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KÖPPEN Edlef, L’ordre du jour (par Yohann Chanoir)

KÖPPEN, Edlef, L’Ordre du jour, Paris, Tallandier, 2006, 366 p, 20 €.

Ce livre, traduit de l’allemand, n’est pas anodin.

D’abord, parce qu’il s’agit d’un livre-rescapé. Interdit dès 1933, le livre saisi, détruit, est placé en 1938 sur la liste « des produits littéraires nocifs » par les services du ministère de la Propagande. Ce livre, victime du nazisme, fut aussi la victime de son large succès sous la République de Weimar, et de sa vision de la guerre peu conforme à celle souhaitée, promue et diffusée par le national-socialisme. Retrouvé par miracle, ce livre sonne aussi comme une victoire posthume contre l’idéologie nazie.

Distingué dans la volumineuse production éditoriale  par son histoire, L’Ordre du jour trouve aussi son originalité dans l’histoire qu’il relate. Le héros, qui ressemble à l’auteur, a connu la guerre de 1914 à 1918. Il s’agit donc d’un témoignage précieux relaté par un soldat, dont l’expérience combattante a été forgée et sur le front occidental et sur le front russe. Nous sommes en présence d’un document doublement exceptionnel. Toutes les phases de cette guerre y sont présentes, la guerre de mouvement, puis la guerre de position et son enlisement, puis, à nouveau, la guerre de mouvement. La rupture du front, en 1918, permise par l’effondrement de la Russie,  ne s’accomplit qu’au prix d’un effort incroyable entrepris par l’armée allemande, malgré une économie exangue, des pertes notables (1300 morts par jour de 1914 à 1918, soit les effectifs d’un gros lycée), une population accablée, pour emporter la bataille ultime et obtenir une issue propice  au conflit. La préparation de cette offensive de la dernière chance est décrite, par l’auteur, avec ardeur et avec une précision chirurgicale, ardeur qui n’aura d’égale que la stupeur devant son échec.

Ce livre est, enfin, profondément original, par sa structure. Ce roman alterne, en effet, récit et articles de presse, communiqués de l’état-major, recettes, publicité, annonces… Une structure qui rappelle, à bien des égards, les collages de Berlin Alexanderplatz d’Alfred Döblin. Cette association, qui confère au roman, un aspect documentaire, est  à la fois l’idée de la mère de l’auteur, soucieuse de confronter la vision de la guerre dans les lettres de son fils à celle, plutôt discordante… des documents officiels, mais aussi de l’auteur lui-même. Cette association nous permet donc d’appréhender la guerre vue d’en bas, mais aussi de rappeler que le « bourrage de crâne » n’était pas une spécificité française.

A ces traits originaux, ce livre ajoute la description des différents cercles qui composent le quotidien du soldat allemand, comme ces lignes de fracture séparant aussi bien les soldats entre-eux que des civils. A l’expérience combattante qui dresse entre les Frontsoldaten et tous les « autres » une frontière, aussi invisible qu’elle est prégnante, s’ajoute l’origine géographique des combattants. La haine du Prussien fait l’objet de quelques pages qui resteront inoubliables, tant elles disent tout des antagonismes qui font de l’armée allemande une armée fracturée, comme le dernier colloque du CRID l’a rappelé récemment.

En définitive, un livre qui mérite d’être lu et qui se lit avec une impatience gourmande, tant le style de l’auteur est captivant.

Yohann Chanoir, juillet 2011

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