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JONES Heather, O’BRIEN Jennifer, SCHMIDT-SUPPRIAN Christoph (éd.), Untold War. New Perspectives in First World War Studies (par Alexandre Lafon)

Un ouvrage collectif d’une grande richesse, issu du colloque de Dublin en 2005.

JONES Heather, O’BRIEN Jennifer, SCHMIDT-SUPPRIAN Christoph (éd.), Untold War. New Perspectives in First World War Studies, History of Warfare, Vol. 49, Boston, Brill, 2008, 449 p.

Décidément, le premier conflit mondial n’en finit pas de fournir aux historiens un terreau fertile de problématiques, anciennes et revisitées, ou nouvelles et en cours de développement. Ce volume de quatorze chapitres présente les communications de jeunes chercheurs européens proposées au colloque organisé sous l’égide de l’International Society for First World War Studies au Trinity College de Dublin du 23 au 25 septembre 2005. S’appuyant sur cette diversité, il apporte un éclairage foisonnant sur les territoires qu’il reste à interroger, mettant en lumière la complexité d’une guerre, ou plutôt des guerres de 14-18, tellement la variété des événements imbriqués, la diversité des expériences vécues et des représentations impliquent un regard distancié et « pluriel ».

Dans une introduction dense, Heather Jones, Jennifer O’Brien et Christoph Schmidt-Supprian soulignent la nécessité d’explorer des pans entiers de l’histoire de la Grande Guerre parfois à peine effleurés et proposent en ce sens une série de problématiques qui peut apparaître comme un véritable programme de recherche pour les années à venir. Ainsi, et à titre d’exemple, la prégnance et le poids différents du conflit sur les aires géographiques affectées, interroger l’idée de révolution et les représentations qu’elle cache dans l’esprit des acteurs du conflit, interroger également la relation entre la ville et la campagne et les transformations induites par la guerre dans ce domaine apparaissent comme autant de pistes à explorer. De ce point de vue, John Horne dans sa préface insiste sur l’apport de l’histoire culturelle dans ces perspectives de recherche et de questionnement, qui promettent encore de fructueuses études. Mais je dirais, à la suite des auteurs et pour aller plus loin, que cette perspective culturelle doit pouvoir ouvrir sur la pluralité des cultures (p. 10), sans rester dans un domaine particulier de l’histoire (ce que suggère John Horne, p. XX), et sans se présenter comme une clé de compréhension totale en éliminant les autres aspects essentiels permettant de comprendre, non seulement les représentations, mais aussi les comportements. Le culturel doit être ainsi regardé comme un élément traversant les autres composantes de l’identité des sociétés et des hommes qui la composent : sociales, économiques, politiques.

Au-delà de cette prégnance d’un paradigme culturel parfois stérilisant que certains auteurs ont ici su réinvestir et dépasser, l’intérêt d’un tel volume est de proposer des problématiques souvent absentes ou méconnues, d’explorer des territoires « écrasés » par la focalisation par trop importante sur des problématiques liées à la violence, au combat, au monde combattant dans l’historiographie française actuelle. Les contributions se distribuent selon quatre grandes thématiques: le combat imaginé et vécu, les espaces nationaux et civiques redéfinis, l’interprétation du temps de guerre et enfin le défi de la mémoire. Ainsi, le lecteur circule du front à l’arrière, de la guerre vécue aux représentations, du temps de guerre à sa mémoire.

L’autre intérêt de ces contributions réside dans le va-et-vient pertinent souvent réalisé entre les représentations et la réalité (notamment chapitre 2- Edward Galligan, « Hidden courage : Postwar Litterature and Anglican Army Chaplains on the Western Front, 1914-1918 »). Mais aussi dans la volonté de proposer une révision de plusieurs thèmes tout simplement oubliés  ou repris depuis la guerre sans être réellement « déconstruits » : la question de l’occupation, ici étudiée à travers roumain ou belge (Chapitres 4 et 5) ; la figure trop longtemps restée monolithique de l’officier (à ce titre, la contribution de Wencke Meteling, « German and French regiments on the Western Front – 1914-1918 », mérite une lecture attentive puisqu’il se penche sur la transformation du groupe et de la culture des officiers à l’échelle des régiments, confrontés à la guerre industrialisée, à partir de mémoires rédigés pendant et après la guerre) ; les notions de profits et de profiteurs de guerre (Chapitre 11 – François Bouloc, « ‘War Profiteers’ and ‘War Profiters’ : Representing Economic Gain in France during the First World War »), mais aussi le poids de la censure sur la publication des photographies dans les magazines illustrés pendant la guerre, censure moins regardante que l’on pourrait le croire (Chapitre 10 – Joëlle Beurier, « Information, Censorship or Propaganda ? The Illustrated French Press in the First World War »). Soulignons ici que des travaux menés par des doctorants ou docteurs du CRID 14-18 participent également à ce mouvement nécessaire en travaillant sur les notions de bourrage de crâne, de mutineries, de « guerre courte » ou de camaraderie au front. Quant à la place de la Grande Guerre aujourd’hui étudiée dans le cas britannique, le dernier chapitre de Dan Todman, « The First World War in Contemporary British Popular Culture » montre de façon convaincante que le besoin d’émotion allié au développement des modes de communication préserve la fascination la place importante occupée aujourd’hui et pour le proche avenir par la Grande Guerre et sa (ses) mémoire(s).

Au total, on peut saluer la richesse de ce volume, qui propose nombre de pistes de réflexion et d’investigation souvent à partir de premières ébauches de recherche, et contribue à promouvoir les travaux de jeunes chercheurs, qui, sans retrouver la guerre, continuent à l’interroger, en croisant les approches et en élargissant les problématiques et les angles d’interrogation, sans forcément les opposer.

Alexandre Lafon

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