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LINTIER Paul, Avec une batterie de 75 (par A. Lafon)

LINTIER Paul, Avec une batterie de 75 1914-1916, Paris, Bernard Giovanangeli Éditeur, 2013, préface et notes de Dominique Rhéty, 318 p.

Le legs littéraire d’un écrivain-combattant

Le Centenaire de la Première Guerre mondiale qui s’ouvre, s’accompagne d’un lot très dense de publications. Romans, études, grandes synthèses, témoignages sont légions, et plus nombreux encore que les années précédentes déjà bien pourvues. Toutes ne se valent pas, et il nous faut d’autant plus souligner la grande qualité de certaines.

Avec une batterie de 75 met à disposition du lecteur d’aujourd’hui deux des plus belles pièces de la littérature de guerre, les deux récits écrits par le jeune artilleur Paul Lintier, tué à l’ennemi d’un éclat d’obus au cœur en mars 1916. Il avait 22 ans et une carrière prometteuse d’écrivain devant lui, alors même que Ma pièce son premier livre de guerre dans lequel il relate son expérience combattante entre août et septembre 1914 était sur le point de paraître.

Il faut saluer l’effort des éditeurs et de Dominique Rhéty qui permettent aux lecteurs à travers cette réédition de mieux comprendre la genèse d’un témoignage. Cette édition des deux récits, l’un publié donc en 1916, le second, Le tube 1233, en 1917, est ici enrichie de notes et de documents annexes qui permettent de mieux cerner le parcours de l’auteur et son approche personnelle du récit de guerre.

C’était le vœu de Jean Norton Cru qui, dans Témoins publié en 1929[1], voulu offrir les clés de lecture, de compréhension et de jugement de la grande masse des œuvres attachées à la « littérature de guerre » publiée pendant et après le conflit. Ce premier dictionnaire critique des témoignages fait une part belle aux deux livres de Lintier que l’auteur présente comme « l’un des trois ou quatre meilleurs auteurs de livres de guerre et parmi ceux là […] peut-être le premier par ses dons naturels d’écrivain. C’est un grand artiste et s’il eût survécu, il aurait été un des plus brillants dans la génération littéraire de l’après guerre[2]. » A relire l’un après l’autre ces deux ouvrages, on ne peut que reconnaître la justesse du propos de Jean Norton Cru.

Paul Lintier transcrit son expérience de guerre avec la précision du trait littéraire que l’on peut rapprocher de Maurice Genevoix. Tout deux avaient le même âge sans partager toutefois ni la même formation universitaire, ni l’ambition originelle de devenir écrivain. Là où la guerre invente Genevoix comme auteur de récit, elle offre à l’écrivain Paul Lintier de quoi nourrir son désir d’écriture et des espaces étendus de narration. La guerre fut en ce sens un révélateur, comme un laboratoire littéraire pour les écrivains en devenir, que Paul Lintier ne devint pas. Ce souci de mettre par écrit dans un style travaillé son expérience personnelle à valeur de récit-témoignage, devrait nous obliger à relativiser l’idée d’un conflit « indicible ». D’autant que Lintier en travaillant son style propre entre les deux récits a souhaité explicitement porter témoignage. Si Ma pièce évoque en effet la guerre de mouvements sous la forme d’un carnet tenu au jour le jour, daté et inscrit dans une narration du quotidien et de découverte de la guerre, le second récit met davantage en scène la guerre statique en montagne. On rencontre alors une écriture plus travaillée, un propos thématisé qui met en valeur à la fois le temps long, l’incongruité et le pittoresque dramatique que porte en elle la guerre industrielle installée.

Déjà en germe avant-guerre dans ses premières productions très naturalistes, on retrouve dans les descriptions de lieux le souci de traduire en mot la force de la nature environnante : « La position qu’on assigne à notre batterie est un étroit collet dans la forêt. En avant, en arrière, le paysage s’abîme en cascades de rocs et de verdure. A droite, à gauche on devine dans le brouillard des crêtes amollies par d’épais manteaux de sapins » (Le tube 1233, p. 223).  Dans ce théâtre, souvent bouleversé par l’industrieuse guerre d’artillerie, Lintier met en scène les hommes qu’il croise, ceux dont il retient le caractère particulier, et avec lesquels il vit le quotidien. Et c’est une véritable galerie de portraits qui émerge, le conflit qui dure et qui brasse les individualités se révélant propice à l’observation. Voici ce que Lintier écrit au sujet de son camarade Belenfant, artilleur naïf et limité : « Quoique passant pour un simple, il perçoit combien la puérilité de son nom tombe étrangement sur sa stature d’ogre aux cheveux roux, aux yeux jaunes, au grand nez cardinalisés. » (Le tube 1233, p. 175). Mais Lintier souhaite aussi témoigner de la guerre qui se déroule. Il traduit son expérience à partir de son identité d’artilleur, centrale et marquée par le choix des titres des deux récits. Jean Norton Cru souligne d’ailleurs en premier lieu cette capacité à présenter la guerre dans des « descriptions exactes » (p. 186) en partant de ce que Lintier voit et vit. Cru encense d’autant plus Lintier lorsqu’il atteint à la fois la maturité du style et la véracité du propos dans le tube 1233, qu’il le sait fragile sur les trop importantes exagérations lisibles en particulier dans Ma Pièce. Pour Jean Norton Cru, Lintier reste dans Ma pièce tributaire des rumeurs et des stéréotypes attachés aux récits mythifiés de la guerre.

Avoir publié les deux textes facilite ainsi l’approche critique de ce double témoignage. Et donc de voir combien le thème de la mise en forme de l’expérience de guerre est un sujet d’étude en soi.

Les nouvelles publiées par Lintier, notamment en 1915 et judicieusement proposées aux lecteurs en fin de volume, rappellent que ce jeune auteur a mis également en scène le destin dramatique des réfugiés lorrains chassés de leur maison devant l’avancée des troupes allemandes. Si elle déploie une dramaturgie classique (la mère, les enfants, les brutes allemandes, le chasseur à cheval qui aide la famille), elle laisse entrevoir tout à la fois la mobilisation de Lintier comme témoin des drames de la guerre et une écriture nette et précise.

« Pour être sincère, le carnet de souvenirs d’un combattant ne devra pas être exempt de beaucoup de monotonie », écrit Lintier à la date du 13 mars 1916. Insistons bien là-dessus : Si l’on peut regretter l’absence de la préface originelle de son ami Béraud au Tube 1233, Avec une batterie de 75 nous offre l’opportunité de lire deux beaux récits, un témoignage probe d’un écrivain en guerre. Le Centenaire est aussi l’occasion de redécouvrir ces textes essentiels[3].

Alexandre Lafon, Université de Toulouse 2 – Le Mirail


[1] CRU Jean Norton, Témoins. Essai d’analyse critique de combattants édités en français de 1915 à 1928, Paris, témoins Les Étincelles, 1929, [réédition augmentée, Nancy, Presses Universitaires de Nancy, 2006]. Sur la question du témoignage, signalons une publication récente : CAZALS Rémy (dir.), 500 de la Grande Guerre, Toulouse, Éditions Midi-Pyrénéennes – Édito, 2013.

[2] Ibid., p. 180.

[3] A noter en parallèle de cet ouvrage la réédition de la thèse essentielle de Jules Maurin initialement publiée en 1982 et qui s’appuie en grande partie sur les témoignages combattants : MAURIN Jules, Armées-guerre-société. Soldats languedociens (1899-1919), Paris, Publications de la Sorbonne, 1982-2013, préface d’André Loez et Nicolas Offenstadt.

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