Imprimer cet article Imprimer cet article

PROCACCI Giovanna, Warfare-Welfare. Intervento dello Stato e diritti dei cittadini (1914-18) (par F. Rousseau)

Giovanna Procacci, Warfare-Welfare. Intervento dello Stato e diritti dei cittadini (1914-18), Roma, Carocci editore, 2013, 199 pages.

Enquête sur la brutalisation de l’Etat. Si un certain nombre de travaux abordent ce qu’il est convenu d’appeler « les fronts intérieurs », ils le font généralement du point de vue de la mobilisation des ressources économiques, financières et industrielles. Avec ce livre, G. Procacci invite à ouvrir la perspective, et à examiner ce que la guerre, l’état de guerre et l’Etat en guerre, font aux droits sociaux et aux droits civiques, et plus largement, aux droits civils. Une nouvelle pièce, de poids, est ainsi versée au dossier instruit depuis de longues années par l’historienne pour tenter de comprendre l’avènement du fascisme en Italie. Son enquête s’inscrit dans la droite ligne de ses travaux précédents d’histoire sociale et politique qui tous interrogent les pratiques de l’Etat italien en guerre ; on rappellera ici pour mémoire son étude fort éclairante concernant les prisonniers de guerre italiens littéralement abandonnés par un Etat et des responsables politiques et militaires les jugeant « traitres à la patrie »… Autant dire qu’au moment où le CRID 14-18 et ses partenaires préparent activement le colloque sur « Les mises en guerre de l’Etat » qui doit se tenir à l’automne 2014, ce livre s’annonce comme un ouvrage incontournable.

Le livre s’articule autour de deux thèmes qui justifient pleinement le titre et le sous-titre ; notons encore que si le cas italien demeure au cœur de l’ouvrage et du propos, il est en permanence mis en perspective par la comparaison avec les situations prévalant tout au long de la période dans d’autres pays, la Grande-Bretagne et l’Allemagne plus particulièrement, l’Autriche et la France plus marginalement. D’autre part, et ce n’est pas le point le moins important, les deux questions sont examinées depuis la fin du XIXe jusqu’à la fin de la Grande Guerre et bien au-delà, ce qui permet d’échapper au cloisonnement habituel et profondément réducteur de la seule période de guerre. On trouve avec ce livre une nouvelle illustration de ce que la Grand Guerre n’est décidément pas la seule « matrice des totalitarismes du XXe siècle ».

Warfare-Welfare. La première partie est consacrée à l’extension de la politique d’intervention sociale des Etats en guerre et montre notamment que ces politiques ne se limitent pas à l’organisation du travail industriel et à la mobilisation de la main-d’œuvre disponible ; celles-ci s’accompagnent aussi d’une extension de la politique en matière d’assistance. Dès l’entrée en guerre, le gouvernement civil italien fut exclu de la gestion de la production industrielle de guerre qui passa complètement sous la direction des militaires. Par comparaison, cette évolution fut beaucoup plus tardive en Allemagne. Pour réguler les relations sociales au sein des entreprises italiennes, l’armée imposa des mécanismes d’arbitrage préfigurant nettement les dispositifs corporatistes d’inspiration fasciste ; cette régulation s’accompagna de l’instauration d’une discipline de fer dans les entreprises, fondée sur l’application du code militaire et la surveillance des travailleurs (femmes et enfants compris) par l’armée. En contrepartie ( ?) de « l’acceptation », forcée, de ce régime militaire, les travailleurs purent dans certaines circonstances, via leurs représentants présents dans les commissions internes de régulation, discuter, « négocier » et obtenir un certain nombre d’avantages. Parmi ceux-ci, on relève l’indexation des salaires sur l’évolution du coût de la vie et l’instauration d’un système d’assurance contre le chômage. A ces avancées sociales effectives malgré les retards et les difficultés qui perturbèrent leur mise en application, s’ajouta un train de mesures regardant l’invalidité et la vieillesse des ouvriers travaillant pour la Mobilisation industrielle. Complétant ce dispositif d’assistance, à partir de 1917, et pour pallier aux défaillances physiques croissantes d’un certain nombre de travailleurs mettant en péril la productivité de l’industrie de guerre, une plus grande attention fut aussi portée aux conditions de travail devenues extrêmement dures depuis la suspension fin août 1914 des normes régissant notamment le travail des femmes et des enfants ; des journées de 16-18 heures consécutives n’étaient pas rares et épuisaient les ouvriers concernés par cette intensification du travail paraissant sans limite (à Milan, par exemple, 25% des journées de travail sont perdues pour cause de maladie) ; cela obligea donc l’Etat à revoir sa politique et à réintroduire des normes de santé et d’hygiène au travail en 1917-1918. Un Office du Travail Féminin fut notamment créé sous l’autorité, toujours, du comité central de la Mobilisation industrielle lui-même entièrement sous la coupe des militaires. Une nouvelle institution vit aussi le jour, la Vigilanza igienico-sanataria, dotée d’un corps d’inspecteurs à partir de l’été 1917 (105 inspecteurs en 1918, quand on en compte 800 en Angleterre…), chargée de contrôler les conditions de travail au sein même des entreprises. D’abord orienté sur l’amélioration des conditions de travail des femmes et des enfants, ce dispositif élargit peu à peu ses attributions. Mais que l’on ne s’y trompe pas, en dépit de l’avancée certaine que représentent ces mesures au regard du retard de la protection sociale en Italie avant-guerre, la tâche des inspecteurs consistait moins à faire observer les normes d’hygiène et de sécurité que de vérifier la réalité des certificats de maladies présentés par les travailleurs… Au total, si l’impact de ces mesures fut donc limité, il n’en marqua pas moins un pas en avant dans le long processus d’établissement de droits sociaux pour les travailleurs italiens de l’industrie.

G. Procacci souligne également que ces évolutions allant dans le sens d’une extension des domaines d’intervention sociale de l’État italien, d’une part, ne furent pas circonscrites au seul secteur industriel mobilisé dans l’effort de guerre et d’autre part, furent aussi le produit d’un débat politique imposé par l’agitation populaire qui grandit dans tout le pays à partir de 1917. Pas plus qu’ailleurs, l’ « état d’exception » de la guerre, malgré sa rigueur croissante, n’est donc pas parvenu à geler totalement le champ des luttes sociales. Les principales mesures concernent les travailleurs des secteurs les plus stratégiques du point de vue de la défense nationale ainsi que les travailleurs agricoles. Ainsi, en 1917, un décret institue l’inscription obligatoire de tous les travailleurs agricoles (de 9 à 75 ans) à un système d’assurance, ce qui représente là encore une véritable avancée sociale pour des millions de travailleurs. Cette concession qui améliore sans conteste le sort des paysans italiens n’était cependant pas dépourvue d’arrière-pensée politique et militaire, en ce sens qu’elle avait aussi pour but de mieux assurer la loyauté de troupes issues majoritairement de la campagne. Un autre décret (29 avril 1917, applicable le 5 octobre suivant) instaure l’inscription obligatoire d’une certaine catégorie de travailleurs (ceux des entreprises dépendant de la Mobilisation industrielle) à une Caisse nationale de prévoyance pour l’invalidité, le chômage involontaire et la vieillesse. Ce système fut ensuite étendu à tous les travailleurs entre 15 et 65 ans par un décret pris le 21 avril 1919 et entré en application au 1er juillet 1920, ce qui marqua un progrès notable de la législation sociale italienne.

La guerre intérieure. La seconde partie de l’ouvrage traite plus particulièrement des politiques répressives mises en place par les États belligérants à l’endroit de leurs propres citoyens ; ainsi que le rappelle la chercheuse, la guerre fournit aux États l’occasion de réduire les droits civils, et pour certaines catégories, de les suspendre purement et simplement ; en l’occurrence, pour l’Italie, la politique d’internement des civils « suspects », d’espionnage, de déloyauté (réelle ou supposée), de défaitisme, etc. fut théorisée et appliquée de façon systématique et à une échelle spectaculaire. Sur ce point aussi, l’auteure est particulièrement bien renseignée et apporte de nombreuses données inédites ou peu connues en France. Tout en rappelant que les situations varient selon les pays et leurs traditions politiques (les différences sont notamment sensibles entre, d’une part, la France et la Grande-Bretagne qui sont deux pays où le contrôle parlementaire, fortement réduit mais adossé à une longue pratique, se poursuivit néanmoins et permit de contenir les empiètements du commandement militaire ; et d’autre part, l’Allemagne et l’Autriche, deux pays possédant une tradition de gestion autoritaire plus affirmée), G. Procacci souligne que l’internement des civils « suspects » fut, au même titre que l’emprisonnement de millions de prisonniers de guerre, une expérience de masse ayant affecté tous les pays belligérants ; cependant, le chapitre 4 de son étude révèle l’ampleur que le phénomène a revêtu en Italie où les internements de civils, les déplacements forcés, sans atteindre évidemment ni l’échelle, ni l’ampleur, de ceux imposés en Russie tsariste, préparèrent le terrain aux politiques « concentrationnaires » et de relégation de l’après- Première Guerre mondiale. En Italie, à la veille de l’entrée en guerre et dans l’atmosphère survoltée fabriquée par les interventionnistes de droite et de gauche, le Parlement se  bâillonna lui-même en votant précipitamment, dès le 22 mai 1915, une loi concédant au gouvernement le droit de délibérer souverainement en toutes questions regardant la défense nationale mais aussi pour les affaires de sécurité intérieure, économiques, financières. Auto-infligée, cette impuissance du Parlement s’accompagna en outre d’un effacement, de facto, du pouvoir judiciaire et d’une extension des pouvoirs de l’autorité militaire dans de nombreux domaines regardant pourtant strictement la vie civile. Libertés de réunion, d’expression, de communication, de mouvement furent ainsi fortement réduites et contrôlées.

Le Plan de Défense de 1904. Notons cependant que si le gouvernement de guerre favorise la mise en place de cette dictature militaire qui ne dit pas son nom, ce n’est pas lui qui inventa l’idée de l’Etat d’exception et du contrôle politique et social des Italiens. En fait, et c’est ce que dévoile le chapitre 5, cette mise en guerre de l’Etat et de la société avait été théorisée et préparée bien avant la guerre au travers d’une loi et d’un « Plan de Défense secret » adoptés en 1904 et qui avaient jeté les bases de la politique d’exception déployée dans les mois qui ont précédé la guerre, mais aussi durant la guerre elle-même ; politique et outils repris à son compte par le… fascisme ; ce Plan prévoyait au nom de la sécurité nationale, le transfert à l’Armée des pouvoirs détenus par les préfets en matière de Sécurité publique et de maintien de l’ordre ; de tels transferts avaient d’ailleurs déjà eu lieu, ponctuellement, mais à plusieurs reprises avant la guerre, pour faire face aux émeutes et soulèvements populaires en développement croissant au début du XXe siècle, notamment dans les campagnes du Mezzogiorno. Entre 1901 et 1904, les milices territoriales associées aux carabiniers firent souvent usage de leurs armes à feu, occasionnant plusieurs dizaines de morts et centaines de blessés. La tension sociale semble cependant avoir culminé en 1904 après un incident survenu à Cagliari (Sardaigne) ayant opposé des travailleurs à un régiment d’infanterie, provoquant plusieurs victimes parmi les manifestants. Cet événement généra une si forte émotion dans tout le pays qu’une grève générale se déclencha à l’appel de la Chambre du Travail milanais et paralysa totalement le pays durant 5 jours ; le président du Conseil Giolitti fut alors accusé de faiblesse par la droite, pour n’avoir pas recouru aux mesures d’exception et employé la manière forte pour remédier au désordre. En réponse à ses détracteurs qui lui reprochent alors sa politique médiane (« ni réaction, ni révolution »), Giolitti fait, d’une part, adopter par la Chambre l’accroissement des moyens en matière de « gardes » et de « carabiniers », et de l’autre, prépare en étroite concertation avec les ministres de la Guerre et de la Marine un plan qui deviendra en décembre le « Plan de Défense », ensemble de prescriptions adressées le 11 décembre 1904 de façon conjointe aux chefs de corps militaires et aux préfets et qui prévoit le transfert des pouvoirs civils aux militaires en cas de « menace » sur la sécurité et l’ordre intérieur, « la tranquillité publique et les services publics ». Il était stipulé que ces dispositions pouvaient être invoquées et déployées pour tout « état de nécessité » non prévu par la législation, et notamment toute situation qui romprait la communication entre le pouvoir central et les autorités préfectorales.

La Semaine rouge. Ce plan fut ensuite mis en sommeil durant quelques années ; fidèle à sa politique médiane et modérée, Giolitti ne recourut à l’état de siège qu’en 1908, pour faire face à l’urgence générée par le tremblement de terre de Messine. Et c’est en fait un autre événement qui raviva dans les mémoires et les faits l’existence du fameux Plan de Défense de 1904 : on est alors en juin 1914, Salandra a remplacé Giolitti à la tête du gouvernement ; une agitation antimilitariste populaire se développe à ce moment-là. Partie d’Ancône le 7 juin (où dès le 9 l’autorité civile se dessaisit de ses attributions en matière d’ordre public au profit des autorités militaires), elle gagne d’autres régions tout en prenant un caractère insurrectionnel ; à Ravenne, le 11, le Plan est également activé. Au total on dénombrera 16 morts et des dizaines de blessés. À cette occasion, Salandra fut violemment attaqué par l’aile gauche de la Chambre. Le 25 juin 1914, afin de mâter définitivement l’insurrection, et alors même qu’il faisait face à la fronde et à l’obstruction des députés socialistes refusant de voter l’augmentation des impôts censée combler les déficits engendrés par la guerre en Libye, Salandra rappela l’existence de ce Plan à tous les Préfets.

Moins d’un an plus tard, enfin, un nouvel appel à l’application du Plan de Défense fut lancé par le chef du gouvernement dans les jours dramatiques et tumultueux qui précédèrent l’entrée en guerre, entre agitation contre la guerre et effervescence interventionniste. Début mai, peu après avoir signé le Pacte secret de Londres avec les représentants de l’Entente qui envisageaient les conditions et les gains territoriaux potentiels en cas d’entrée en guerre aux côtés des Alliés, Salandra avait déjà prévu que dans les zones où une éventuelle mobilisation susciterait des désordres, il reviendrait à l’armée d’y remédier. Le ministre de la Guerre se prépare d’ailleurs lui-même à « gérer » l’éventuelle mobilisation. Mis en difficulté, Salandra se résigne cependant à démissionner le 13 mai ; l’agitation interventionniste prend encore de l’ampleur, et est particulièrement aiguë à Rome et Milan. La tension est à son comble ; les salandristes encore au pouvoir s’alarment. Le 14, un télégramme émanant de Salandra mais transmis par le ministre de l’Intérieur aux préfets enjoint ceux-ci d’appliquer le Plan de Défense afin de prévenir une insurrection des interventionnistes de tout poil. Les heurts entre pacifistes et interventionnistes se multiplièrent les jours suivants dans de nombreuses localités, avec des morts, des blessés, des centaines d’arrestations rien qu’à Turin où la grève générale a été décrétée, et où le 17 mai, le préfet a transféré ses pouvoirs au commandement militaire. Mais, dans la confusion la plus totale, le refus de la démission de Salandra par le roi, l’acceptation du fait accompli par les Socialistes le 16 mai, et enfin l’obtention de la confiance du Parlement par Salandra, tout ce contexte conduit finalement le Parlement à voter son propre dessaisissement. Dans la foulée, la déclaration de l’état de guerre qui engendre l’extension croissante des territoires assujettis à l’autorité militaire disposant de tous les pouvoirs, ainsi que la faculté donnée aux préfets d’activer le Plan de Défense en cas de besoin, expliquent qu’en Italie, il ne fut pas nécessaire de recourir à l’établissement de l’état d’exception que d’autres pays ont connu.

En vertu de la loi du 22 mai 1915, tous les territoires frontaliers et/ou jugés stratégiques d’un point de vue militaire passèrent sous la juridiction militaire. En cette zone de guerre, l’autoritaire militaire avait les pleins pouvoirs et pouvait déroger aux normes mêmes de l’Etat en invoquant les nécessités de l’ordre public et de la sécurité. Dans cette zone et au-delà, l’autorité militaire prend notamment le contrôle des espaces où se trouvent localisés les établissements industriels travaillant pour la défense.  Des listes de « suspects » sont établies visant particulièrement les ressortissants autrichiens et italiens des zones frontalières disputées à l’Empire austro-hongrois, aux militants socialistes ou réputés tels, aux syndicalistes, aux pacifistes ; par milliers, les « suspects » sont arrêtés, « déplacés », assignés à résidence dans les îles et les localités les plus éloignées de l’Italie méridionale ; les relégations administratives  sont sans appel et sans limite de temps ; autant de pratiques qui anticipent sur celles du régime mussolinien à venir. En outre, progressivement, l’autorité militaire cherche à étendre le champ de sa compétence de plus en plus profondément à l’intérieur du pays. De telles mesures ne sont cependant pas sans susciter des remous dans la population et dans la classe politique ; la Chambre finit par s’en émouvoir ; le chef du gouvernement tente alors de résister aux pressions du commandement militaire. Mais l’effort avorta. En effet, l’insurrection de Turin (fin août 1917) change la donne ; à cette occasion le pouvoir civil piémontais passa en effet tous ses pouvoirs à l’Armée pour qu’elle rétablisse l’ordre. Plus grave, l’équilibre entre les différentes factions du pouvoir fut transformé par cette expérience de désordre public et les partisans d’une radicalisation et d’une extension des mesures répressives gagnèrent du terrain.

Par un décret du 16 septembre 1917, la province de Turin, ainsi que celles de Gênes et Alessandria qui connaissent alors une certaine agitation ouvrière et populaire, sont intégrées à la zone de guerre. Un autre décret visant le « défaitisme » est pris le 4 octobre suivant après que le responsable de la sécurité intérieure ait été limogé pour cause de faiblesse envers les socialistes. Quelques semaines plus tard, la déroute de Caporetto enclenche une nouvelle radicalisation de la législation envers tous les suspects de « défaitisme » et de « trahison » ; la zone de guerre sous autorité militaire inclut cette fois toute l’Italie septentrionale, puis des zones de la péninsule de plus en plus vastes, au point que durant le conflit, ce sont près de 10 millions de personnes qui furent soumises à l’administration militaire (sur une population d’environ 35,8 millions). Le nombre de procès instruits pour défaitisme et selon le code pénal militaire s’accrut de façon spectaculaire au printemps 1918. Le 29 décembre 1918, un décret royal prévoit la fin de l’état de guerre (et donc d’exception) pour le 1er janvier 1919. En conséquence, le pouvoir des autorités militaires se rétracte considérablement, y compris pour ce qui concerne la question des internements administratifs. Toutefois, la libération des internés fut lente et progressive.

Sans épuiser toutes les ressources de cet ouvrage important, on retiendra pour l’Italie que la guerre fut marquée par l’extension croissante du pouvoir militaire et des militaires ; cela n’est évidemment pas propre à l’Italie, mais dans ce pays, plus encore qu’en Allemagne au moment de la dictature Hindenburg, cette extension fut considérable, contribua à décrédibiliser le pouvoir civil, la classe dirigeante, les parlementaires, et prépara sans conteste le lit du fascisme. L’auteure insiste sur le fait qu’il n’existe pas de fracture fondamentale entre le régime libéral et le régime fasciste en matière de maintien de l’ordre public, le second se contentant de perfectionner les systèmes répressifs hérités du régime précédent. Dans la transition entre les deux régimes, la guerre constitue néanmoins une étape fondamentale en ce qu’elle fournit l’occasion d’une expérience prolongée d’application de l’état d’exception, et imprima dans l’opinion l’idée que face à une situation de nécessité (représentée à la fois par l’ennemi externe et l’ennemi intérieur), les libertés individuelles devaient céder à l’intérêt supérieur de l’Etat. Le fascisme, au travers des « Lois fascistissimes » ne fit en fait que récupérer la plupart des innovations de la période d’avant-guerre expérimentées à grande échelle durant toute la guerre. Décrivant avec précision et sur la longue durée cette évolution, G. Procacci rappelle fort à propos  que l’Armée avait joué les premiers rôles lors de la phase d’unification du pays ainsi que dans les premiers gouvernements post-unitaires ; finalement, la guerre lui permit de retrouver un rôle de premier plan même si cela ne se fit pas sans quelques fortes tensions avec le pouvoir civil, notamment durant la dernière année.

Frédéric Rousseau, 13 septembre 2013.

Aucun commentaire pour l'instant

Vous pouvez être le premier à faire un commentaire !

Ecrivez un commentaire

  • Recommandation : Veuillez rester courtois ; merci de ne pas inclure de liens vers d'autres sites. Les commentaires sont modérés et n'apparaissent pas immédiatement.