Papillon, Lucien (1895 – 1968)

 1. Le témoin

Jeune cultivateur, Lucien Papillon naît en 1895. Il entre à la caserne, en décembre 1914, au 89e régiment d’infanterie. Fin mai 1915, il est envoyé sur le front, au 168e R.I. Il est blessé à l’épaule gauche le 25 septembre 1915. Il revient au front le 17 juin 1916 au 174e R.I. Décoré en septembre 1917, obtenant une citation dans les derniers affrontements d’octobre 1918, Lucien rentre de la guerre avec un emphysème qui le handicapera à vie. Démobilisé au printemps 1919, Lucien devient apprenti-maçon, puis maçon, à Vézelay, se marrie en 1930 à Odette Laurent. Ensemble, ils ont deux fils, Joseph et Robert. Figure locale haute en couleur, visiblement apprécié pour ses qualités d’artisan, Lucien finit par prendre sa retraite en 1956 et meurt en 1968.

2. Le témoignage

Dans leur préface, Madeleine et Antoine Bosshard, racontent comment, après avoir acquis une maison du bourg de Vezelay, en décembre 1991, habitée depuis 120 ans par des gens modestes, les Papillons, ils découvrirent « un petit paquet, ficelé, de lettres de 1915, puis d’autres encore, et finalement tout le courrier de la famille, de la fin du XIXe siècle aux années 1950 ». Les lettres concernant les années 1914-1918 ont été publiées sous le titre « Si je reviens comme je l’espère ». Lettres du Front et de l’Arrière. 1914-1918 (Paris, Grasset, 2003). Les lettres envoyées et reçues par Lucien Papillon sont donc mêlées à celles, entre autres, de ses frères, de sa sœur et de ses parents. Ses lettres, publiées avec ses fautes d’orthographe et de syntaxe, contrastent avec celles de ses frères, notamment Marcel : Lucien écrit quasiment en phonétique.

3. Analyse

            Le témoignage de Lucien est très intéressant, dans la forme comme dans le fond.

            Lucien écrit quasiment en phonétique, et a été édité comme tel, avec ses erreurs de syntaxes et d’orthographe. Le 27 septembre 1915, il écrit à ses parents : « L’ataque que [je] vous avais parlé c’est trai bien passée. Je suis été blessé d’ai le débu de l’attaque. Je suis blessé à l’épaulle gauche. »  (p. 215) Si la plupart des Français mobilisés en 1914 savaient écrire, la maîtrise de la langue est très inégale d’un combattant à l’autre. Parfois au sein de la même famille. Ici, le contraste est frappant entre Lucien à Marcel, son frère. Au-delà des fautes d’orthographe ou des tournures parfois maladroites de Lucien, c’est la capacité à traduire son expérience en mots qui diffère lourdement. Lorsque Marcel raconte les combats auxquels il prend part avec force de détails, Lucien écrit simplement, le 11 mai 1917 :  « Je te garanti que nous anvoillons [en voyons] des merdes. » (p. 332)

            Sur le fond, le témoignage de Lucien est tout aussi intéressant : quasiment muet sur les combats, il rend systématiquement compte dans ses lettres de sa situation matérielle et de ses besoins. Son témoignage rappelle ainsi l’importance des colis que lui expédie notamment Marthe, sa sœur, depuis Paris. Les lettres de Lucien révèlent également son désir, récurrent, de voir la guerre se terminer, ou, tout du moins, son désir d’échapper à la violence et aux souffrances de la vie au front. Le 27 septembre 1915, il écrit à ses parents : « Je suis été blessé d’ai le débu de l’attaque. Je suis blessé à l’épaulle gauche. C’est le bon fillon. J’ai eu de la venne [veine] d’aitre blessé, s’étais affreux. » (p. 214-215). Il tente également d’obtenir une permission agricole (p. 290).

            En elles-mêmes, les lettres de Lucien sont très riches, mais publiées avec celles de ses frères, de sa sœur et de ses parents, elles prennent une nouvelle épaisseur. Au fil des lettres, grâce à ces regards croisés, les relations humaines se dévoilent et éclairent ce témoignage sous un jour nouveau. L’univers familial et affectif de Lucien s’éclaire : de Marcel, qui lui prodigue avec bienveillance quelques conseils pour s’embusquer (au début de la guerre et au moment de sa blessure, p. 238) à son frère resté au Vézelay qui lui raconte ses parties de chasse, en passant par sa mère qui le sermonne sur son silence, synonyme d’angoisse. Le 20 septembre 1915, elle écrit : « on a reçu ta lettre du 15 ce matin. On était bien inquiet de ne pas avoir de tes nouvelles. Ça faisait dix jours que l’on avait rien reçu de toi. Ne sois pas si longtemps que ça une autre fois. » (p. 207)

            La publication groupée des lettres des membres de la famille Papillon est donc heureuse : ces voix qui se répondent, comme un jeu de miroir, permettent au lecteur de considérer chaque témoin et chaque témoignage dans toute sa complexité. Un exemple à suivre.

08/03/2009

Marty Cédric.

La conversation {1 commentaires}

  1. Millard {Lundi 29 mars 2010 @ 11:16 }

    Bonjour,
    je ‘tombe’ par hazard sur votre présentation du livre de Madeleine et Antoine Bosshard, je trouve que vous ne mettez pas assez l’accent sur cette relation familliale, sur la richesse du témoignage et des relations.
    merci.

Ecrivez un commentaire

  • Recommandation : Veuillez rester courtois ; merci de ne pas inclure de liens vers d'autres sites. Les commentaires sont modérés et n'apparaissent pas immédiatement.