Büchs, Johannes-Franz (1878-1963)

De nationalité allemande, le sculpteur Johnny Büchs vit à Paris depuis près de vingt ans, quand éclate la Première Guerre mondiale. Cet amoureux de Montparnasse et de la cité des arts connaît alors, avec sa femme Jeanne (elle aussi allemande) et ses deux fils, le sort de prisonniers civils. Évacués de la Dordogne, ils arrivent au camp de Garaison par Monléon-Magnoac (Hautes-Pyrénées) en 1915. Le passage du sculpteur dans cet ancien couvent reconverti en camp d’internement est attaché à l’image d’une statue de faune païen, érigée sur la fontaine de la grande cour de l’appel (cour des Apostoliques) et considérée comme un blasphème par les ecclésiastiques vivant encore à Garaison. En janvier 1917, traumatisé et malade, Johnny Büchs est transféré en Suisse, dans un camp d’internement sanitaire. Une fois guéri, le sculpteur recommence tout de zéro dans le canton d’Argovie où il peut acquérir dès 1926 un vaste atelier.

Le Fonds des Pères de Garaison conservé aux Archives diocésaines de Tarbes et Lourdes comporte d’intéressantes photographies en rapport avec Johnny Büchs et ses œuvres.
C’est le descendant d’un codétenu ami du sculpteur qui nous a transmis l’oraison funèbre de l’artiste, prononcée par le prêtre Arnold Helbling le 5 janvier 1963. Grâce à ce document traduit et retranscrit ci-dessous, il est possible de reconstituer certains pans de l’histoire du sculpteur, avant et après l’internement à Garaison. Il nous a également transmis des photos d’œuvres de Büchs, dont l’une figure la tête de Maurice Bartels.
Nota : Né le 26 avril 1910 à Paris, Maurice Bartels est le fils d’un employé de banque, lié d’amitié avec Johnny Büchs. Il arrive au camp à l’âge de 7 ans, le 17 juillet 1917, il y rejoint son père présent à Garaison depuis 1914.

Aux Archives départementales des Hautes-Pyrénées, la référence du dossier de Johnny Büchs est 9_R_152.

Une notice biographique est en cours de rédaction pour le dictionnaire-anthologie Le Sud-Ouest de la France et les Pyrénées dans la mémoire des pays de langue allemande au XXe siècle (Le Pérégrinateur, 2018).

Hilda Inderwildi, février 2018

« Mes chers frères et sœurs unis par le deuil,

Il a plu à notre Seigneur qui régit la vie et la mort de rappeler auprès de lui pour l’éternité Johannes Franz Büchs, dénommé Johnny Büchs, sculpteur académique, domicilié dans la Schönenwerderstrasse en la ville d’Aarau.
Il est mort au terme d’une vie longue et bien remplie, pleine de rebondissements, à un âge vénérable, un peu plus de 84 ans.

Johnny est né le 26 septembre 1878 à Dresde, alors capitale du royaume de Saxe et protectrice des arts. C’est là que s’éveilla son goût pour l’art au contact des splendides édifices baroques et rococo de la ville et des célèbres chefs-d’œuvre de la Dresdener Galerie. Sa forte inclination à saisir personnages et objets sur le mode plastique l’orienta naturellement vers la sculpture et le poussa à entreprendre des études aux Beaux-Arts de Dresde, qu’il poursuivit à Munich, ville des muses et versée dans les arts, résidence du roi de Bavière.

Sa formation terminée, il se rendit à Paris, cette métropole cosmopolite, où il tint son atelier durant dix-huit ans comme artiste indépendant ; il sut s’y imposer dans le débat stimulant avec maints autres artistes plasticiens, il s’y vit confier de belles réalisations, valorisantes, et il put y développer toutes les promesses de son talent. Ces années à Paris devaient demeurer les meilleures de sa vie. Il y acquit une maîtrise remarquable et reconnue comme telle. Puis, la Première Guerre mondiale éclata soudainement. Avançant à toute allure, les armées allemandes menacèrent bientôt Paris. Ressortissant allemand, Johnny connut dans son pays d’accueil le sort de prisonnier civil. Après la bienheureuse éclaircie des années d’avant-guerre, son âme éprise de paix eut du mal à supporter cette période d’épouvantable tonnerre martial. Il dut abandonner ciseau et marteau, et il tomba malade. C’est à la faveur d’un échange de prisonniers que ce patient arriva ensuite en Suisse à Schinznach-Bad qui accueillait un camp d’internement. Mais il n’avait eu d’autre choix que laisser derrière lui, en France, toutes ses œuvres datant de cette période de création si féconde. Cela lui fit mal, comme s’il s’était agi d’une partie de lui. Ainsi ses œuvres, innocentes victimes de la guerre, furent-elles détruites ou tombèrent dans l’oubli. Il était donc nécessaire de repartir de zéro, et dans de toutes autres conditions. Après sa guérison, Johnny alla s’installer à Niederlenz où il put reprendre la sculpture au bout de longues années de maturation psychique.

[…]

Je ne saurais pas dire grand-chose de la vie privée de Johnny Büchs. Il s’était jadis marié à Berlin et avait fondé une famille. De son union naquirent deux fils, René et Marc, qui vivent tous deux en Amérique. Ce fut une immense joie pour ce vieux grand-père souffrant d’un très fort asthme de pouvoir peu avant Noël faire la connaissance de son petit-fils et sa femme, ainsi que de son arrière-petite-fille, et de les recevoir dans son foyer. Il en avait toujours rêvé. Eux étaient venus en Europe depuis Oakland en Californie, spécialement pour rendre visite à leur cher grand-père et arrière-grand-père. Cela devait être son ultime grande joie ici-bas. Car au second jour de la nouvelle année, une insuffisance cardiaque eut raison de cette vielle âme fatiguée. »

Extrait de l’oraison funèbre de Johnny Büchs par le prêtre Arnold Helbling (5. 1. 1963)
Traduction inédite par Hilda Inderwildi

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