{"id":1018,"date":"2013-01-09T16:35:23","date_gmt":"2013-01-09T15:35:23","guid":{"rendered":"http:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/?p=1018"},"modified":"2021-09-14T19:37:38","modified_gmt":"2021-09-14T18:37:38","slug":"jacques-antoine-1877-1973","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/2013\/01\/09\/jacques-antoine-1877-1973\/","title":{"rendered":"Jacques, Antoine (1877-1973)"},"content":{"rendered":"<p>1.\tLe t\u00e9moin<br \/>\nAntoine Jacques na\u00eet le 29 juin 1877 \u00e0 Halstroff, petite commune de la Lorraine annex\u00e9e \u00e0 proximit\u00e9 de la fronti\u00e8re sarroise, o\u00f9 ses parents tiennent une auberge.  Il effectue son service militaire \u00e0 Cologne comme ordonnance d\u2019un officier. Menuisier-\u00e9b\u00e9niste dans son village, il s\u2019investit aussi dans sa paroisse en tant qu\u2019organiste et chantre. Le 7 janvier 1907, il se marie avec Catherine Mathis. Le couple a d\u00e9j\u00e0 six enfants au moment de la d\u00e9claration de guerre. En ao\u00fbt 1914, lors de la mobilisation g\u00e9n\u00e9rale, il est temporairement affect\u00e9 comme garde au bureau de recrutement pendant la mobilisation des r\u00e9servistes. D\u00e8s le 10 ao\u00fbt il peut rentrer chez lui, o\u00f9 il reste jusqu\u2019au 6 septembre. Il est alors affect\u00e9 comme caporal dans la 5e compagnie d\u2019un r\u00e9giment du G\u00e9nie (son r\u00e9giment est ensuite dissout pour former le 52e bataillon du G\u00e9nie, dont le nombre de compagnies est lui aussi bient\u00f4t r\u00e9duit \u00e0 trois au d\u00e9but de 1915 : il se retrouve alors dans la 3e compagnie). Elle est cantonn\u00e9e au fort de Guentrange et y est employ\u00e9e \u00e0 des travaux de consolidation ainsi qu\u2019\u00e0 l\u2019abattage d\u2019arbres dans la for\u00eat de Thionville. Antoine Jacques devient ordonnance et gar\u00e7on de cuisine dans les bureaux de la compagnie situ\u00e9s dans une villa voisine, avant de passer le mois de d\u00e9cembre dans un d\u00e9tachement charg\u00e9 de la mesure du bois abattu. Apr\u00e8s avoir f\u00eat\u00e9 la nouvelle ann\u00e9e en famille, il est employ\u00e9 au service de l\u2019approvisionnement de la compagnie pour toute l\u2019ann\u00e9e 1915. En septembre 1915, sa compagnie d\u00e9m\u00e9nage dans un quartier de Thionville jusqu\u2019au 8 avril 1916, date \u00e0 laquelle elle prend route en direction du front, \u00e0 Etain dans la Meuse. Promu sergent, il s\u2019occupe bient\u00f4t d\u2019encadrer une \u00e9quipe charg\u00e9e d\u2019entretenir la chauss\u00e9e dans le bois de Tilly, r\u00e9guli\u00e8rement endommag\u00e9e par des tirs d\u2019artillerie. En mars 1917, il est rattach\u00e9 au parc des Pionniers. En mai, il est d\u00e9cor\u00e9 de la croix de fer 2e cat\u00e9gorie. Fin juin, sa compagnie part pour l\u2019Argonne, \u00e0 nouveau sur la zone de front, o\u00f9 son travail consiste \u00e0 creuser des mines. Antoine Jacques \u00e9chappe rapidement \u00e0 cette t\u00e2che dangereuse car il est nomm\u00e9 sergent de cuisine le 4 juillet. Puis il obtient en octobre son transfert dans les Ardennes et int\u00e8gre la 6e compagnie du 60e bataillon de G\u00e9nie qui s\u2019occupe de travaux d\u2019abattage d\u2019arbres. En juin 1918, on lui accorde son affectation au parc hippomobile de Thionville. A l\u2019automne de la m\u00eame ann\u00e9e, \u00e0 la faveur de la d\u00e9route de l\u2019arm\u00e9e allemande, il peut enfin prendre cong\u00e9 d\u00e9finitivement de ses obligations militaires. Il rejoint sa famille d\u00e8s le 13 novembre et reprend rapidement ses activit\u00e9s d\u2019avant-guerre. Il est \u00e9lu maire de Halstroff en 1922, un mandat renouvel\u00e9 jusqu\u2019en 1959 avec une seule interruption, au cours de la Seconde Guerre mondiale : en 1939, sa famille est \u00e9vacu\u00e9e dans la Vienne et ne peut revenir qu\u2019en octobre 1940, dans une Lorraine d\u00e9sormais administr\u00e9e par l\u2019Allemagne nazie. Pour opposition \u00e0 ce r\u00e9gime, il est d\u00e9port\u00e9 avec sa famille dans les Sud\u00e8tes de janvier \u00e0 ao\u00fbt 1943, puis interdit de s\u00e9jour dans sa commune jusqu\u2019\u00e0 la fin de la guerre. En 1953, il est \u00e9lev\u00e9 au grade de chevalier de la L\u00e9gion d\u2019Honneur.<\/p>\n<p>2.\tLe t\u00e9moignage<br \/>\nAntoine Jacques, <em>Carnets de guerre d\u2019un Lorrain 1914-1918<\/em>, Colmar, Do Bentzinger, 2007, 221p.<br \/>\nL\u2019\u00e9dition de ces carnets est bilingue : la traduction fran\u00e7aise est pr\u00e9sente en vis-\u00e0-vis du texte original en allemand. Il en est de m\u00eame pour les cartes postales ajout\u00e9es en annexe. A l\u2019origine, les deux carnets ont \u00e9t\u00e9 r\u00e9dig\u00e9s par Antoine Jacques pendant la guerre, pas quotidiennement mais plut\u00f4t avec quelques semaines voire mois de d\u00e9calage. Depuis, ils ont \u00e9t\u00e9 conserv\u00e9s dans la famille ; sa petite-fille, Chantal Kontzler, est \u00e0 l\u2019origine de leur publication (elle signe un avant-propos riche en informations compl\u00e9mentaires). Pr\u00e9fac\u00e9e par Jean-No\u00ebl Grandhomme, ma\u00eetre de conf\u00e9rence \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Strasbourg, l\u2019\u00e9dition comprend en outre un appareil de notes, deux po\u00e8mes (d\u2019auteurs inconnus), des cartes permettant de situer les lieux cit\u00e9s dans le t\u00e9moignage, un tableau d\u2019\u00e9quivalence des grades entre l\u2019arm\u00e9e allemande et l\u2019arm\u00e9e fran\u00e7aise, et surtout l\u2019ensemble de la correspondance de guerre sauvegard\u00e9e dans la famille de l\u2019auteur (25 cartes postales) ainsi qu\u2019un \u00ab album souvenir \u00bb compilant photographies familiales et dates importantes.<\/p>\n<p>3.\tAnalyse<br \/>\nAntoine Jacques a 37 ans au moment de la d\u00e9claration de guerre. P\u00e8re de famille nombreuse, il est mobilis\u00e9 dans une unit\u00e9 non combattante du G\u00e9nie, et pourra b\u00e9n\u00e9ficier d\u2019affectations le pr\u00e9servant en th\u00e9orie des postes les plus expos\u00e9s aux dangers de la guerre. Il exerce ainsi diverses activit\u00e9s au cours des quatre ann\u00e9es de conflit, qu\u2019il s\u2019agisse de travaux forestiers (abattage d\u2019arbres et mesure du bois), de travaux de fortification, de voirie, d\u2019am\u00e9nagement de baraquements, de creusement de mines, ou encore du service d\u2019approvisionnement de sa compagnie. Ses conditions de vie sont donc plus favorables que celles des soldats des tranch\u00e9es, et varient en fonction des lieux de cantonnement (il pr\u00e9f\u00e8re \u00eatre log\u00e9 chez l\u2019habitant que de vivre dans des baraquements moins confortables). N\u2019\u00e9tant pas directement en premi\u00e8re ligne, il offre n\u00e9anmoins une description lointaine des batailles autour de Verdun (p. 48-60), en insistant sur le grondement continu des tirs d\u2019artillerie (p. 55), les \u00e9clairs et la fum\u00e9e provoqu\u00e9s dans le ciel (p. 62). Il est surtout un observateur privil\u00e9gi\u00e9 de l\u2019occupation allemande en Meuse et dans les Ardennes, attentif aux difficult\u00e9s des populations locales victimes autant des r\u00e9quisitions et des pillages que des destructions (p. 104, 121-126, 130, 135). Il note \u00e9galement la grande mis\u00e8re des prisonniers de guerre russes et des prisonniers civils belges (p. 97, 102).<br \/>\nSa principale pr\u00e9occupation est ailleurs : il s\u2019agit de sa famille. Antoine Jacques vit tr\u00e8s mal la s\u00e9paration impos\u00e9e par la guerre. Aussi, il demande et obtient de nombreuses permissions qui lui permettent de passer du temps avec les siens aussi souvent que possible (il en est question \u00e0 maintes reprises, voir p. 27, 33, 40, 45, 65, 75, 106, 114, 128 et 136). Certains de ces moments rev\u00eatent une importance particuli\u00e8re, qu\u2019ils soient heureux (la naissance de son fils ou certaines f\u00eates religieuses) ou douloureux (assister son \u00e9pouse souffrante). Les conditions de vie en Lorraine annex\u00e9e, et plus particuli\u00e8rement \u00e0 Halstroff, le pr\u00e9occupent beaucoup, si bien que l\u2019on trouve de nombreux renseignements sur la vie du village. Les r\u00e9quisitions (p. 21, 36, 48), la main d\u2019\u0153uvre fournie par les prisonniers russes pour les travaux agricoles (p. 35), l\u2019\u00e9tat des r\u00e9coltes (p. 35, 37, 117) et surtout le prix des denr\u00e9es alimentaires (p. 36, 38, 46, 66, 75, 107) occupent une place cons\u00e9quente dans ses carnets, notamment \u00e0 chaque permission. Il se montre tr\u00e8s t\u00f4t impatient de voir la guerre s\u2019achever afin de pouvoir rejoindre sa famille. C\u2019est sans doute pour cette raison qu\u2019il suit avec attention les \u00e9v\u00e8nements r\u00e9volutionnaires en Russie (p. 99, 101, 112, 125, 127, 129), comme beaucoup de soldats allemands qui y entrevoient un nouveau tournant dans la guerre, avec un reflux possible des troupes de l\u2019Est \u00e0 l\u2019Ouest. Cependant, chaque espoir d\u00e9\u00e7u renforce son amertume face au conflit et \u00e0 ses responsables d\u00e9sign\u00e9s : les grands officiers. Face \u00e0 cette guerre qui dure et qui en plus l\u2019\u00e9loigne progressivement de sa r\u00e9gion natale, au gr\u00e9 des d\u00e9placements de sa compagnie, il entreprend de se rapprocher par ses propres moyens de la Lorraine en demandant plusieurs fois son transfert. C\u2019est donc avec une grande satisfaction qu\u2019il se voit affect\u00e9 au parc hippomobile de Thionville en \u00e9t\u00e9 1918.<br \/>\nLa religion tenant une place importante dans la vie d\u2019Antoine Jacques, il n\u2019est pas surprenant d\u2019en trouver de nombreuses allusions dans ses carnets. Il prie souvent (par exemple p. 55, 63, 71), assiste \u00e0 la messe d\u00e8s que possible (p. 60, 64, 65, 68, 100, 106, 132) et, \u00e0 l\u2019occasion, invoque Dieu pour qu\u2019il fasse cesser la guerre (p. 64). Empli de morale chr\u00e9tienne, il s\u2019\u00e9l\u00e8ve autant contre le rel\u00e2chement des m\u0153urs  de certain(e)s civil(e)s (p. 30, 50) que contre les profanations de lieux sacr\u00e9s (p. 57, 60, 96, 131) commises par les troupes allemande. Fort de ses valeurs, et \u00e0 mesure que s\u2019\u00e9loignent les perspectives de paix, Antoine Jacques se montre de plus en plus critique \u00e0 l\u2019encontre du militarisme prussien (p. 76) et surtout de ses repr\u00e9sentants : \u00ab ces \u00e9go\u00efstes ambitieux qui massacrent les gens heureux par leurs desseins mal\u00e9fiques \u00bb (p. 50), \u00ab ces massacres men\u00e9s par quelques meurtriers pr\u00e9somptueux \u00bb (p. 64). Il s\u2019\u00e9l\u00e8ve aussi contre les injustices engendr\u00e9es par la guerre, d\u00e9non\u00e7ant les embusqu\u00e9s (p. 39) et surtout les profiteurs et les privil\u00e9gi\u00e9s : les officiers aux revenus tr\u00e8s cons\u00e9quents qui non seulement font porter la pression des emprunts de guerre sur les simples soldats (p. 117), mais en plus peuvent manger \u00e0 leur faim en p\u00e9riode de disette (p. 72, 94, 105), sont \u00e0 nouveau vis\u00e9s. Plus globalement, l\u2019Allemagne tout enti\u00e8re semble le d\u00e9cevoir, tant par la dictature militaire impos\u00e9e en Alsace-Lorraine (\u00ab on ne croirait pas que nous sommes citoyens allemands \u00bb, p.48), que par l\u2019occupation dans les Ardennes  (\u00ab l\u2019Allemagne s\u00e8me ici les graines d\u2019une haine inextinguible \u00bb, p. 125).<br \/>\nEn d\u00e9pit de ces critiques, pourtant, Antoine Jacques semble ex\u00e9cuter son devoir de soldat jusqu\u2019au bout, sans le contester. Il est d\u2019ailleurs \u00e9lev\u00e9 au grade de sergent (p. 64) et d\u00e9cor\u00e9 de la croix de fer pour avoir men\u00e9 avec courage certaines missions sous le feu de l\u2019artillerie (p. 103). Bien int\u00e9gr\u00e9 dans l\u2019arm\u00e9e allemande, il \u00e9prouve un profond respect \u00e0 l\u2019\u00e9gard de certains de ses sup\u00e9rieurs (p. 69), et une grande amiti\u00e9 pour ses camarades (p. 119). Son origine lorraine ne semble pas lui causer de tort ; au contraire, ses maigres connaissances en fran\u00e7ais lui facilitent parfois ses rapports avec la population locale (p. 120). Une seule fois dans son r\u00e9cit il fait r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la suspicion d\u2019un de ses sup\u00e9rieurs \u00e0 son \u00e9gard, qui lui reproche d\u2019\u00eatre pro-fran\u00e7ais (p. 132). Pourtant, il ne lui \u00e9chappe pas que les soldats alsaciens-lorrains attisent souvent la m\u00e9fiance des autorit\u00e9s militaires allemandes (p. 33, 59-60), ni que l\u2019Alsace-Lorraine est au c\u0153ur des tractations de paix d\u00e8s 1917 (p. 118, 128). On se trouve ainsi face \u00e0 cette identit\u00e9 particuli\u00e8re des soldats alsaciens-lorrains, engag\u00e9s sous uniforme allemand mais dont les liens avec la France sont \u00e0 la fois omnipr\u00e9sents et en perp\u00e9tuelle red\u00e9finition. D\u00e8s l\u2019\u00e9t\u00e9 1917, Antoine Jacques d\u00e9voile un certain pessimisme \u00e0 l\u2019id\u00e9e d\u2019une victoire allemande (\u00ab la majorit\u00e9 ne croit plus en une victoire allemande \u00bb, p. 115). Un peu plus d\u2019un an plus tard, fin novembre 1918, il semble accueillir avec enthousiasme les soldats fran\u00e7ais dans sa Lorraine natale : \u00ab vive les bienvenus ! \u00bb (p. 140).<\/p>\n<p>GEORGES Rapha\u00ebl, janvier 2013<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>1. Le t\u00e9moin Antoine Jacques na\u00eet le 29 juin 1877 \u00e0 Halstroff, petite commune de la Lorraine annex\u00e9e \u00e0 proximit\u00e9 de la fronti\u00e8re sarroise, o\u00f9 ses parents tiennent une auberge. Il effectue son service militaire \u00e0 Cologne comme ordonnance d\u2019un officier. 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