Holtz, Bernard (1893-1956)

Ses grands-parents sont venus sur le versant occidental des Vosges depuis Muhlbach-sur-Bruche (Alsace) après 1871. Ses parents sont ouvriers du textile (le père manœuvre, la mère tisserande) dans la vallée du Rabodeau. Il naît à Moyenmoutier le 27 mars 1893. Lui-même deviendra ouvrier ajusteur. En 1914, il est en train d’effectuer son service militaire au 62e RAC. Ses notes de guerre, conservées et transcrites par son petit-fils, débutent au 30 juillet 1914 et cessent au 5 mai 1916. Il est possible que la suite ait été perdue. Dans tous les cas, il survit à la guerre, trouve un travail d’ajusteur à Épinal, se marie en 1920 et devient chef de chauffe à la Société de Production et de Distribution d’Électricité à Reims.

Le « métier » d’artilleur

En août 1914, le régiment reste d’abord dans les Vosges, puis participe à la bataille de la Marne, passe en Champagne et se trouve en Artois en novembre 14 et en mai 15, dans les mêmes secteurs que le fantassin Louis Barthas, à Barlin, Mazingarbe, Vermelles, puis Carency et Notre-Dame de Lorette où les combats sont acharnés. Bernard Holtz écrit des notes brèves et exprime rarement ses sentiments. Il signale les tirs effectués en mentionnant le nombre de coups, les bombardements subis, et les phases de tranquillité avec parties de cartes et occasions de boire : il note aussi scrupuleusement ses « cuites » que ses tirs. Il fournit des informations sur la position, le rôle de l’artillerie et ses dangers spécifiques. Si beaucoup de « duels d’artillerie » des communiqués consistaient pour les canons français à tirer sur les fantassins allemands, et pour les canons allemands à tirer sur les fantassins français, avec les risques d’erreurs bien connus, Holtz décrit de vrais duels entre batteries de 75 et de 77, ainsi le 19 juin 1915 : « On nous a changé de pièce : la nôtre est esquintée ; c’est un plaisir de tirer avec celle-là ; les 77 viennent déjà nous trouver. » Il montre aussi le 75 pris à partie par les 105 et 150 allemands. Les obus de 120 et 220 français passent au-dessus des batteries de 75 parce que ces dernières sont positionnées plus près des lignes. Les 75 doivent aussi protéger les attaques de l’infanterie, et d’abord ouvrir des brèches dans les réseaux de fil de fer. Il arrive que les pièces éclatent, et cela fait du dégât.

Notre artilleur fait « son métier » sans se poser de questions, du moins dans ses notes. Il se réjouit de faire « du si bon boulot » sur une tranchée ennemie (24 juillet 1915). « Qu’est-ce qu’on leur balance ! », écrit-il le 18 août, ajoutant : « J’aime mieux pour eux que pour moi. » Il faut tirer sur les Allemands, d’abord pour se protéger soi-même. Ensuite, c’est un peu comme un travail, et les notes de l’artilleur qui compte les coups de canon ont quelque chose du bilan d’une journée d’usine quand on va recevoir un salaire à la tâche. Dans l’artillerie, on peut avoir l’impression de faire un métier, de travailler en équipe, chacun avec sa compétence technique et sa responsabilité précise, chef de pièce, maître-pointeur, tireur, chargeur, déboucheur… Holtz en arrive à admirer le travail de l’artillerie ennemie : « C’est un coup de maître », dit-il d’une marmite tombée en plein sur les avant-trains de sa batterie et qui fait de nombreuses victimes (12 mars 1916). Et, le 17 mars, notant que la hauteur d’éclatement des obus allemands est mal réglée : « Probablement qu’ils ne sont pas encore bien réveillés. » Il était alors à Verdun, notant : « Plus j’y pense, plus je me demande comment je vis encore. Si je ramène ma viande, je m’en rappellerai ! »

RC

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