux de communication, de partage que sont les repas, tous pris en commun, entre hommes, en différenciant justement les groupes qui les composent, et donc les mots qui circulent.</p>
<p>Mais Odile Roynette elle-même, en évoquant les « hommes dépourvus de capital culturel », se place elle-même dans une position de jugement et une position culturelle dominante. Elle ne s’appuie donc que sur des sources issues de cette culture dominante. A ce titre, les journaux de tranchées ou la correspondance de l’agrégé Jules Isaac avec sa femme peintre Laure sont-il réellement des sources judicieuses pour prendre la mesure du sens donné (ou non) par l’ensemble des locuteurs aux « mots des tranchées » ? Le risque est bien de délimiter, normer un processus ou des usages à partir d’une seule catégorie sociale. A trop s’appuyer sur les travaux de Gaston Esnault, dont les correspondants sont issus de la même catégorie sociale ou presque, on oublie peut-être le regard socialement marquée sur ce qui est appelé par les linguistes <em>argot</em>, <em>langue verte </em>ou <em>langue de guerre</em>. Il manque donc la profondeur sociale nécessaire, et l’exploration de « l’usage différent » (p. 181) des mots et du sens qu’ils peuvent prendre. D’autant qu’Odile Roynette doute de l’existence réelle d’une « langue poilue » dans un passage qui nous paraît essentiel à propos de l’œuvre de Maurice Genevoix, <em>Sous Verdun</em> : « A lui [Maurice Genevoix], comme à nous, s’impose ainsi l’évidence que l’expérience de la guerre ne traverse pas de la même manière la parole des combattants et qu’elle laisse subsister d’importantes différences. En sorte qu’il n’existerait pas une « langue poilue », mais une infinité d’usages, difficilement saisissables » (p. 99). Pourquoi dès lors, ne pas avoir creusé ce riche sillon ?</p>
<p>Seuls les termes propres à soutenir la démonstration sont décortiqués. L’acronyme PCDF (« pauvre couillon du front ») par exemple, et tous les mots mettant à mal l’autorité (sobriquets et autres jeux de mots) auraient mérité à notre sens une plus juste place dans cette étude qui se veut inscrite dans l’étude des enjeux de pouvoir dans <em>l’économie des échanges linguistiques</em>. Ainsi, n’aurait-il pas fallu approfondir la question de l’opposition par le langage à l’autorité officielle (p. 193) ?</p>
<p><strong>Un système de « penser la guerre » étouffant</strong></p>
<p>Décidément, le corps de l’ennemi et la manière de le nommé est à la mode dans certains récents ouvrages portant sur la Grande Guerre.</p>
<p>De nombreuses études ont pourtant montrées de manière assez convainquante, la complexité du regard que les combattants français en particulier, mais c’est aussi valable du côté allemand ou britannique, pouvaient porter, sur le champ de bataille au « contact » avec leurs adversaires. Il ne se limite en aucun cas à une animalisation. Dans le même ordre d’idée et plus généralement, doit-on faire de l’utilisation des mots du « corps », là encore, un phénomène qui laisse entrevoir <em>violence</em> et <em>brutalisation </em>? Faut-il être uniquement combattant pour utiliser des expressions obscènes qui mettent en scène le corps ? Autant on peut suivre l’auteur sur l’importance prise par les objets qui environnent les combattants et qui font justement l’objet d’une dénomination imagée, autant sur la question du « corps », il est difficile de s’engager dans des interprétations uniquement tendues vers le même triptyque : « consentement », « brutalisation » et « culture de guerre ». Si Odile Roynette a conscience, et elle l’énonce à plusieurs reprises, des limites de la connaissance du contexte d’énonciation des mots relevés, de l’importance du groupe dans lequel se déploie le langage fleuri des combattants, son propos vise toujours et se ramène constamment à souligner le courage, le consentement des soldats dont elle étudie l’oralité. Il nous semble que cette étude aurait méritée de ne pas rester enclaver dans un système d’interprétation tellement rigide que l’auteur n’interprète ses sources que pour mieux le mettre en valeur, et non l’inverse. Ainsi, la notion de « culture de guerre » en particulier réapparaît quasiment en fin de chaque chapitre : chacun d’eux venant démontrer en fait son existence. L’emploi répété du terme « cathartique » ou « traumatisant » (la guerre est « d’emblée traumatisante » (p. 138)) révèle aussi de cette difficulté de <em>penser la guerre</em> autrement que dans le contexte de cette imprégnation structurante. Quelques répétitions<a href="#_ftn3">[3]</a> et figures de style aussi brouillent le propos. Ainsi, en évoquant le journal du jeune Yves Congar, témoin de l’occupation allemande : « Il est frappant de constater que le terme « poilu » par exemple, si chargé d’affects, n’est jamais utilisé par le diariste, qui, il est vrai, ne voit aucun soldat français jusqu’à la fin du conflit ». Est-ce alors réellement <em>frappant</em> ?</p>
<p>Nombre d’interprétations mériteraient beaucoup plus de nuances. Mais voilà, il faut encore montrer à tout prix l’aspect « totalisant » de la guerre, et lorsque Clemenceau mobilise le verbe et l’argot guerrier, c’est évidemment « à un niveau jamais atteint », sans que cela soit réellement démontré.</p>
<p>Au final, l’ouvrage d’Odile Roynette apparaît comme un exercice le plus souvent stimulant et met en lumière l’importance de la mobilisation des mots, des processus de construction de codes linguistiques que la guerre nationale, moderne et démocratisée, diffuse par différents canaux. Mais c’est bien du côté des présupposés que pêche la démonstration, qui auraient mérité de s’attarder sur la question des identités sociales pour mieux appréhender encore l’enjeu du « dire » combattant.</p>
<p>Lafon Alexandre – Université de Toulouse II &#8211; septembre 2011</p>
<p>Recensé:</p>
<p>Odile ROYNETTE, <em>Les mots des tranchées</em>, Paris, Armand Colin, 2010, 286 p.</p>
<hr size="1" /><a href="#_ftnref1">[1]</a> Odile Roynette prête à Antoine Prost l’expression « dire, c’est faire », pourtant présente dans la traduction française du livre du philosophe britannique John Langshaw Austin, <em>Quand dire c’est faire</em>, publié en anglais en 1962, <em>How to do Things with Words</em> – cité dans BOURDIEU Pierre, <em>Ce que parler veut dire</em>, Paris, Fayard, 1982, p. 103.</p>
<p><a href="#_ftnref2">[2]</a> Cru parle à propos de l’utilisation de l’argot par Barbusse de « l’artificiel qu’a un tel étalage ». Et de préciser : « En réalité, on parlait peu l’argot au front, les patois y tinrent une place beaucoup plus grande. En général, on parlait simplement français, un français mêlé d’un peu d’argot de caserne, d’argot colonial, adaptés et un peu augmentés pour les besoins de la guerre », dans CRU Jean Norton, <em>Témoins</em>, Nancy, Presses Universitaires de Nancy, 2006,  [1<sup>ère</sup> éd., Paris, Les Etincelles, 1929], p. 564.</p>
<p><a href="#_ftnref3">[3]</a> En particulier l’étymologie des mots « boche » ou « poilu ».</p>
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		<title>PLUVIANO Marco, 1918. Gli Italiani sul fronte occidentale. Nel diario del tenente Giacomo Tortora e in altri documenti inediti (par Irene Guerrini)</title>
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		<pubDate>Sun, 28 Aug 2011 12:14:28 +0000</pubDate>
		<dc:creator>FB</dc:creator>
				<category><![CDATA[Non classé]]></category>

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		<description><![CDATA[PLUVIANO (Marco), 1918. Gli Italiani sul fronte occidentale. Nel diario del tenente Giacomo Tortora e in altri documenti inediti, a cura di Alberto Caselli Lapeschi e Giancarlo Militello, Quaderni della Società Storica per la Guerra Bianca, Gaspari Editore, Udine, 2007, 255 pp, Euro 17,50. Questo volume, che costituisce il n. 9-10 dei “Quaderni della Società [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>PLUVIANO (Marco), <em>1918. Gli Italiani sul fronte occidentale. Nel diario del tenente Giacomo Tortora e in altri documenti inediti</em>, a cura di Alberto Caselli Lapeschi e Giancarlo Militello, Quaderni della Società Storica per la Guerra Bianca, Gaspari Editore, Udine, 2007, 255 pp, Euro 17,50.</p>
<p>Questo volume, che costituisce il n. 9-10 dei “Quaderni della Società Storica per la Guerra Bianca”, utilizza un diario inedito per affrontare un tema assai poco studiato in Italia: l’azione del II Corpo d’Armata italiano sul fronte francese nel 1918. Questa grande unità, forte di oltre 51.000 uomini, giunse in Francia alla fine di aprile del 1918 e, dapprima stanziata in un tratto di fronte considerato tranquillo (le Argonne), prese poi parte alla II battaglia della Marna, e in particolare alla battaglia di Bligny. In seguito, tra settembre e ottobre, le sue truppe furono impegnate nei combattimenti che ebbero luogo nell’area dell’Aisne e dell’omonimo canale e che, dopo la forzatura della munitissima linea di difesa tedesca, portarono alla riconquista dello Chemin des Dames. I reparti italiani parteciparono poi all’avanzata delle ultime settimane di guerra, restando per diversi mesi dopo l’Armistizio in Belgio.<br />
I curatori si sono per prima cosa preoccupati di inserire il diario nel più generale contesto dell’azione delle truppe italiane in Francia. Hanno quindi approfondito la genesi di quella spedizione, analizzandone sia le ragioni politiche sia quelle militari, illustrando sinteticamente anche l’azione degli altri reparti italiani che operarono oltralpe durante il conflitto: la Legione Garibaldina che, costituita da volontari, intervenne a sostegno della Francia nel 1914, durante il periodo della neutralità italiana; tre squadriglie di bombardieri Caproni che operarono durante il 1918; le Truppe ausiliarie, forti di 60.000 uomini, impiegate a partire da gennaio 1918 per effettuare lavori militari nelle retrovie e al fronte.<br />
Lo studio di questo aspetto dell’esperienza bellica italiana è di particolare importanza per diverse ragioni, tutte evidenziate dai curatori.<br />
Innanzitutto si trattò del più consistente impiego di soldati al di fuori del fronte nazionale. Occorre precisare che l’Italia, principalmente per difficoltà militari intrinseche ma anche per evitare ulteriori tensioni politiche interne, contenne l’impiego di propri militari lontano dai confini. Si limitò quindi ad inviare una Divisione sul fronte di Salonicco ed un Corpo d’Armata in Albania (le cui coste erano peraltro troppo vicine alla Puglia per lasciarle sotto il controllo di forze ostili). A questi occorre aggiungere le truppe distaccate nella colonia libica per fronteggiare la guerriglia sostenuta dalla Turchia, e reparti minori impegnati in Palestina al seguito degli Inglesi. In un contesto diverso deve invece essere inquadrato l’invio di due battaglioni, a luglio 1918, nelle regioni russe di Murmansk ed Arkangelsk, e di un ulteriore battaglione in Siberia a settembre per combattere le forze bolsceviche (episodi entrambi poco studiati in Italia).<br />
Dal punto di vista politico l’impiego di una Grande Unità sul fronte più importante di tutto il conflitto (e contro l’esercito nemico più potente, quello tedesco appunto) costituiva la prova della completa ripresa dell’esercito dopo il disastro di Caporetto. Avrebbe inoltre dimostrato, se coronato da un buon risultato militare, il valore del soldato italiano anche di fronte ad opinioni pubbliche, quali quelle dei nostri Alleati, che in proposito nutrivano riserve di lunga data, ingigantite dalla catastrofe di ottobre 1917.<br />
Infine, si tratta di un episodio poco studiato in entrambi i Paesi ed al quale anche la stessa pubblicistica militare posteriore al conflitto ha dedicato scarsa attenzione per via delle tensioni italo-francesi, causate dapprima dall’agitazione nazionalista post bellica e poi dalla propaganda fascista, particolarmente accanita contro la Francia individuata come simbolo della “cospirazione democratica anti italiana”.<br />
Il libro si presenta quindi con una duplice veste. Da un lato una sintetica ma ben strutturata analisi della genesi e dello sviluppo della spedizione del II Corpo d’Armata, con una valida ricostruzione della sua partecipazione alle decisive battaglie dell’estate e dell’autunno sul fronte della Champagne. In coda a questa analisi i curatori hanno inserito l’illustrazione dei cimiteri di guerra italiani, abbozzando così un esame della costruzione della memoria dei caduti in questo particolare contesto bellico, a cui si affianca l’analisi dell’auto rappresentazione elaborata dai superstiti, attraverso la memorialistica e le opere letterarie (in Francia combatterono due tra i principali “cantori” dell’esperienza bellica italiana, seppure animati da uno spirito assai diverso: Giuseppe Ungaretti e Curzio Malaparte). Ed è proprio nel contesto dell’auto rappresentazione dei combattenti e della trasmissione della memoria che si inserisce l’esame del diario inedito di un giovane tenente genovese, poi capitano, Giacomo Tortora.<br />
L’autore, nato nel 1894 e morto nel 1979, era al momento dell’intervento italiano in guerra uno studente universitario che aveva appena terminato il servizio militare. Al momento della mobilitazione il giovane partì come soldato semplice ma, dopo due mesi trascorsi sul fronte dell’Alto Isonzo, fece domanda per frequentare i corsi per allievo ufficiale riservati ai laureati, ai diplomati e agli universitari. A metà settembre rientrò quindi al fronte col grado di sottotenente. Fu poi ferito, promosso tenente, partecipò alla ritirata di Caporetto e, a fine aprile 1918, partì per la Francia.<br />
Durante tutta la sua esperienza militare, che terminò a settembre 1919 dopo aver raggiunto il grado di capitano e ricevuto due Medaglie di Bronzo al Valor Militare, scrisse un diario, che conservò per tutta la vita e che è stato consegnato dalla figlia ai curatori del volume. Si tratta di un piccolo quaderno di 166 pagine a quadretti compilate con una scrittura chiara ed ordinata, in cui vengono segnati con estrema sinteticità tutti gli avvenimenti e le esperienze che ebbe a vivere in oltre quattro anni. Di norma ogni giorno viene riassunto in due o tre righe, e solo le giornate più importanti occupano spazi maggiori. Fedele al proprio carattere riservato, egli riporta raramente riflessioni personali e difficilmente illustra i propri sentimenti; inoltre, non lascia spazio alla retorica bellica. Probabilmente Tortora scrisse questo testo in un’unica soluzione temporale, immediatamente dopo il congedo, basandosi su appunti presi giornalmente e sulla memoria. Il testo è molto preciso sia per quanto riguarda la grafia dei nomi di persona e di località, sia in merito allo sviluppo degli eventi.<br />
I curatori hanno riportato per intero solamente la parte dedicata alla spedizione in Francia ed ai mesi seguenti l’Armistizio. Per la precisione, a partire dal 5 febbraio 1918, quando il 76° Reggimento della Brigata Napoli (a cui il tenente era stato assegnato il 15 dicembre 1917) si mosse dalla località in provincia di Parma in cui era stato ricostituito dopo Caporetto. Il 17 aprile, dopo alcune settimane di addestramento il reggimento ricevette l’ordine di partire per la Francia.<br />
Nel testo Tortora dimostra attenzione per le novità che incontrava oltralpe, a cominciare dalla presenza dei militari di colore francesi e dai Foyer du soldat organizzati dalla Y.M.C.A. A pochi giorni dall’arrivo in Francia egli utilizzava già termini quali boches e marmitage. Non mancano nemmeno notazioni, sempre molto sintetiche, sull’attività della giustizia militare italiana (sia in patria sia in Francia), e registra l’ordine di condurre il proprio reparto ad assistere ad una fucilazione. Fatto piuttosto inusuale, egli riporta anche la detenzione di tre ufficiali denunciati da un superiore il 17 luglio.<br />
Il testo è quindi interessante proprio per lo stile asciutto e controllato, e per la capacità di tratteggiare sinteticamente sia gli eventi bellici sia le condizioni di vita, senza nulla concedere alla retorica che permeava la mente della grande maggioranza degli ufficiali italiani. Questo nonostante il fatto che l’autore provenisse dalla buona borghesia e fosse uno studente universitario (si laureò poi in Giurisprudenza all’inizio degli anni Venti), provenendo quindi dall’ambiente più influenzato dall’interventismo nazionalista. Certamente, la provenienza sociale e culturale dell’autore risalta chiaramente; egli non sembra nutrire mai alcun dubbio o malessere rispetto alla propria posizione gerarchica, né sui diritti che questa gli garantisce.<br />
In conclusione bisogna valutare positivamente anche l’opera dei curatori. In realtà la loro opera è stata ben più impegnativa di quella richiesta da un semplice lavoro di editing, poiché hanno fornito anche il quadro generale sull’esperienza del II Corpo d’Armata, ed hanno realizzato un convincente abbozzo di contestualizzazione in merito alla costruzione della memoria dei caduti e dei sopravvissuti di quella Grande Unità. Anche la scelta dei brani del diario, e l’integrazione dei pezzi più sintetici con notizie e dati è stata felice e riuscita. Questo libro è la prova di come gli storici possano utilizzare il materiale diaristico (o epistolare), valorizzandolo ma mantenendo una valida prospettiva storica, senza “innamorarsi” né della fonte, né dell’autore.</p>
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		<title>JULIEN Elise, Paris, Berlin, La mémoire de la guerre 1914-1933 (par Rémy Cazals)</title>
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		<pubDate>Fri, 08 Jul 2011 09:25:28 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
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		<description><![CDATA[JULIEN (Élise), Paris, Berlin, La mémoire de la guerre, 1914-1933, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2010, 409 p. Qui a lu les deux gros volumes de la thèse d’Élise Julien afin de siéger à son jury franco-allemand, qui a suivi avec attention sa brillante soutenance dans l’une et l’autre langue, ne peut qu’être satisfait de [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>JULIEN (Élise), <em>Paris, Berlin, La mémoire de la guerre, 1914-1933</em>, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2010, 409 p.</p>
<p>Qui a lu les deux gros volumes de la thèse d’Élise Julien afin de siéger à son jury franco-allemand, qui a suivi avec attention sa brillante soutenance dans l’une et l’autre langue, ne peut qu’être satisfait de la parution du livre qu’elle en a tiré, encore amélioré, un peu allégé comme il est de règle, mais conservant exactement sa composition et donnant même de nombreuses illustrations.</p>
<p>L’introduction générale dessine les champs historiographiques à la croisée desquels se trouve l’ouvrage : la mémoire collective (écrire une histoire sociale des représentations) ; la Grande Guerre (en signalant les efforts vers l’histoire sociale du CRID 14-18 et de l’école de Bielefeld) ; l’histoire urbaine des capitales (bons observatoires et prismes des histoires nationales). L’hétérogénéité des sources, qui pourrait être un écueil, se révèle productrice de questions nouvelles, comme il se doit dans toute bonne histoire comparative.</p>
<p><strong>1<sup>ère</sup> partie. France et Allemagne : les cadres nationaux de la mémoire de la guerre</strong></p>
<p>Le chapitre 1 (De la guerre à l’après-guerre) étudie les « couches d’expériences » successives, le poids de l’avant-guerre, les ruptures, les horizons d’attente. La guerre est un objet représenté et construit avant même d’avoir lieu ; les représentations antérieures forgent aussi la mémoire de l’événement. On peut noter qu’en Allemagne c’est contre l’ennemi intérieur, le SPD, qu’est dirigé l’enseignement de l’histoire. Ensuite, pendant le conflit, il faut préparer l’écriture de l’histoire, chercher un sens à la guerre. Après 1918, la fin est connue : il y a un vainqueur et un vaincu. En France, la victoire sacralise le combat mené pour le Droit ; mais le pays est affaibli, la guerre a montré son inefficacité à instaurer un équilibre durable ; la mission civilisatrice du pays demeure, mais elle doit passer par les œuvres de paix. En Allemagne, le déni de la défaite est bien connu ; la catastrophe n’a pas été la guerre, mais la révolution et le diktat. L’évocation de Georges Mosse, trop souvent limitée ailleurs à la mauvaise traduction en français du titre de son livre<a href="#_ftn1">[1]</a>, est ici pertinente : il « a montré comment la mémoire de la Première Guerre mondiale oscille entre la prégnance du deuil et le développement de mythes politiques ». Quant à la « brutalisation » des sociétés, il n’y a pas de « brutalisation » politique à la française : les anciens combattants ont voulu exercer une magistrature morale dans un sens pacifiste. Les combattants allemands ont aspiré au retour chez soi ; le Stahlhelm est loin d’être une organisation de masse et représentative. Dans l’analyse de la vie politique allemande, il est bon de retourner à la prise en compte des problèmes sociaux.</p>
<p>Le chapitre 2 entreprend une réflexion sur le deuil privé, social, politique. En France les corps identifiés sont « partagés » entre la patrie et les familles, la proportion de rapatriements étant plus forte en province qu’à Paris. En Allemagne, l’État laisse reposer les morts en territoire étranger. Les morts pèsent sur les célébrations d’après-guerre : pèlerinages, monuments aux morts, soldat inconnu (pas de soldat inconnu en Allemagne). On passe du regret des défunts à l’exhortation des vivants à l’unité, à la solidarité. Les survivants peuvent ressentir une certaine mauvaise conscience d’une existence poursuivie après la mort de tant de camarades.</p>
<p>Le chapitre 3 porte sur les commémorations de la guerre. Il s’agit de transmettre aux générations futures le souvenir d’un événement inouï. La France, qui a eu la victoire et dont le régime s’est maintenu, établit dès 1921 une commémoration annuelle dans laquelle le rôle des associations d’anciens combattants est important. Ces derniers commémorent la fin des combats plus que la victoire, mais les cérémonies sont loin d’être sans ambiguïtés. En Allemagne, quel jour choisir ? La commémoration ne peut se fixer au 11 novembre. La structure fédérale contribue aussi à l’absence de consensus. La concurrence des mémoires y sera très forte. Elle n’est pas absente en France.</p>
<p><strong>2<sup>e</sup> partie. Paris et Berlin : la fragilité des mémoires urbaines globales</strong></p>
<p>Dans un chapitre 4, il s’agit de définir « deux villes entre héritages et mutations ». Paris est une capitale hégémonique (institutions, personnalités) où centre et banlieue sont bien distincts. Elle a toujours été proche du front, parfois même très proche. Elle a subi des bombardements, entretenant l’image de la barbarie allemande. Plaque tournante pour les permissionnaires, elle leur a donné l’impression d’être un refuge d’embusqués et de profiteurs. Notons encore que le taux de pertes des mobilisés parisiens est inférieur à la moyenne nationale. « Berlin la Rouge » votait SPD, mais c’était une capitale sous tutelle monarchique. Une forme de « berlinité » recouvrait un archipel de petites villes. Pendant la guerre, elle ne fut jamais en danger, mais elle subit un fort rationnement. Dans les deux cas, la mobilisation industrielle laisse une mémoire ambiguë : effort patriotique ; production des armes meurtrières. Subsistent les représentations traditionnelles de la Parisienne frivole et de l’autodérision de la Berliner Schnauze.</p>
<p>Parce qu’elles sont des capitales, Paris et Berlin ont une mémoire de guerre marquée par des formes de nationalisation symbolique (chapitre 5). Les acteurs nationaux sont dans la capitale ; tout ce qui relève de la capitale prend dimension nationale. C’est là que se trouvent les voies triomphales par excellence (Unter den Linden, Champs-Élysées), qu’ont lieu les manifestations grandioses. Le monument national qui abrite le soldat inconnu est à Paris ; en Allemagne on n’arrive pas à se mettre d’accord sur le lieu du Reichsehrenmal (Berlin ? Tannenberg ? bords du Rhin ?). Le poids de Paris capitale est plus fort que celui de Berlin.</p>
<p>Paris et Berlin peuvent-elles proposer une mémoire à l’échelle de la ville ? Il existe (chapitre 6) une volonté de conquête d’un espace spécifique face au pouvoir central, mais dans les deux cas on doit constater qu’il n’y a pas eu de monument municipal, à la différence de Lyon ou de Munich. Certes on rend hommage aux élus et employés municipaux. Dans le cas des salariés des réseaux de métro, leur mémoire, corporative, « devient signifiante pour l’ensemble des Parisiens ou des Berlinois ». L’attribution des noms de rues et la statuaire opposent l’ouest parisien (forte densité) aux arrondissements de l’est, et montrent la rivalité des mémoires concurrentes à Berlin.</p>
<p><strong>3<sup>e</sup> partie. Paris et Berlin : la diversité des mémoires urbaines locales</strong></p>
<p>Cette partie classe en quelques grandes rubriques de multiples études de cas. Dans le chapitre 7, sont examinées des institutions locales : écoles ; universités ; entreprises (Siemens, Société du Gaz de Paris) ; régiments (surtout à Berlin) ; églises et paroisses. Les listes de souscription pour les monuments permettent de mesurer l’ampleur de la mobilisation et d’en dessiner les contours.</p>
<p>Le chapitre 8 examine les ancrages territoriaux de la mémoire, évoque débats, conflits et contestations autour des monuments, et fait apparaître une plus forte mémoire de la guerre en périphérie que dans les centres. Des croquis le donnent à voir.</p>
<p>La conclusion générale reprend les principaux apports de l’ouvrage. La mémoire peut servir à clore la période exceptionnelle de la guerre ou à la prolonger. Les capitales récupèrent une bonne partie des mémoires nationales (plus à Paris qu’à Berlin) ; en même temps, les mémoires urbaines sont fragiles, et la périphérie est plus active que le centre. En France, les valeurs des anciens combattants sont dans l’ensemble acceptées ; en Allemagne, les clivages politiques sont irréconciliables. La recherche de sens face à la mort de masse explique le besoin de mémoire, quelle que soit la forme retenue, tandis que l’absence de certains monuments doit aussi trouver explication. Ce que ce livre a fait de façon remarquable.</p>
<p>Rémy Cazals</p>
<hr size="1" /><a href="#_ftnref1">[1]</a> Voir sur ce même site la <a href="http://www.crid1418.org/bibliographie/commentaires/mosse_cazals.html">recension de </a><em><a href="http://www.crid1418.org/bibliographie/commentaires/mosse_cazals.html">Fallen soldiers</a>…</em></p>
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<p class="MsoNormal">JULIEN (Élise), <em>Paris, Berlin, La mémoire de la guerre, 1914-1933</em>, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2010, 409 p.</p>
<p class="MsoNormal">
<p class="MsoNormal"><span style="mso-tab-count: 1;"> </span>Qui a lu les deux gros volumes de la thèse d’Élise Julien afin de siéger à son jury franco-allemand, qui a suivi avec attention sa brillante soutenance dans l’une et l’autre langue, ne peut qu’être satisfait de la parution du livre qu’elle en a tiré, encore amélioré, un peu allégé comme il est de règle, mais conservant exactement sa composition et donnant même de nombreuses illustrations.</p>
<p class="MsoNormal"><span style="mso-tab-count: 1;"> </span>L’introduction générale dessine les champs historiographiques à la croisée desquels se trouve l’ouvrage : la mémoire collective (écrire une histoire sociale des représentations) ; la Grande Guerre (en signalant les efforts vers l’histoire sociale du CRID 14-18 et de l’école de Bielefeld) ; l’histoire urbaine des capitales (bons observatoires et prismes des histoires nationales). L’hétérogénéité des sources, qui pourrait être un écueil, se révèle productrice de questions nouvelles, comme il se doit dans toute bonne histoire comparative.</p>
<p class="MsoNormal">
<p class="MsoNormal"><span style="mso-tab-count: 1;"> </span><strong>1<sup>ère</sup> partie. France et Allemagne : les cadres nationaux de la mémoire de la guerre</strong></p>
<p class="MsoNormal"><span style="mso-tab-count: 1;"> </span>Le chapitre 1 (De la guerre à l’après-guerre) étudie les « couches d’expériences » successives, le poids de l’avant-guerre, les ruptures, les horizons d’attente. La guerre est un objet représenté et construit avant même d’avoir lieu ; les représentations antérieures forgent aussi la mémoire de l’événement. On peut noter qu’en Allemagne c’est contre l’ennemi intérieur, le SPD, qu’est dirigé l’enseignement de l’histoire. Ensuite, pendant le conflit, il faut préparer l’écriture de l’histoire, chercher un sens à la guerre. Après 1918, la fin est connue : il y a un vainqueur et un vaincu. En France, la victoire sacralise le combat mené pour le Droit ; mais le pays est affaibli, la guerre a montré son inefficacité à instaurer un équilibre durable ; la mission civilisatrice du pays demeure, mais elle doit passer par les œuvres de paix. En Allemagne, le déni de la défaite est bien connu ; la catastrophe n’a pas été la guerre, mais la révolution et le diktat. L’évocation de Georges Mosse, trop souvent limitée ailleurs à la mauvaise traduction en français du titre de son livre<a style="mso-footnote-id: ftn1;" name="_ftnref1" href="#_ftn1"><span class="MsoFootnoteReference"><span style="mso-special-character: footnote;"><span class="MsoFootnoteReference"><span style="font-size: 11.0pt; mso-bidi-font-size: 12.0pt; font-family: &amp;amp;amp; mso-fareast-font-family: &amp;amp;amp; mso-ansi-language: FR; mso-fareast-language: FR; mso-bidi-language: AR-SA;">[1]</span></span></span></span></a>, est ici pertinente : il « a montré comment la mémoire de la Première Guerre mondiale oscille entre la prégnance du deuil et le développement de mythes politiques ». Quant à la « brutalisation » des sociétés, il n’y a pas de « brutalisation » politique à la française : les anciens combattants ont voulu exercer une magistrature morale dans un sens pacifiste. Les combattants allemands ont aspiré au retour chez soi ; le Stahlhelm est loin d’être une organisation de masse et représentative. Dans l’analyse de la vie politique allemande, il est bon de retourner à la prise en compte des problèmes sociaux.</p>
<p class="MsoNormal"><span style="mso-tab-count: 1;"> </span>Le chapitre 2 entreprend une réflexion sur le deuil privé, social, politique. En France les corps identifiés sont « partagés » entre la patrie et les familles, la proportion de rapatriements étant plus forte en province qu’à Paris. En Allemagne, l’État laisse reposer les morts en territoire étranger. Les morts pèsent sur les célébrations d’après-guerre : pèlerinages, monuments aux morts, soldat inconnu (pas de soldat inconnu en Allemagne). On passe du regret des défunts à l’exhortation des vivants à l’unité, à la solidarité. Les survivants peuvent ressentir une certaine mauvaise conscience d’une existence poursuivie après la mort de tant de camarades.</p>
<p class="MsoNormal"><span style="mso-tab-count: 1;"> </span>Le chapitre 3 porte sur les commémorations de la guerre. Il s’agit de transmettre aux générations futures le souvenir d’un événement inouï. La France, qui a eu la victoire et dont le régime s’est maintenu, établit dès 1921 une commémoration annuelle dans laquelle le rôle des associations d’anciens combattants est important. Ces derniers commémorent la fin des combats plus que la victoire, mais les cérémonies sont loin d’être sans ambiguïtés. En Allemagne, quel jour choisir ? La commémoration ne peut se fixer au 11 novembre. La structure fédérale contribue aussi à l’absence de consensus. La concurrence des mémoires y sera très forte. Elle n’est pas absente en France.</p>
<p class="MsoNormal">
<p class="MsoNormal"><span style="mso-tab-count: 1;"> </span><strong>2<sup>e</sup> partie. Paris et Berlin : la fragilité des mémoires urbaines globales</strong></p>
<p class="MsoNormal"><span style="mso-tab-count: 1;"> </span>Dans un chapitre 4, il s’agit de définir « deux villes entre héritages et mutations ». Paris est une capitale hégémonique (institutions, personnalités) où centre et banlieue sont bien distincts. Elle a toujours été proche du front, parfois même très proche. Elle a subi des bombardements, entretenant l’image de la barbarie allemande. Plaque tournante pour les permissionnaires, elle leur a donné l’impression d’être un refuge d’embusqués et de profiteurs. Notons encore que le taux de pertes des mobilisés parisiens est inférieur à la moyenne nationale. « Berlin la Rouge » votait SPD, mais c’était une capitale sous tutelle monarchique. Une forme de « berlinité » recouvrait un archipel de petites villes. Pendant la guerre, elle ne fut jamais en danger, mais elle subit un fort rationnement. Dans les deux cas, la mobilisation industrielle laisse une mémoire ambiguë : effort patriotique ; production des armes meurtrières. Subsistent les représentations traditionnelles de la Parisienne frivole et de l’autodérision de la Berliner Schnauze.</p>
<p class="MsoNormal"><span style="mso-tab-count: 1;"> </span>Parce qu’elles sont des capitales, Paris et Berlin ont une mémoire de guerre marquée par des formes de nationalisation symbolique (chapitre 5). Les acteurs nationaux sont dans la capitale ; tout ce qui relève de la capitale prend dimension nationale. C’est là que se trouvent les voies triomphales par excellence (Unter den Linden, Champs-Élysées), qu’ont lieu les manifestations grandioses. Le monument national qui abrite le soldat inconnu est à Paris ; en Allemagne on n’arrive pas à se mettre d’accord sur le lieu du Reichsehrenmal (Berlin ? Tannenberg ? bords du Rhin ?). Le poids de Paris capitale est plus fort que celui de Berlin.</p>
<p class="MsoNormal"><span style="mso-tab-count: 1;"> </span>Paris et Berlin peuvent-elles proposer une mémoire à l’échelle de la ville ? Il existe (chapitre 6) une volonté de conquête d’un espace spécifique face au pouvoir central, mais dans les deux cas on doit constater qu’il n’y a pas eu de monument municipal, à la différence de Lyon ou de Munich. Certes on rend hommage aux élus et employés municipaux. Dans le cas des salariés des réseaux de métro, leur mémoire, corporative, « devient signifiante pour l’ensemble des Parisiens ou des Berlinois ». L’attribution des noms de rues et la statuaire opposent l’ouest parisien (forte densité) aux arrondissements de l’est, et montrent la rivalité des mémoires concurrentes à Berlin.</p>
<p class="MsoNormal">
<p class="MsoNormal"><span style="mso-tab-count: 1;"> </span><strong>3<sup>e</sup> partie. Paris et Berlin : la diversité des mémoires urbaines locales</strong></p>
<p class="MsoNormal"><span style="mso-tab-count: 1;"> </span>Cette partie classe en quelques grandes rubriques de multiples études de cas. Dans le chapitre 7, sont examinées des institutions locales : écoles ; universités ; entreprises (Siemens, Société du Gaz de Paris) ; régiments (surtout à Berlin) ; églises et paroisses. Les listes de souscription pour les monuments permettent de mesurer l’ampleur de la mobilisation et d’en dessiner les contours.</p>
<p class="MsoNormal"><span style="mso-tab-count: 1;"> </span>Le chapitre 8 examine les ancrages territoriaux de la mémoire, évoque débats, conflits et contestations autour des monuments, et fait apparaître une plus forte mémoire de la guerre en périphérie que dans les centres. Des croquis le donnent à voir.</p>
<p class="MsoNormal">
<p class="MsoNormal"><span style="mso-tab-count: 1;"> </span>La conclusion générale reprend les principaux apports de l’ouvrage. La mémoire peut servir à clore la période exceptionnelle de la guerre ou à la prolonger. Les capitales récupèrent une bonne partie des mémoires nationales (plus à Paris qu’à Berlin) ; en même temps, les mémoires urbaines sont fragiles, et la périphérie est plus active que le centre. En Fra</p>
<p>JULIEN (Élise), <em>Paris, Berlin, La mémoire de la guerre, 1914-1933</em>, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2010, 409 p.</p>
<p>Qui a lu les deux gros volumes de la thèse d’Élise Julien afin de siéger à son jury franco-allemand, qui a suivi avec attention sa brillante soutenance dans l’une et l’autre langue, ne peut qu’être satisfait de la parution du livre qu’elle en a tiré, encore amélioré, un peu allégé comme il est de règle, mais conservant exactement sa composition et donnant même de nombreuses illustrations.</p>
<p>L’introduction générale dessine les champs historiographiques à la croisée desquels se trouve l’ouvrage : la mémoire collective (écrire une histoire sociale des représentations) ; la Grande Guerre (en signalant les efforts vers l’histoire sociale du CRID 14-18 et de l’école de Bielefeld) ; l’histoire urbaine des capitales (bons observatoires et prismes des histoires nationales). L’hétérogénéité des sources, qui pourrait être un écueil, se révèle productrice de questions nouvelles, comme il se doit dans toute bonne histoire comparative.</p>
<p><strong>1<sup>ère</sup> partie. France et Allemagne : les cadres nationaux de la mémoire de la guerre</strong></p>
<p>Le chapitre 1 (De la guerre à l’après-guerre) étudie les « couches d’expériences » successives, le poids de l’avant-guerre, les ruptures, les horizons d’attente. La guerre est un objet représenté et construit avant même d’avoir lieu ; les représentations antérieures forgent aussi la mémoire de l’événement. On peut noter qu’en Allemagne c’est contre l’ennemi intérieur, le SPD, qu’est dirigé l’enseignement de l’histoire. Ensuite, pendant le conflit, il faut préparer l’écriture de l’histoire, chercher un sens à la guerre. Après 1918, la fin est connue : il y a un vainqueur et un vaincu. En France, la victoire sacralise le combat mené pour le Droit ; mais le pays est affaibli, la guerre a montré son inefficacité à instaurer un équilibre durable ; la mission civilisatrice du pays demeure, mais elle doit passer par les œuvres de paix. En Allemagne, le déni de la défaite est bien connu ; la catastrophe n’a pas été la guerre, mais la révolution et le diktat. L’évocation de Georges Mosse, trop souvent limitée ailleurs à la mauvaise traduction en français du titre de son livre<a href="#_ftn1">[1]</a>, est ici pertinente : il « a montré comment la mémoire de la Première Guerre mondiale oscille entre la prégnance du deuil et le développement de mythes politiques ». Quant à la « brutalisation » des sociétés, il n’y a pas de « brutalisation » politique à la française : les anciens combattants ont voulu exercer une magistrature morale dans un sens pacifiste. Les combattants allemands ont aspiré au retour chez soi ; le Stahlhelm est loin d’être une organisation de masse et représentative. Dans l’analyse de la vie politique allemande, il est bon de retourner à la prise en compte des problèmes sociaux.</p>
<p>Le chapitre 2 entreprend une réflexion sur le deuil privé, social, politique. En France les corps identifiés sont « partagés » entre la patrie et les familles, la proportion de rapatriements étant plus forte en province qu’à Paris. En Allemagne, l’État laisse reposer les morts en territoire étranger. Les morts pèsent sur les célébrations d’après-guerre : pèlerinages, monuments aux morts, soldat inconnu (pas de soldat inconnu en Allemagne). On passe du regret des défunts à l’exhortation des vivants à l’unité, à la solidarité. Les survivants peuvent ressentir une certaine mauvaise conscience d’une existence poursuivie après la mort de tant de camarades.</p>
<p>Le chapitre 3 porte sur les commémorations de la guerre. Il s’agit de transmettre aux générations futures le souvenir d’un événement inouï. La France, qui a eu la victoire et dont le régime s’est maintenu, établit dès 1921 une commémoration annuelle dans laquelle le rôle des associations d’anciens combattants est important. Ces derniers commémorent la fin des combats plus que la victoire, mais les cérémonies sont loin d’être sans ambiguïtés. En Allemagne, quel jour choisir ? La commémoration ne peut se fixer au 11 novembre. La structure fédérale contribue aussi à l’absence de consensus. La concurrence des mémoires y sera très forte. Elle n’est pas absente en France.</p>
<p><strong>2<sup>e</sup> partie. Paris et Berlin : la fragilité des mémoires urbaines globales</strong></p>
<p>Dans un chapitre 4, il s’agit de définir « deux villes entre héritages et mutations ». Paris est une capitale hégémonique (institutions, personnalités) où centre et banlieue sont bien distincts. Elle a toujours été proche du front, parfois même très proche. Elle a subi des bombardements, entretenant l’image de la barbarie allemande. Plaque tournante pour les permissionnaires, elle leur a donné l’impression d’être un refuge d’embusqués et de profiteurs. Notons encore que le taux de pertes des mobilisés parisiens est inférieur à la moyenne nationale. « Berlin la Rouge » votait SPD, mais c’était une capitale sous tutelle monarchique. Une forme de « berlinité » recouvrait un archipel de petites villes. Pendant la guerre, elle ne fut jamais en danger, mais elle subit un fort rationnement. Dans les deux cas, la mobilisation industrielle laisse une mémoire ambiguë : effort patriotique ; production des armes meurtrières. Subsistent les représentations traditionnelles de la Parisienne frivole et de l’autodérision de la Berliner Schnauze.</p>
<p>Parce qu’elles sont des capitales, Paris et Berlin ont une mémoire de guerre marquée par des formes de nationalisation symbolique (chapitre 5). Les acteurs nationaux sont dans la capitale ; tout ce qui relève de la capitale prend dimension nationale. C’est là que se trouvent les voies triomphales par excellence (Unter den Linden, Champs-Élysées), qu’ont lieu les manifestations grandioses. Le monument national qui abrite le soldat inconnu est à Paris ; en Allemagne on n’arrive pas à se mettre d’accord sur le lieu du Reichsehrenmal (Berlin ? Tannenberg ? bords du Rhin ?). Le poids de Paris capitale est plus fort que celui de Berlin.</p>
<p>Paris et Berlin peuvent-elles proposer une mémoire à l’échelle de la ville ? Il existe (chapitre 6) une volonté de conquête d’un espace spécifique face au pouvoir central, mais dans les deux cas on doit constater qu’il n’y a pas eu de monument municipal, à la différence de Lyon ou de Munich. Certes on rend hommage aux élus et employés municipaux. Dans le cas des salariés des réseaux de métro, leur mémoire, corporative, « devient signifiante pour l’ensemble des Parisiens ou des Berlinois ». L’attribution des noms de rues et la statuaire opposent l’ouest parisien (forte densité) aux arrondissements de l’est, et montrent la rivalité des mémoires concurrentes à Berlin.</p>
<p><strong>3<sup>e</sup> partie. Paris et Berlin : la diversité des mémoires urbaines locales</strong></p>
<p>Cette partie classe en quelques grandes rubriques de multiples études de cas. Dans le chapitre 7, sont examinées des institutions locales : écoles ; universités ; entreprises (Siemens, Société du Gaz de Paris) ; régiments (surtout à Berlin) ; églises et paroisses. Les listes de souscription pour les monuments permettent de mesurer l’ampleur de la mobilisation et d’en dessiner les contours.</p>
<p>Le chapitre 8 examine les ancrages territoriaux de la mémoire, évoque débats, conflits et contestations autour des monuments, et fait apparaître une plus forte mémoire de la guerre en périphérie que dans les centres. Des croquis le donnent à voir.</p>
<p>La conclusion générale reprend les principaux apports de l’ouvrage. La mémoire peut servir à clore la période exceptionnelle de la guerre ou à la prolonger. Les capitales récupèrent une bonne partie des mémoires nationales (plus à Paris qu’à Berlin) ; en même temps, les mémoires urbaines sont fragiles, et la périphérie est plus active que le centre. En France, les valeurs des anciens combattants sont dans l’ensemble acceptées ; en Allemagne, les clivages politiques sont irréconciliables. La recherche de sens face à la mort de masse explique le besoin de mémoire, quelle que soit la forme retenue, tandis que l’absence de certains monuments doit aussi trouver explication. Ce que ce livre a fait de façon remarquable.</p>
<p>Rémy Cazals</p>
<hr size="1" /><a href="#_ftnref1">[1]</a> Voir sur ce même site la recension de <em>Fallen soldiers…</em></p>
<p class="MsoNormal">nce, les valeurs des anciens combattants sont dans l’ensemble acceptées ; en Allemagne, les clivages politiques sont irréconciliables. La recherche de sens face à la mort de masse explique le besoin de mémoire, quelle que soit la forme retenue, tandis que l’absence de certains monuments doit aussi trouver explication. Ce que ce livre a fait de façon remarquable.</p>
<p class="MsoNormal">
<p class="MsoNormal">Rémy Cazals</p>
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<p class="MsoFootnoteText"><a style="mso-footnote-id: ftn1;" name="_ftn1" href="#_ftnref1"><span class="MsoFootnoteReference"><span style="mso-special-character: footnote;"><span class="MsoFootnoteReference"><span style="font-size: 10.0pt; font-family: &amp;amp;amp; mso-fareast-font-family: &amp;amp;amp; mso-ansi-language: FR; mso-fareast-language: FR; mso-bidi-language: AR-SA;">[1]</span></span></span></span></a> Voir sur ce même site la recension de <em>Fallen soldiers…</em></p>
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		<title>KÖPPEN Edlef, L&#8217;ordre du jour (par Yohann Chanoir)</title>
		<link>http://www.crid1418.org/bibli/?p=111</link>
		<comments>http://www.crid1418.org/bibli/?p=111#comments</comments>
		<pubDate>Fri, 08 Jul 2011 09:23:25 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Non classé]]></category>

		<guid isPermaLink="false">http://www.crid1418.org/bibli/?p=111</guid>
		<description><![CDATA[KÖPPEN, Edlef, L’Ordre du jour, Paris, Tallandier, 2006, 366 p, 20 €. Ce livre, traduit de l’allemand, n’est pas anodin. D’abord, parce qu’il s’agit d’un livre-rescapé. Interdit dès 1933, le livre saisi, détruit, est placé en 1938 sur la liste « des produits littéraires nocifs » par les services du ministère de la Propagande. Ce livre, victime [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><strong>KÖPPEN, Edlef, <em>L’Ordre du jour</em>, Paris, Tallandier, 2006, 366 p, 20 €.</strong></p>
<p><strong> </strong></p>
<p>Ce livre, traduit de l’allemand, n’est pas anodin.</p>
<p>D’abord, parce qu’il s’agit d’un livre-rescapé. Interdit dès 1933, le livre saisi, détruit, est placé en 1938 sur la liste « des produits littéraires nocifs » par les services du ministère de la Propagande. Ce livre, victime du nazisme, fut aussi la victime de son large succès sous la République de Weimar, et de sa vision de la guerre peu conforme à celle souhaitée, promue et diffusée par le national-socialisme. Retrouvé par miracle, ce livre sonne aussi comme une victoire posthume contre l’idéologie nazie.</p>
<p>Distingué dans la volumineuse production éditoriale  par son histoire, <em>L’Ordre du jour</em> trouve aussi son originalité dans l’histoire qu’il relate. Le héros, qui ressemble à l’auteur, a connu la guerre de 1914 à 1918. Il s’agit donc d’un témoignage précieux relaté par un soldat, dont l’expérience combattante a été forgée et sur le front occidental et sur le front russe. Nous sommes en présence d’un document doublement exceptionnel. Toutes les phases de cette guerre y sont présentes, la guerre de mouvement, puis la guerre de position et son enlisement, puis, à nouveau, la guerre de mouvement. La rupture du front, en 1918, permise par l’effondrement de la Russie,  ne s’accomplit qu’au prix d’un effort incroyable entrepris par l’armée allemande, malgré une économie exangue, des pertes notables (1300 morts par jour de 1914 à 1918, soit les effectifs d’un gros lycée), une population accablée, pour emporter la bataille ultime et obtenir une issue propice  au conflit. La préparation de cette offensive de la dernière chance est décrite, par l’auteur, avec ardeur et avec une précision chirurgicale, ardeur qui n’aura d’égale que la stupeur devant son échec.</p>
<p>Ce livre est, enfin, profondément original, par sa structure. Ce roman alterne, en effet, récit et articles de presse, communiqués de l’état-major, recettes, publicité, annonces… Une structure qui rappelle, à bien des égards, les collages de <em>Berlin Alexanderplatz</em> d’Alfred Döblin. Cette association, qui confère au roman, un aspect documentaire, est  à la fois l’idée de la mère de l’auteur, soucieuse de confronter la vision de la guerre dans les lettres de son fils à celle, plutôt discordante… des documents officiels, mais aussi de l’auteur lui-même. Cette association nous permet donc d’appréhender la guerre vue d’en bas, mais aussi de rappeler que le « bourrage de crâne » n’était pas une spécificité française.</p>
<p>A ces traits originaux, ce livre ajoute la description des différents cercles qui composent le quotidien du soldat allemand, comme ces lignes de fracture séparant aussi bien les soldats entre-eux que des civils. A l’expérience combattante qui dresse entre les <em>Frontsoldaten</em> et tous les « autres » une frontière, aussi invisible qu’elle est prégnante, s’ajoute l’origine géographique des combattants. La haine du Prussien fait l’objet de quelques pages qui resteront inoubliables, tant elles disent tout des antagonismes qui font de l’armée allemande une armée fracturée, comme le dernier colloque du CRID l’a rappelé récemment.</p>
<p>En définitive, un livre qui mérite d’être lu et qui se lit avec une impatience gourmande, tant le style de l’auteur est captivant.</p>
<p>Yohann Chanoir, juillet 2011</p>
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		<title>CAFFARENA Fabio, Dal fango al vento, Gli aviatori italiani dalle origini alla Grande Guerra (par Rémy Cazals)</title>
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		<pubDate>Tue, 07 Dec 2010 11:04:34 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
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		<description><![CDATA[CAFFARENA Fabio, Dal fango al vento, Gli aviatori italiani dalle origini alla Grande Guerra, Turin, Einaudi, 2010, 212 p., illust., index. Fabio Caffarena est déjà connu des familiers du site du CRID. Il enseigne l’histoire contemporaine à l’université de Gênes et il est un des animateurs des Archives ligures d’écriture populaire, qui se préoccupent de [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>CAFFARENA Fabio, <em>Dal fango al vento, Gli aviatori italiani dalle origini alla Grande Guerra</em>, Turin, Einaudi, 2010, 212 p., illust., index.</p>
<p><a href="http://www.crid1418.org/bibli/wp-content/uploads/2010/12/Image1-213.jpg"><img class="aligncenter size-medium wp-image-108" title="Image1-213" src="http://www.crid1418.org/bibli/wp-content/uploads/2010/12/Image1-213-187x300.jpg" alt="" width="187" height="300" /></a></p>
<p>Fabio Caffarena est déjà connu des familiers du site du CRID. Il enseigne l’histoire contemporaine à l’université de Gênes et il est un des animateurs des Archives ligures d’écriture populaire, qui se préoccupent de rassembler les témoignages de gens ordinaires, en particulier sur la Première Guerre mondiale. Son dernier livre a pour sujet les origines de l’aviation italienne, au tout début du XXe siècle, en cherchant à préciser les réalités sociales cachées sous le mythe du pilote solitaire, gentilhomme, aristocrate. Comme il est de règle chez cet historien, il s’agit d’aller aux sources, en grande partie inédites, et de dépasser l’étude traditionnelle des « as » d’extraction nobiliaire ou bourgeoise. A la p. 205, la note des références aux archives est particulièrement utile. L’auteur s’intéresse, dès le départ, à tous les aspects du développement technologique, militaire et humain de la question, montrant que, pour certains pilotes issus des classes populaires, l’aviation pouvait représenter un véritable « décollage » social, qui, au final, pouvait être considéré comme un aspect de la modernité. Il souligne les dimensions de stupeur et de rapidité dans l’implantation de l’avion. En France, Jean Jaurès avait réagi à la traversée de la Manche par le « Hourrah ! », titre d’un article donné au journal toulousain <em>La Dépêche</em>, invitant les puissances à une « conquête de l’espace » à caractère international.</p>
<p>La modernité est apportée en particulier en Italie par le conflit. La Grande Guerre occupe la partie centrale du livre (p. 79-158). On devient alors aviateur par choix, par hasard, par passion, ou pour éviter les tranchées (d’où le titre du livre). L’aviation est liée à l’aspect de guerre industrielle, et il est nécessaire de parler aussi des « rampants », c’est-à-dire des « aviateurs qui ne volent pas ». L’auteur n’oublie pas de traiter du « spectacle de la guerre aérienne », distraction des fantassins englués dans la boue des tranchées, qu’il s’agisse du front italo-autrichien (ici) ou du front franco-allemand, comme on le constate en lisant d’autres témoignages. Le regard des uns sur les autres, des aviateurs sur les fantassins et des fantassins sur les aviateurs, est un aspect toujours à prendre en compte.</p>
<p>La troisième partie du livre pourrait être résumée par la formule « Volare a pieno regime ». Le régime fasciste a évidemment récupéré au maximum les exploits des aviateurs italiens de la Première Guerre mondiale, Mussolini ayant lui-même passé son brevet de pilote, et la propagande faisant les assimilations nécessaires. On retrouve ici la distinction faite dans un autre ouvrage de Fabio Caffarena entre les lettres de papier (véritablement écrites par les soldats) et les « lettres de marbre » (recomposées par la propagande fasciste).</p>
<p>Rémy Cazals</p>
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