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PATIN Nicolas, La catastrophe allemande, 1914-1945 (par P. Salson)

Nicolas Patin, La Catastrophe allemande. 1914-1945, Paris, Fayard, 2014, 330 p.

Editions Fayard, http://www.fayard.fr

Nicolas Patin, actuellement maître de conférences à Bordeaux III, livre ici une version fortement remaniée de sa thèse sur l’expérience de guerre des députés allemands sous la République de Weimar1. Pour la publication, le sujet initial a été élargi aux destins individuels des députés sur une période plus étendue comprenant désormais la Seconde Guerre mondiale.

À mi-chemin entre l’histoire culturelle et l’histoire sociale, Nicolas Patin mêle prosopographie des 1 674 députés avec des développements plus qualitatifs sur l’imaginaire et la mémoire de la guerre, tels qu’ils sont révélés à travers les discours et les récits des parlementaires. De manière classique, l’ouvrage est construit en trois parties respectant la chronologie politique : le temps de la guerre, la République de Weimar, puis le régime nazi.

Après avoir présenté quelques thèmes traditionnels de l’approche culturelle de la guerre (le rapport au corps et à la mort, en particulier), Nicolas Patin montre à partir de son groupe de députés que les expériences de guerre sont socialement différenciées. Dès lors, il n’y a pas de mémoire commune de la guerre. Les acteurs font des lectures très diverses du conflit en fonction de leur appartenance politique. L’immédiat après-guerre est en outre caractérisé par une radicalité qui s’exprime davantage dans la rue qu’au Reichstag. L’auteur estime ainsi que « le parti communiste reste un parti d’obstruction, mais un parti qui intègre les codes de l’institution » (p. 123).

Les différences sont grandes avec les pratiques des députés nazis quand ceux-ci accèdent en masse au Reichstag en 1932 : avec eux, entre la violence de la rue dans l’hémicycle. Il faut dire que les profils individuels sont aussi bien distincts. Les députés nazis ont peu d’expérience parlementaire, contrairement aux députés communistes qui viennent souvent du parti social-démocrate. Ils sont venus à la politique à la suite de la guerre, souvent après un passage dans les corps francs. Ils sont plutôt jeunes et très fortement marqués par l’antiparlementarisme. Autant de caractéristiques qui permettent de saisir leur spécificité sociopolitique et de mesurer leur désir d’entraver le travail parlementaire.

Après l’incendie du Reichstag, Hitler fait de la Chambre le « lieu privilégié de ses discours de politique extérieure » (p. 181). Quant aux députés de gauche, ils sont nombreux à être victimes de la violence du nouveau régime : sur 203 députés communistes, 125 seulement ont survécu au IIIe Reich. Du côté des partis bourgeois, Nicolas Patin constate un certain « accommodement » avec le pouvoir nazi : 40% des députés du Zentrum conservent un poste à responsabilité tandis que 20 % des députés conservateurs se rapprochent de manière plus significative du régime.

Pour l’auteur, c’est l’échec du parlementarisme allemand à dépasser les clivages sociaux et idéologiques, et donc à produire du compromis, qui conduit à la « catastrophe », illustrée en couverture par l’incendie du Reichstag : plus que l’assemblée, c’est le parlementarisme qui est réduit à néant avec la prise de pouvoir par les nazis.

L’étude de Nicolas Patin, on le voit, est solidement menée avec un recours régulier aux données quantitatives sur les destinées individuelles des parlementaires. Cela lui permet de mettre à distance certains lieux communs concernant, par exemple, l’expérience combattante. Loin de l’idée de communauté combattante, il montre la corrélation qu’il y a entre l’origine sociale et le grade atteint au cours de la guerre. Il constate également que les récits de guerre les plus héroïques sont souvent les plus tardifs et proviennent des milieux conservateurs. On retrouve là des éléments bien connus pour les écrits combattants français2. Là où Nicolas Patin est moins convaincant, c’est dans ses développements généralisants inspirés par l’histoire culturelle (en particulier, dans le premier chapitre sur l’expérience de guerre au singulier). Il reprend, par exemple, sans expliciter le choix des termes, l’idée d’un consentement, voire même d’une acceptation, général à la guerre (p.43 et 73-74). Le débat historiographique sur la question est d’ailleurs présenté de manière caricaturale : « L’école de la contrainte postule que ce sont la hiérarchie militaire et les fusillés pour l’exemple de la Grande Guerre qui ont contraint les soldats à tenir » (p. 43-44). Outre que le qualificatif d’« école de la contrainte » pour le CRID 14-18 est un raccourci journalistique sans fondement, aucun historien sérieux n’a défendu l’hypothèse que la ténacité des combattants résulterait de la seule coercition exercée par la hiérarchie3. Il est dommage que, même dans le champ scientifique, le débat historiographique soit sans cesse réduit à des poncifs et des simplifications qui ne correspondent pas à ce qu’ont écrit les chercheurs du CRID 14-18. On aurait donc aimé un peu plus de prudence et de nuance dans certaines affirmations de l’auteur, que ce soit lorsqu’il interprète le conflit idéologique entre parti nazi et parti communiste comme un conflit générationnel (p. 172), ce qui est sans doute un peu réducteur, ou qu’il assène que « le romantisme allemand, lui, ne trouve rien à quoi s’agripper » dans la boue des tranchées (p. 25), renvoyant de la sorte à des stéréotypes nationaux.

Ces raccourcis sont sûrement à mettre sur le compte de l’impossible gageure consistant à réduire la thèse initiale en un ouvrage de 300 pages, sans rien perdre en précision et en nuance. Il n’en demeure pas moins que son travail démontre, s’il en était besoin, tout ce que l’histoire politique et l’histoire de la guerre ont à gagner d’études quantitatives : les énoncés interprétatifs sont ici adossés à des données clairement identifiées, dépassant ainsi les traditionnelles lectures impressionnistes de récits plus ou moins tardifs. Il n’est plus qu’à souhaiter que Nicolas Patin fasse des émules en la matière.

1 Nicolas Patin, La guerre au Reichstag. Expériences de guerre et imaginaires politiques des députés sous la République de Weimar (1914-1933), thèse sous la direction de Didier Musiedlak et de Horst Möller, Université Paris 10, 2010.

2 En particulier, par les travaux des historiens du CRID 14-18 : Frédéric Rousseau, La guerre censurée: une histoire des combattants européens de 14-18, Paris, Éd. du Seuil, 2003, 462 p ; Rémy Cazals et André Loez, 14-18, vivre et mourir dans les tranchées, Paris, Tallandier, 2012, 297 p ; Nicolas Mariot, Tous unis dans la tranchée ? 1914-1918, les intellectuels rencontrent le peuple, Paris, Seuil, 2013, 462 p ; Rémy Cazals (ed.), 500 témoins de la Grande Guerre, Portet-sur-Garonne, Moyenmoutier, Éd. Midi-Pyrénéennes, EDHISTO, 2013, 495 p.

3 Voir sur cette question la réponse de François Buton et al., 1914-1918 : retrouver la controverse – La Vie des idées, http://www.laviedesidees.fr/1914-1918-retrouver-la-controverse.html, ( consulté le 26 décembre 2014).

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