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CABANES, Bruno, La victoire endeuillée. La sortie de guerre des soldats français (1918-1920) (par André Loez)

CABANES, Bruno, La victoire endeuillée. La sortie de guerre des soldats français (1918-1920), Paris, Seuil, 2004, 555 p.

Le beau livre de Bruno Cabanes suit les combattants français dans leur sortie de la Grande guerre. Il reconstruit les enjeux de ce moment crucial, en 1918-1920, où se cristallise le sens du conflit, entre victoire et deuil, en même temps qu’intervient une difficile  » démobilisation culturelle « . Pour l’étudier, il déploie des analyses d’une subtilité et d’une variété remarquables. L’ouvrage, fondé largement sur les archives du contrôle postal, cet organisme militaire de surveillance des correspondances, envisage successivement le moment de l’armistice, l’entrée des troupes françaises en Alsace-Lorraine reconquise puis en Rhénanie occupée, avant de suivre prisonniers et  » poilus  » dans leurs retours chez eux.
Autant le dire tout de suite : c’est un triste voyage que l’on effectue en leur compagnie. Ce n’est pas le moindre apport du livre que de mettre à distance les évidences et les images trompeuses d’un armistice joyeux ou d’une communion spontanée entre soldats français et Alsaciens libérés. De part en part, de la stupeur du 11 novembre à la méfiance envers les provinces retrouvées (le soupçon racial est bien un legs de la Grande guerre), de l’amertume d’occuper une Allemagne intacte à l’intense frustration d’un retour tardif ou à la honte d’avoir été prisonnier, le travail de B. Cabanes est un précis du désenchantement.
Ainsi, son étude de la démobilisation éclaire davantage les enjeux intimes que le détail technique du transfert de cinq millions d’hommes. La longue attente des soldats est vécue dans l’incertitude sur leur place dans la société civile et sur leur propre identité, dans une fragilité accrue par le poids du deuil et par la difficulté à assumer un statut de vainqueur auquel rien, dans leur quotidien d’ennui ou de frustration, ne les renvoie. Pour l’affronter, l’État institue une  » économie morale  » afin de donner un contenu concret à la phrase de Clemenceau,  » ils ont des droits sur nous « . Ce faisant, il confronte son égalitarisme de principe aux arbitrages délicats entre les candidats au retour et aux impératifs du don et contre-don – mais que peuvent les pensions et les décorations face à la dette contractée envers les morts ?
Car le deuil imprègne l’ouvrage de B. Cabanes, et constitue le sombre arrière-plan des débats et des événements qu’il étudie. Au retour des régiments dans leur localité d’origine, les fêtes et les rituels délaissent le répertoire des symboles républicains pour honorer drapeaux, vivants et morts avec une gravité funèbre, redoublée par la solennité des discours. C’est là un moment décisif où se construit le sens du conflit qui s’achève. Et entre l’expression de la douleur, la joie du retour et la fierté du devoir accompli, l’auteur souligne la permanence de la haine envers un ennemi diabolisé. Ce point essentiel de sa démonstration, attestant d’une  » impossible  » démobilisation (p. 276), est aussi le plus discutable. Si l’effort interprétatif permanent de B. Cabanes est exemplaire, il est plus convaincant dans l’analyse des actes (ainsi, la violence, réelle et symbolique, entre soldats français et civils Allemands pour la maîtrise de l’espace public et l’honneur des femmes) que dans celle des paroles de haine, lettres et discours, dont la valeur et la portée reste difficile à évaluer.
L’apport essentiel de l’ouvrage réside donc moins dans cet examen d’une violence interminable que dans la rigueur avec laquelle une démarche anthropologique ambitieuse, attentive aux sens, aux émotions, au rapport au temps, est fondée sur les concepts des sciences sociales. Ce choix méthodologique a un coût important : l’élision du politique. Les réactions des soldats aux crises et aux affrontements partisans de ces années troublées sont passées sous silence, et rien n’est dit des élections législatives de novembre 1919. Mais la richesse du livre est ailleurs, dans le regard porté sur les corps et les interactions, qui fait apparaître avec force l’extrême ritualisation des comportements. En ce sens, ce livre sur la fin de la guerre apporte des éclairages importants sur la ténacité des combattants avant 1918. Et en brisant l’illusion d’une césure nette entre guerre et après-guerre, en révélant les désillusions et les tensions de cette période charnière, il est bien la pièce manquante pour comprendre pourquoi, comme l’écrivit Bernanos, « la Victoire ne nous aimait pas ».

André Loez

Recension parue dans Genèses, n° 57, décembre 2004.

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