Collomp, Marie-Auguste (1871-1956)

1. Le témoin.

Instituteur de la classe 1891, Marie-Auguste Collomp est rappelé dans le cadre de la réserve de l’armée territoriale à l’âge de 43 ans en août 1914. D’abord mobilisé à  Aix en Provence au dépôt du 145e régiment d’infanterie territorial où il passe la fin de l’année 1914, successivement affecté à Grans puis à Pélissanne (Provence), il part retrouver son régiment en Argonne entre avril et septembre 1915, puis en Champagne, de septembre à novembre de la même année.

Marié, père de deux enfants lorsque la guerre éclate, Marie Auguste Collomp enseigne depuis plusieurs années dans le village de Montagnac dans les Alpes de Hautes-Provence, faisant office, comme c’était souvent le cas pour l’instituteur, de secrétaire de mairie. Marqué par sa formation d’enseignant, il cultive dans ses lettres comme au front, le goût de la curiosité, de la description des hommes et des lieux qu’il rencontre, celui aussi de mener convenablement avec le grade de caporal, son escouade de « pépères » dans toutes les tâches qu’elle ne manque pas d’effectuer au front ou dans son arrière immédiat.

2. Le témoignage.

Le témoignage de guerre de Marie-Auguste Collomp a été publié dans les cahiers de Haute-Provence, n°3 à Forcalquier en 2004 sous le titre : Un instituteur provençal dans la Grande Guerre : Marie-Auguste Collomp. Lettres à Léontine, 1914-1915. On peut d’emblée souligner le sérieux avec laquelle a été menée la publication du témoignage, multiforme, de ce territorial provençal dont l’écriture n’était pas vouée, à l’origine, à trouver un large public au-delà du cercle familial. Seules les 180 lettres auraient pu être publiées, mais le choix a été fait d’y joindre notamment quelques photographies issues du même fonds (portraits, quelques clichés du front et des instituteurs au dépôt, cartes postales) et son carnet tenu de mai 1915 à avril 1916 (p. 232 – 244). Ce dernier, placé en fin de volume, mais souvent judicieusement cité à la suite des lettres correspondant à la même date, donne aux lecteurs une juste idée de ce que l’on appelle le phénomène d’autocensure, la volonté délibéré du combattant de minimiser dans le courrier du jour, le danger des situations réellement vécues.

3. Analyse.

L’ensemble des éléments du témoignage de Marie-Auguste Collomp couvre la fin de l’année 1914 et l’année 1915 et permettent de suivre l’alternance des affectations, des périodes d’attente et de travaux, puis de fortes activités de combat : dépôt, départ, intégration, premières lignes, grand repos, préparatif de l’offensive de Champagne (septembre 1915). Autant les lettres sont empreintes d’une volonté de raconter, autant les pages de son carnet dévoilent un témoignage asséché et très « factuel » des événements, essentiellement militaires. Les deux se complètent heureusement.

Le premier intérêt de ce témoignage vient du fait qu’il émane d’un instituteur, habitué aux travaux d’écriture, et qui aime à « tourner » ses lettres, ce qui rend leur lecture très agréable, et très instructive.

Le deuxième intérêt vient de la chronologie : les premiers lettres sont expédiées du dépôt d’Aix et nous renseignent sur cette vie d’avant le front, parmi ses territoriaux provençaux qui se connaissent bien et voient encore la guerre de loin, même si elle occupe une grande partie de leurs conversations. Un second lot de lettres correspond à celles adressées à sa femme depuis l’Argonne, entre avril et août 1915. Il ne cache pas les épisodes guerriers, l’ennui, la vie de terrassier, et tente en parallèle et dans la mesure du possible, de donner des détails sur sa situation, ses sentiments, son entourage. Mais l’autocensure est lisible sans chaque lettre  d’autant que les pages de son carnet personnel mis en parallèle, révèlent les non-dits : la pluie, le froid, les alertes, les bombardements qui tuent régulièrement, les blessés en continu. Ce n’est d’ailleurs que dans des lettres écrites plus tard, au repos, qu’il dévoile à son épouse les dangers qu’il a pu traverser.

Tout au longde sa correspondance, Marie Collomp ne manque pas de donner des nouvelles des Montagnacais, et des hommes des villages d’alentours, à la manière de ce que l’on peut lire dans les cahiers du caporal audois Louis Barthas et de ses Peyriacois. La solidarité entre ses hommes issus du même terroir se lie à travers le partage des colis, les commissions que les uns et les autres font pour le groupe lorsqu’ils partent en permission, les lettres renvoyées à l’un d’entre eux lorsqu’il a été évacué (p. 161). Cette « petite patrie » des connaissances, outre qu’elle construit l’identité du combattant et réconforte son moral alors qu’il se trouve loin de ses bases, permet également de fonder un lien solide avec les siens restés au « pays », par le biais de connaissances communes, et ainsi sans doute se rapprocher malgré l’éloignement qui sépare (« je ne sais pas trop quoi te dire. Cependant je vais causer un moment avec toi », p. 163).

Curieux de tout et de tous ceux qu’il rencontre, des paysages dans lequel il évolue, M. A. Collomp en profite pour glisser quelques analyses personnelles. Evoquant les fermes de la Marne : « Tandis que chez nous on souhaite la fin de la guerre, ici on veut la victoire à tout prix » (p. 175). Car la fin de la guerre est rapidement attendue, mais toutes les anticipations s’avèrent illusoires, malgré la ferme croyance (plus liée à de l’auto persuasion qu’à un esprit critique émoussé) en quelques rumeurs anciennes ou nouvelles qui disent l’effondrement de l’Allemagne ou la valeur de l’armée française et de sa prochaine victoire.

Enfin, plusieurs éléments dans son témoignage intéresse l’historien soucieux en particulier  d’écrire l’histoire de la Grande Guerre à partir des comportements et des pratiques  sociales: cette insistance à vouloir comprendre pourquoi les territoriaux restent mobilisés dans des régiments d’active après plusieurs mois et la volonté d’écrire aux autorités, civils et militaires comme aux associations de métiers (les instituteurs) (p. 177), de mener une campagne collective qui, juste et appuyée sur le droit, partirait de l’arrière (p. 201) ; ce moral qui flanche à l’arrivée de l’hiver 1915-1916 alors que le sens de la guerre échappe de plus en plus aux hommes confrontés aux corvées et autres revues, et à la mort des camarades (celle en particulier du premier cercle) ; ce glissement enfin, d’une guerre d’abord perçue comme extra – ordinaire, qui devient par la force des choses, une école de débrouille et de routine où les tâches se succèdent, évitant finalement l’ennui total qui résumera les journées de mobilisation de Marie-Auguste à Troyes, loin du front, à partir de novembre 1915.

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