Brusson Jeune (entreprise et famille)

Dans les papiers de l’entreprise de pâtes alimentaires Brusson Jeune, de Villemur-sur-Tarn, aujourd’hui déposés aux Archives de la Haute Garonne, figurent plusieurs dossiers contenant une correspondance du temps de la guerre de 1914-1918 : 137 lettres ou cartes adressées au patron par le personnel sous les drapeaux ; 239 lettres écrites à sa famille par André Brusson (1893-1984) mobilisé ; 140 lettres conservées par André, reçues de son grand-père Jean-Marie Brusson (1840-1916), de son père Antonin (1865-1940), de sa mère Gabrielle Rous (1873-1963) et de ses sœurs Jeanne (1897-1983) et Marie-Louise (1899-1945). Le fonds contient également 163 négatifs de photos de 1914-1918 prises par André. C’est la guerre, crise et séparation, qui a fait naître une telle documentation, qui ne pouvait exister en temps de paix, faite de textes qui se recoupent, se répondent ou s’ignorent, et révèlent rapports de fidélité et de confiance, conflits larvés et explosions.
Lettres d’ouvriers
Les lettres envoyées au patron par les ouvriers témoignent d’abord de fidélité et de fierté d’appartenir à une entreprise dont la production est renommée et appréciée jusque sur le front. Le patron fait distribuer des mandats par un cadre de l’entreprise, lui-même mobilisé comme sous-officier, Jacques de Saint-Victor. Les lettres passent de l’exaltation du début à l’expression d’un malaise. Les soldats n’écrivent plus « maudite race » à propos des Allemands, mais « maudite guerre », alors qu’ils connaissent les sentiments patriotiques de leurs patrons. Dès décembre 1914, Alexandre Beauvais écrit que les souffrances sont telles qu’il a souhaité la mort. Pierre Calmettes, Jean Carrié, Julien Escalaïs, Gabriel Faure, Victor Gay, expriment des sentiments identiques. Le 27 décembre 1914, François Vacquié, en remerciant pour le mandat de 10 francs et en décrivant sa situation dans la boue et sous la pluie, supplie son patron : « Mais ne faites jamais savoir à ma femme que je suis ici dans un si mauvais état. »
Un fils de famille
La guerre d’André Brusson n’est pas tout à fait la même. Il est mobilisé dans la cavalerie, au 10e Dragons de Montauban où il devient brigadier. Montant vers le front en avril 1915, il fait d’abord un séjour agréable à Maisons-Laffitte, puis arrive en mai dans un secteur calme, en Champagne, où les travailleurs des deux camps aménagent leurs tranchées en pleine vue de l’ennemi, sans se tirer dessus. Il y connaît toutefois la boue, l’humidité et le froid aux pieds, et, dans le commandement, ce qu’il résume en « Insouciance, Incompétence, Désordre ». Contrairement à ce que croient ses parents, les soldats ne sont ni religieux, ni enthousiastes. Il reçoit de nombreux colis : 13 entre le 8 janvier et le 4 février 1916. Il ne rate pas une occasion de revenir à Villemur et suggère même à son père de lui faire obtenir une permission de vendanges en septembre 1916, tandis que ses parents, tous réunis, l’en dissuadent : « Nous avons souvent pensé à toi et nous sommes au regret de n’avoir pas osé te faire obtenir cette permission tant désirée. Tout Villemur aurait jeté les hauts cris et nous aurait peut-être aussi plus tard lancé des pierres à toi et à nous. Il faut penser à l’avenir, aux révolutions futures qui pourraient arriver ou pourront arriver après cette affreuse guerre. »
En octobre 1916, pistonné par un général ami de la famille, André Brusson peut entrer dans l’aviation. Il commence par un long séjour à Etampes où il apprend à piloter, période entrecoupée d’excursions en auto avec le fils Dubonnet, et de virées à Paris qui nécessitent des envois d’argent de Villemur. En décembre 1917, il est surpris deux fois de suite en permission irrégulière et, en punition, il est renvoyé au 81e d’artillerie lourde en février 1918. Il n’y reste que quelques jours car il se porte aussitôt volontaire pour les tanks, ce qui implique une nouvelle phase d’apprentissage, à Orléans cette fois. Il approche du front en septembre, nommé maréchal des logis, et participe à une attaque à la fin du mois. En octobre, de repos à Paris, il attend l’annonce de l’armistice, qui intervient avant toute nouvelle attaque. Les besoins d’argent restent pressants, surtout en occupation d’une tête de pont sur la rive droite du Rhin. Mais il faut aussi songer aux choses sérieuses : « Que tu ailles dans le Palatinat ou ailleurs, lui écrit son père, il s’agira de glaner, soit en industrie, soit en agriculture, tout ce qui te paraîtra intéressant, sans oublier le perfectionnement de la langue, à toi d’en profiter. »
La vie à l’arrière
Les lettres reçues par André Brusson décrivent les difficultés de la production industrielle : les pénuries de matières premières et de moyens de transport terrestres qui nécessitent de relancer la navigation sur le Tarn. On manque aussi de personnel qualifié, et la mère d’André doit s’improviser caissière, écrivant fièrement : « J’aime assez mon nouveau métier, mais il absorbe tous mes instants. Je te dirai que je signe maintenant par procuration ; ton Père m’a donné cette marque de confiance que je ferai tous mes efforts pour conserver et accroître constamment. » Dans une lettre du 27 mars 1917, c’est-à-dire avant le grand mouvement d’indiscipline dans l’armée, Gabrielle décrit à son fils « la mutinerie des ouvrières » qui se termine par la victoire du patron, assortie cependant de « très légères concessions ». Et, depuis, « dans les ateliers où je me suis rendue deux fois, elles sont silencieuses et ne lèvent pas le nez de leur travail, au moins pendant ma présence ».
Le manque de personnel touche aussi les exploitations agricoles des Brusson. « Cette année-ci [1915], nous serons tous très malheureux », écrit le grand-père en évoquant les mauvaises moissons et les décevantes vendanges. « Papa a acheté une espèce de grosse machine, ressemblant à un tank, pour labourer », écrit Jeanne en juillet 1917. Et cela ne suffit pas : « Je souhaite qu’on fasse beaucoup de prisonniers pour que Papa puisse avoir les dix ou vingt qu’il désirerait en ce moment et qu’on lui refuse. » Lorsqu’on les lui accorde, les gens admirent leur rendement au travail.
Les deux sœurs, qui fréquentent le Cours Dupanloup à Auteuil, viennent en vacances à Villemur. Mais une jeune fille de bonne famille n’est jamais en vacances ; elle doit travailler à son trousseau, se perfectionner au piano, faire des confitures… La tradition est d’aller passer quelques semaines au bord de l’océan. En 1917, « il y a un monde fou à Arcachon et un monde qui vient faire du chic sans l’être vraiment », des « femmes mises avec des couleurs très voyantes », et les Russes qui ne veulent pas aller combattre les Allemands, « bouches inutiles qu’on a reléguées à Cazaux parce qu’on ne veut pas les renvoyer chez eux où ils aggraveraient la révolution ».
Après l’armistice, une lettre de Jeanne mérite d’être citée pour ses accents féministes : « Nous menons notre petite vie tranquille et monotone ne changeant pas d’une ligne avec celle de l’an dernier à peu près à la même date. Toi, tu changes perpétuellement de résidence, de camarades, de travail même. Les nombreuses adresses que nous avons accumulées le prouvent. Il est impossible que tu n’aies pas des sensations, des désirs, des ennuis même très vifs parfois. Mais tu ne te doutes peut-être pas de ce qu’est une vie de chrysalide dans un petit village de province et pendant la guerre, puisque la paix tant désirée n’est pas encore arrivée et que l’armistice n’a rien changé jusqu’ici à la vie commune. Un jour tu goûteras de la vie de petit village, mais pour toi ce ne sera pas une vie de chrysalide puisque tu ne seras jamais une jeune fille !!! et qu’en arrivant ici tu seras obligé de déployer toute ton énergie et tout ton savoir pour une œuvre utile et positive. »
RC
*Rémy Cazals, « Lettres du temps de guerre » dans le livre collectif du Conseil d’Architecture, d’Urbanisme et de l’Environnement de la Haute-Garonne, La Chanson des blés durs, Brusson Jeune 1872-1972, Toulouse, Editions Loubatières, 1993, p. 70-128, illustrations.

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