Martin, Antoine (1885-1925)

Son père est adjoint au maire du village de Longefoy en Tarentaise, bras droit du curé, instituteur des garçons, cultivateur et responsable d’une coopérative agricole. Antoine étudie au petit séminaire, mais il ne deviendra pas prêtre, tout en restant très croyant. Marié, il reprend progressivement la ferme des parents mais on y vit difficilement et il doit occuper des emplois temporaires dans la nouvelle usine chimique de La Plombière. Il y est embauché à temps plein depuis quatre mois lorsque la guerre éclate. Signaleur à la CHR du 62e alpin, il passe téléphoniste dès septembre. Il est à Ypres en novembre, puis dans les Vosges en février 1915. Il est blessé en août par un éclat d’obus qui se loge dans son crâne.
Très affecté par « la séparation des êtres qui nous sont chers », la correspondance avec sa femme est précieuse : « c’est un grand plaisir pour moi de relire tes lettres ». Plusieurs des siennes insistent sur le fait que l’équipe de téléphonistes prend la vie du bon côté : « Quand on a la santé, il ne faut pas se faire de la bile et se laisser vivre. Si l’on vous commande du travail : le faire. Si l’on ne vous dit rien : rester tranquilles. Voilà le métier » (7 janvier 1915). Et le 1er mars : « Il ne faut pas te faire de la bile à mon sujet. On se plie et puis on attend la fin de la guerre en regardant la lune. »
Le 12 août 1914, il avait annoncé qu’il ferait son devoir pour Dieu et la patrie. « Dieu exaucera nos prières à tous », ajoute-t-il le 20 décembre, et le 21 avril suivant : « Espérons que Marie ne laissera pas continuer une telle boucherie. » Lorsque sa fille meurt pendant le conflit, Antoine lit le drame comme un échange avec la protection divine. Bénéficiant de l’abri relatif des téléphonistes, il constate cependant que « c’est tout de même triste, dans un siècle dit de civilisation, de voir des horreurs pareilles et de penser que dans ce moment on ne vit que pour tuer son prochain. C’est une vraie chasse où l’homme sert de gibier » (26 novembre 1914). Ou encore, le 21 avril suivant : « Voilà où aboutit le progrès : au plus haut degré de perfection pour tuer les hommes. Si au moins le peuple boche voyait clair et tordait le coup au père Guillaume. Mais je crois bien qu’ils sont tous aussi bêtes. » Car les Allemands restent l’ennemi à abattre, et Antoine Martin se réjouit de leurs malheurs, quelles que soient les circonstances : attaque française où les pertes des défenseurs sont dix fois plus élevées que celles des assaillants ; attaque allemande fauchée par les mitrailleuses si bien que « pas un seul Allemand ne s’est échappé. Ils tombaient comme le blé que l’on fauche. Il y en a des tas énormes. » Et, le 1er mars 1915 dans les Vosges : « Les Boches arrivent si nombreux que malgré tout ce qui tombe en route, il y en a toujours qui arrivent jusqu’à nos tranchées. Et alors, comme la baïonnette est trop longue, on se sert de tout ce que l’on a sous la main. On les assomme à coup de triques, de pelles, de pioches, et parfois, si l’on a un bon couteau, on s’en sert pour larder les plus maigres. » Le téléphoniste fut-il témoin de telles scènes dont le récit n’est pas exempt d’invraisemblances ? Ce n’est pas sûr.
Mis hors de combat, Antoine Martin est rentré chez lui ; son décès en octobre 1925 a été reconnu comme suite de sa blessure de guerre et son nom figure sur le monument aux morts de sa commune.
Rémy Cazals
*La chasse à l’homme. Lettres de guerre et carnet journalier d’Antoine Martin (1914-1915), présentés par Richard Deschamps-Berger, Saint-Michel-de-Maurienne, Les éditions 73 – La Croix Blanche, 1989.

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