Chroniques – 3/12 François Maspero

Brefs souvenirs 3/12 François Maspero

Personnage marquant de la vie intellectuelle de la deuxième moitié du XXe siècle, François Maspero (1932-2015) a-t-il un rapport avec l’histoire de la Première Guerre mondiale ? D’une part, nous verrons que oui ; d’autre part, rien ne nous interdit de sortir du domaine spécifique du CRID 14-18.

La famille Maspero s’est illustrée d’abord avec Gaston, le grand-père de François. Gaston Maspero (1846-1916) a été un grand égyptologue, directeur du musée du Caire. (Voir le livre d’Elisabeth David, Gaston Maspero, le gentleman égyptologue, Paris, Pygmalion, 1999.) Il avait épousé la sœur de Paul d’Estournelles de Constant, prix Nobel de la Paix en 1909, militant actif en faveur de l’arbitrage entre les nations. Le fils de Gaston, Jean, spécialiste d’histoire byzantine, a été tué en 1915 à Vauquois. Son autre fils, Henri, sinologue, est mort en déportation à Buchenwald en 1945. La femme de celui-ci, Hélène, est revenue vivante de Ravensbrück. Le fils aîné d’Hélène et d’Henri, résistant, est mort en combattant les nazis. François Maspero était le plus jeune fils.

Grâce à un héritage venant de sa grand-mère, François a acheté une librairie à Paris, puis s’est installé dans les locaux de La Joie de Lire, rue Saint Séverin en 1957. Cette librairie était fameuse pour l’ouverture d’esprit et l’engagement contre la guerre d’Algérie. Elle fut victime d’attentats de l’OAS en 1961 et 1962 ; François Maspero et sa petite équipe se mobilisaient la nuit pour monter la garde. À un autre niveau, à la même époque, je me souviens avoir organisé les gardes nocturnes que les étudiants en lettres de Toulouse montaient au domicile du professeur de géographie Georges Viers qui avait pris des positions courageuses sur le problème algérien.

En même temps, Maspero se lançait dans l’édition et publiait Frantz Fanon, des ouvrages sur le Tiers Monde, les apports des diverses tendances de la gauche. C’est là qu’il faut signaler une situation navrante. Des minables avaient décidé qu’un acte « révolutionnaire » était d’aller voler des livres à La Joie de Lire. La police n’attendait qu’une altercation entre les libraires et les voleurs pour en prendre prétexte et fermer la librairie contestataire. Aussi les courageux délinquants pouvaient-ils dérober allègrement et conduire la librairie à la fermeture. Certains « révolutionnaires » accusaient même Maspero d’être un entrepreneur capitaliste, voire d’être un dirigeant « vertical ». Il est bien connu que, si l’on veut dénigrer quelqu’un qui agit, il faut traiter son comportement de « vertical ».

Dans la collection « Actes et mémoires du peuple », Maspero a pris le risque de publier Louis Barthas. On sait que le pari a été gagné (voir la notice Barthas dans le dictionnaire des témoins sur ce même site), mais c’était un vrai risque en 1978 : un livre de plus de 500 pages ; un auteur inconnu ; un sujet qui, alors, ne passionnait pas le public. J’ai eu le plaisir de publier trois autres titres aux éditions Maspero : Les Carnets de guerre de Gustave Folcher paysan languedocien 1939-1945 dans la même collection que le Barthas ; Avec les ouvriers de Mazamet dans la grève et l’action quotidienne 1909-1914 dans la collection « Centre d’histoire du syndicalisme » ; Les Révolutions industrielles à Mazamet 1750-1900 dans la collection « Textes à l’appui ».

En 1983, François Maspero a dû abandonner le métier d’éditeur, laissant à ses successeurs le nom de la nouvelle maison d’édition (La Découverte) et un fonds considérable de titres parfois réédités en collection de poche. François s’est alors lancé dans l’écriture de romans, de reportages et dans la traduction. Une de ses activités moins connue est la réalisation d’émissions de radio pour France Culture. J’ai accueilli son équipe sur les deux versants de la Montagne Noire en 1984 pour cinq émissions, dont une sur Barthas. Je garde de ces journées et de toutes mes rencontres avec François Maspero un formidable souvenir. C’est parce qu’il a été publié par un éditeur prestigieux et dont le service de presse était très efficace que le livre de Barthas a pu connaitre un tel succès.

Pour en savoir plus (beaucoup plus), il faut lire le livre François Maspero et les paysages humains, éditions La Fosse aux Ours, 2009. Il contient de nombreux témoignages sur François et la liste complète de toutes les publications de sa maison d’édition.

Rémy Cazals

Prochaine chronique : Brefs souvenirs 4/12 La Fédération audoise des œuvres laïques

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