{"id":1121,"date":"2013-02-15T17:16:55","date_gmt":"2013-02-15T16:16:55","guid":{"rendered":"http:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/?p=1121"},"modified":"2021-09-15T17:58:17","modified_gmt":"2021-09-15T16:58:17","slug":"heiligenstein-auguste-1891-1976","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/2013\/02\/15\/heiligenstein-auguste-1891-1976\/","title":{"rendered":"Heiligenstein, Auguste (1891-1976)"},"content":{"rendered":"<p>HEILIGENSTEIN G\u00e9rard, <em>M\u00e9moires d&rsquo;un observateur-pilote 1912-1919 Auguste Heiligenstein<\/em>, Paris, Les \u00e9ditions de l&rsquo;Officine, 2009, 227 p.<\/p>\n<p>Le t\u00e9moin<br \/>\nAuguste Heiligenstein est n\u00e9 le 6 d\u00e9cembre 1891 \u00e0 Saint-Denis. Ses parents, natifs d\u2019Obernai (Alsace), ont quitt\u00e9 cette r\u00e9gion apr\u00e8s la guerre de 1870, ayant choisi la nationalit\u00e9 fran\u00e7aise. Artiste d\u00e9corateur sur verre dans le civil, il est incorpor\u00e9 en 1912 au 26e R\u00e9giment d\u2019artillerie pour effectuer son service militaire. Il passe et r\u00e9ussit l\u2019examen de brigadier, puis celui de sous-officier. Transf\u00e9r\u00e9 avec son r\u00e9giment \u00e0 Chartres, il est d\u00e9sign\u00e9 chef de section de la 23e batterie lorsque la guerre \u00e9clate. Il connait le bapt\u00eame du feu dans la Meuse, lors des combats de Vaudoncourt et Spincourt les 23 et 24 ao\u00fbt 1914. Apr\u00e8s les affrontements de la bataille de la Marne, son groupe est d\u00e9sign\u00e9 pour compl\u00e9ter l\u2019artillerie de la 65e DI, et participe aux batailles de Chauvoncourt et des Paroches. Il est nomm\u00e9 sous-lieutenant le 5 novembre 1914, et prend le commandement de la 22e batterie. Cantonn\u00e9 au fort des Paroches, et l\u2019inaction se faisant plus pesante, il devient observateur en ballon. Il monte aussi un service d\u2019\u00e9laboration de cartes \u00e9tablies \u00e0 partir de ses observations, avant qu\u2019en juin 1915, la 65e division ne soit transf\u00e9r\u00e9e dans la Wo\u00ebvre et au bois le Pr\u00eatre pr\u00e8s de Pont-\u00e0-Mousson. C\u2019est l\u00e0 qu\u2019il est d\u00e9sign\u00e9 pour \u00eatre observateur en avion \u00e0 l\u2019escadrille de la division, la MF 5, bas\u00e9e \u00e0 Toul. Un an apr\u00e8s, en juin 1916, il passe \u00e0 l\u2019escadrille MF 44 jusque fin f\u00e9vrier 1917. C\u2019est dans cette unit\u00e9 qu\u2019il obtient son brevet de pilote. Mut\u00e9 \u00e0 la C 106 qui deviendra la C 229, il participe \u00e0 l\u2019offensive du Chemin des Dames du 16 avril 1917 o\u00f9 il est nomm\u00e9 adjoint de son chef de secteur, en charge des observateurs. Nomm\u00e9 lieutenant le 16 mai 1917, sa carri\u00e8re au front s\u2019interrompt brutalement \u00e0 la suite d\u2019un accident d\u2019avion le 17 juin 1917. Apr\u00e8s sa convalescence, il entre en janvier 1918 au SFA (Service des Fabrications de l\u2019Aviation) o\u00f9 son activit\u00e9 consiste \u00e0 contr\u00f4ler certaines usines fabriquant des avions jusqu\u2019\u00e0 la d\u00e9mobilisation le 15 ao\u00fbt 1919. Il reprend alors avec succ\u00e8s sa carri\u00e8re d\u2019artiste sp\u00e9cialis\u00e9 dans les \u00e9maux transparents sur verre, participant \u00e0 de nombreuses expositions internationales. En 1939, il est rappel\u00e9 par l\u2019arm\u00e9e de l\u2019air comme instructeur et donne des cours sur l\u2019observation et la reconnaissance a\u00e9rienne \u00e0 la base a\u00e9rienne 109 de Tours. Nomm\u00e9 capitaine, il \u00e9vite par son action la captivit\u00e9 du personnel de cette base. Apr\u00e8s la Deuxi\u00e8me Guerre mondiale, il reprend sa carri\u00e8re d\u2019artiste dans l\u2019art de la c\u00e9ramique. Il s\u2019\u00e9teint le 23 mars 1976 \u00e0 l\u2019\u00e2ge de 85 ans, apr\u00e8s une vie bien remplie.<\/p>\n<p>Le t\u00e9moignage<\/p>\n<p>Les m\u00e9moires d\u2019Auguste Heiligenstein ont \u00e9t\u00e9 retranscrites par son fils G\u00e9rard, alors que son p\u00e8re les avait \u00e9crites entre 1964 et 1968, soit presque 50 ans apr\u00e8s la guerre. Le livre est divis\u00e9 en 7 chapitres, dont les deux premiers traitent du service militaire et de ses d\u00e9buts en tant qu\u2019artilleur. Les autres chapitres retracent sa carri\u00e8re dans l\u2019aviation. L\u2019ouvrage est compl\u00e9t\u00e9 par un cahier iconographique qui pr\u00e9sente des extraits des albums de l\u2019auteur, des photographies, quelques croquis et les textes des citations obtenues. A noter aussi quelques pages relatives au parcours d\u2019Auguste Heiligenstein avant et apr\u00e8s la Deuxi\u00e8me Guerre Mondiale, ainsi qu\u2019un index des noms cit\u00e9s.<br \/>\nLe texte est malheureusement \u00e9maill\u00e9 de nombreuses coquilles, sans que l\u2019on sache si cela vient du texte d\u2019origine ou si ce sont des erreurs de retranscription. On trouve donc de nombreuses fautes d\u2019orthographe, de conjugaison, une ponctuation parfois h\u00e9sitante. Certaines phrases semblent tronqu\u00e9es par manque de mots, d\u2019autres en ont trop. Tout cela laisse une d\u00e9sagr\u00e9able impression au lecteur, et il est \u00e9tonnant que l\u2019\u00e9diteur ait laiss\u00e9 passer de telles erreurs dans la version finale. On dirait qu\u2019il n\u2019y a pas eu de relecture et des fautes qu\u2019il e\u00fbt \u00e9t\u00e9 facile de corriger sur les noms de lieux ou de personnes abondent : Pluvenelle pour Puvenelle, Pelltier d\u2019osy pour Pelletier d\u2019Oisy (p. 96), Billy Coopens (p. 169) pour Willy Coppens\u2026 Cependant, les t\u00e9moignages d\u2019aviateurs de la Grande Guerre sont trop rares pour que l\u2019on fasse trop de reproches \u00e0 la publication de celui-ci.<\/p>\n<p>Analyse<\/p>\n<p>Le parcours d\u2019Auguste Heiligenstein, qui est rest\u00e9 pr\u00e8s de 7 ans dans l\u2019arm\u00e9e, a la particularit\u00e9 d\u2019\u00eatre tr\u00e8s vari\u00e9 et il rapporte ce qu\u2019il a v\u00e9cu en tant qu\u2019artilleur, observateur, pilote, r\u00e9ceptionnaire au S.F.A.. Dans ses souvenirs, on sent \u00e0 plusieurs reprises que l\u2019auteur a une certaine volont\u00e9 p\u00e9dagogique. On le remarque par exemple, quand il d\u00e9taille la composition et le fonctionnement d\u2019une batterie de 75 (p. 37). Il adopte la m\u00eame attitude quand il parle de l\u2019aviation, introduisant de cette fa\u00e7on une description des biplans utilis\u00e9s \u00e0 cette \u00e9poque: \u00ab Pour les jeunes il faut que je parle de ces anc\u00eatres de l\u2019aviation. \u00bb (p. 69) Ce qui semble d\u00e9montrer l\u2019espoir d\u2019\u00eatre lu et la volont\u00e9 de t\u00e9moigner pour les g\u00e9n\u00e9rations futures.<br \/>\nIl rapporte quelques anecdotes int\u00e9ressantes de son exp\u00e9rience d\u2019artilleur, comme lorsqu\u2019il aper\u00e7oit pr\u00e8s du fort de Troyon \u00ab des meules de bl\u00e9s qui se d\u00e9pla\u00e7aient \u00bb, arr\u00eat\u00e9es net par un tir pr\u00e9cis. (37). Ou encore quand il aper\u00e7oit les Allemands en train de d\u00e9m\u00e9nager un piano de la villa qu\u2019occupait en temps de paix, le capitaine du fort des Paroches. Celui-ci averti du larcin en cours, ordonne \u00e0 Auguste Heiligenstein de tirer. Un seul coup heureux stoppe le d\u00e9m\u00e9nagement, et fait des d\u00e9g\u00e2ts dans le camp adverse, ce qui lui inspire cette r\u00e9flexion : \u00ab J\u2019\u00e9tais tr\u00e8s fier de ce coup heureux, mais vraiment, ce que la guerre peut transformer un homme et le rendre sanguinaire et cruel \u00bb (p. 54).<br \/>\nLe bapt\u00eame du feu est une \u00e9preuve difficile pour sa batterie, dont le premier mort est un \u00e9v\u00e8nement traumatisant et provoque la consternation parmi ses hommes :<br \/>\n\u00ab Nous f\u00fbmes pris en enfilade par une batterie ennemie qui fit beaucoup de d\u00e9g\u00e2ts. J\u2019\u00e9tais \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du capitaine \u00e0 son observatoire pour essayer de rep\u00e9rer le d\u00e9part des coups quand j\u2019entendis des hurlements dans la batterie, il me demanda d\u2019aller voir ce qui se passait. En arrivant je trouvais un des servants de ma section bless\u00e9 tr\u00e8s gravement et ses camarades atterr\u00e9s, un obus explosif avait \u00e9clat\u00e9 en arri\u00e8re du caisson et un fort \u00e9clat avait travers\u00e9 une des portes en tranchant les fesses du malheureux camarade. Il n\u2019y avait pas d\u2019infirmier dans la composition d\u2019une batterie et aucun des servants n\u2019osait s\u2019occuper du bless\u00e9, force me fut de faire le n\u00e9cessaire, heureusement que le tir cessa. J\u2019ai toujours eu horreur du sang et j\u2019aurais fait un mauvais chirurgien, mais comme personne n\u2019osait toucher le bless\u00e9, je pris mon courage \u00e0 deux mains et apr\u00e8s l\u2019avoir d\u00e9barrass\u00e9 de ses v\u00eatements je trouvais une plaie affreuse, je fis un premier pansement en utilisant tous les pansements individuels des hommes de la pi\u00e8ce. Les infirmiers ne vinrent pas et il fallut attendre pour \u00e9vacuer le bless\u00e9. [\u2026] Nous quitt\u00e2mes la position de batterie en fixant notre bless\u00e9 avec des bottes de bl\u00e9 sur un caisson, malheureusement en arrivant sur la route une salve de 77 fusants nous accueilli, l\u2019affolement des chevaux et des conducteurs fit tomber du caisson notre malheureux camarade ce qui lui d\u00e9clencha une forte h\u00e9morragie. En arrivant le m\u00e9decin alert\u00e9 ne put que constater le d\u00e9c\u00e8s et nous l\u2019enterr\u00e2mes le lendemain matin dans le petit cimeti\u00e8re du pays. Ce premier mort jeta la consternation dans ma section, nous aimions beaucoup ce camarade tr\u00e8s serviable et surtout tr\u00e8s gai, ayant toujours un bon mot et une chanson pour remonter le moral de ses camarades. La grande faucheuse, avait dans nos rangs, commenc\u00e9 ses ravages. Nous venions, cette fois de recevoir le vrai Bapt\u00eame du feu \u00bb (p. 35-36).<\/p>\n<p>Il est aussi t\u00e9moin d\u2019un cas de folie, lorsqu\u2019il rencontre un ma\u00eetre pointeur artilleur du 55e R.A.C., \u00ab Dans un croisement j\u2019aper\u00e7us un homme qui marchait et paraissait lourdement charg\u00e9, en m\u2019approchant de lui je vis avec stup\u00e9faction un artilleur du 55e RAC avec des yeux hagards et qui portait sur son \u00e9paule une culasse de 75, celle de son canon. Je lui adressai la parole et sans me r\u00e9pondre il continua son chemin ! Quelques-uns de mes hommes le firent monter sur un caisson, par bribes il nous fit savoir qu\u2019il \u00e9tait maitre pointeur et qu\u2019il appartenait \u00e0 la batterie qui avait \u00e9t\u00e9 d\u00e9truite pr\u00e8s de nous. Le massacre de ses hommes l\u2019avait rendu fou \u00bb (p. 41).<\/p>\n<p>Il \u00e9voque des changements de position journaliers, afin de faire croire \u00e0 l\u2019ennemi \u00ab qu\u2019il y avait beaucoup d\u2019artillerie dans le secteur \u00bb (p. 42). Gr\u00e2ce \u00e0 un certain talent de diplomate, il d\u00e9samorce un d\u00e9but de r\u00e9bellion dans son ancienne batterie, provoqu\u00e9e par le comportement d\u2019un capitaine trop tatillon qui s\u2019\u00e9tait mis \u00e0 dos ses hommes. Faisant office d\u2019observateur au fort des Paroches, et le front s\u2019\u00e9tant stabilis\u00e9, peu \u00e0 peu, la routine s\u2019installe. Il devient donc a\u00e9rostier et d\u00e9crit les difficult\u00e9s rencontr\u00e9es lors d\u2019un r\u00e9glage d\u2019artillerie en ballon. Il n\u2019h\u00e9site pas \u00e0 critiquer le comportement de ses camarades ou de ses chefs que ce soit dans l\u2019artillerie, l\u2019a\u00e9rostation ou l\u2019aviation. Ainsi dans l\u2019artillerie, un de ses hommes connait une d\u00e9faillance :<br \/>\n\u00ab Je trouvais le pauvre mar\u00e9chal des logis V., mon chef de pi\u00e8ce, an\u00e9anti par terre incapable de faire un mouvement, heureusement que son pointeur \u00e9tait d\u2019une autre trempe. J\u2019ai d\u00e9cid\u00e9 d\u2019en parler le lendemain au capitaine et de lui faire rendre ses galons qu\u2019il ne m\u00e9ritait pas. La nuit se termina sans notre intervention. Le lendemain il rendit ses galons et nous l\u2019envoy\u00e2mes au train des \u00e9quipages, un peu \u00e0 l\u2019arri\u00e8re comme conducteur, ce qui \u00e9tait une grave punition pour lui. C\u2019\u00e9tait la premi\u00e8re fois que je prenais une aussi grave d\u00e9cision surtout avec un bon camarade et j\u2019en eus beaucoup de peine, mais la discipline doit \u00eatre plus forte que l\u2019amiti\u00e9 \u00bb (p. 39).<br \/>\nAlors qu\u2019il est a\u00e9rostier, un obus \u00e9clate \u00e0 proximit\u00e9 de sa compagnie. Le capitaine se r\u00e9fugie sous le treuil et ses hommes se dispersent. \u00ab je ne pus m\u2019emp\u00eacher de dire son fait \u00e0 ce lamentable capitaine qui probablement voyait le feu pour la premi\u00e8re fois \u00bb (p. 59).<br \/>\nDans l\u2019aviation il fait des remarques sans concessions sur ses chefs d\u2019escadrille. Quand il passe de la MF 5 \u00e0 la F 44, il dit ne pas regretter \u00ab son chef, pilote d\u2019avant-guerre que je n\u2019avais pas vu voler souvent (il effectuait comme beaucoup d\u2019autres les heures mensuelles n\u00e9cessaires pour ne pas perdre la prime de vol de 10 f par jour \u00bb (p. 88). Son nouveau chef, pour un temps seulement, ne trouve pas gr\u00e2ce compl\u00e8tement \u00e0 ses yeux, car \u00ab lui aussi n\u2019\u00e9tait pas un fanatique pour voler pr\u00e8s des lignes ennemies \u00bb (p. 88). Son rempla\u00e7ant, ne semble gu\u00e8re mieux : \u00ab Nous ne l\u2019avons jamais compl\u00e8tement adopt\u00e9 car lui aussi ne montait pas souvent dans son zingue \u00bb (p. 90).<br \/>\nIl est un fait commun\u00e9ment admis que pour avoir le respect et l\u2019enti\u00e8re confiance de ses hommes, un commandant d\u2019escadrille se devait de voler aussi souvent que possible, comme son personnel navigant. Mais les chefs d\u2019escadrille ne sont pas les seuls \u00e0 conna\u00eetre des manquements, les pilotes eux aussi peuvent ne pas se montrer \u00e0 la hauteur. C\u2019est le cas de l\u2019un d\u2019eux, un chasseur, qui devant prot\u00e9ger l\u2019avion d\u2019Auguste parti en mission photographique, manqua le rendez-vous fix\u00e9 \u00e0 l\u2019avance. Le chasseur ne s\u2019\u00e9tant pas montr\u00e9, Heiligenstein et son pilote furent pris en chasse par un Fokker et essuy\u00e8rent des rafales ennemies. \u00ab Le Morane avait bien quitt\u00e9 la base et comme il avait peur d\u2019\u00eatre trop en avance il \u00e9tait all\u00e9 dans la direction de Nancy et avait eu une panne. Nous n\u2019en cr\u00fbmes pas un mot car il ne passait pas pour \u00eatre un foudre de guerre et donc jamais plus nous ne lui adress\u00e2mes la parole \u00bb (p. 71).<\/p>\n<p>Il t\u00e9moigne aussi certaines barri\u00e8res sociales plus ou moins tangibles entre les gens de l\u2019air. Observateur r\u00e9cent dans l\u2019aviation, Auguste Heiligenstein observe ses homologues et ressent l\u2019impression de ne pas appartenir au m\u00eame monde : \u00ab Les observateurs \u00e0 cette \u00e9poque \u00e9taient pour la plupart brevet\u00e9s d\u2019\u00e9tat-major polytechniciens ou ing\u00e9nieurs de Centrale, aussi nous les sortis du rang, nous \u00e9tions au bout de la table [\u2026] Pas souvent admis dans les interminables parties de bridge ou de poker qui se terminaient tard dans la nuit, nous n\u2019\u00e9tions pas tenus \u00e0 l\u2019\u00e9cart mais nous sentions que nous n\u2019\u00e9tions pas du m\u00eame bord \u00bb (p. 65).<br \/>\nIl \u00e9voque aussi les diff\u00e9rences qui pouvaient se dresser entre militaires issus d\u2019armes diff\u00e9rentes, surtout pour ceux qui \u00e9taient issus d\u2019une arme moins prestigieuse ou qui n\u2019avaient pas l\u2019exp\u00e9rience du combat, ce qui pouvait engendrer un certain malaise :<br \/>\n\u00ab Dans l&rsquo;arm\u00e9e il y avait des cloisons bien \u00e9tanches entre fantassins, cavaliers et artilleurs mais elles \u00e9taient encore plus ferm\u00e9es au train des \u00e9quipages, aussi mon chef d&rsquo;escadrille en subissait les cons\u00e9quences quand il venait avec moi, simple sous-lieutenant, en mission aupr\u00e8s des \u00e9tats-majors. Il en revenait toujours un peu g\u00ean\u00e9 car c&rsquo;\u00e9tait toujours \u00e0 moi que l&rsquo;on expliquait les missions et il restait toujours en dehors des discussions. Il \u00e9tait un peu consid\u00e9r\u00e9 comme un chef de garage, charg\u00e9 de fournir des avions en ordre de marche. D&rsquo;autre part nouveau venu dans l&rsquo;arme, quoique capitaine, il n&rsquo;avait pas encore re\u00e7u de citations ce qui le mettait en \u00e9tat d&rsquo;inf\u00e9riorit\u00e9 vis-\u00e0-vis de moi-m\u00eame. Aussi nos rapports sans \u00eatre difficiles n&rsquo;\u00e9taient pas tr\u00e8s amicaux, mais il me laissait enti\u00e8rement libre dans la direction de mes observateurs et je sentais malgr\u00e9 tout une esp\u00e8ce d&rsquo;animosit\u00e9 \u00bb (p. 117).<\/p>\n<p>Auguste Heiligenstein parle aussi, \u00e0 deux reprises, du r\u00f4le important des aviateurs sur le moral des fantassins au cours des missions d\u2019observation et de liaison d\u2019infanterie. Cela est particuli\u00e8rement vrai dans les p\u00e9riodes d\u2019offensives quand l\u2019infanterie est soumise \u00e0 rude \u00e9preuve : \u00ab Avec les renseignements pr\u00e9cis que l\u2019on donnait sur les destructions de mitrailleuses que l\u2019on rep\u00e9rait, on pouvait arr\u00eater l\u2019avance et surtout cela remontait le moral des troupes engag\u00e9es. Notre pr\u00e9sence leur montrait qu\u2019elles n\u2019\u00e9taient pas abandonn\u00e9es. Chaque fois que j\u2019allais rendre visite aux colonels des r\u00e9giments au repos ils me dirent tout le bien que nous faisions aux poilus quand nous les survolions \u00e0 basse altitude. \u00bb (p. 90-91). \u00ab Notre pr\u00e9sence, en prenant les m\u00eames risques, avait aussi beaucoup d\u2019importance \u00bb (p. 101).<br \/>\nSur ce point, il rejoint ainsi le t\u00e9moignage d\u2019un de ses camarades d\u2019escadrille \u00e0 la MF 44, Jean B\u00e9raud-Villars, l\u2019auteur de <em>Notes d\u2019un pilote disparu<\/em>, publi\u00e9 sous le pseudonyme du lieutenant Marc cit\u00e9 dans le livre de Jean Norton Cru <em>T\u00e9moins<\/em>. Celui-ci expliquait que la pr\u00e9sence d\u2019un avion, survolant une unit\u00e9 de fantassins isol\u00e9e et pratiquement encercl\u00e9e en premi\u00e8re ligne, en prenant des risques insens\u00e9s, avait pour seul but de montrer aux Poilus qu\u2019ils n\u2019\u00e9taient pas compl\u00e8tement oubli\u00e9s par le commandement et coup\u00e9s du reste du monde. On apprend par ailleurs, gr\u00e2ce aux m\u00e9moires d\u2019Heiligenstein, que B\u00e9raud Villars \u00ab re\u00e7ut une balle dans le bras au cours d\u2019un combat qui l\u2019a laiss\u00e9 handicap\u00e9 pour le restant de ses jours\u00bb (p. 111).<\/p>\n<p>A aucun moment, Auguste n\u2019\u00e9prouve de haine particuli\u00e8re pour les Allemands. Un chasseur fran\u00e7ais ayant descendu un adversaire, il vient voir le lieu de chute de l\u2019avion ennemi : \u00ab Avec quelques camarades nous all\u00e2mes voir le triste spectacle, en arrivant au sol l\u2019avion avait explos\u00e9 et les deux aviateurs \u00e9taient morts sur le coup. Nous pens\u00e2mes que c\u2019\u00e9tait peut-\u00eatre aussi, le sort qui nous attendait. Ayant retrouv\u00e9 sur eux papiers et argent, un des chasseurs quelques jours apr\u00e8s alla jeter un message lest\u00e9 contenant ce qui avait \u00e9t\u00e9 trouv\u00e9 ainsi que l\u2019endroit o\u00f9 ces aviateurs avaient \u00e9t\u00e9 enterr\u00e9s. Le geste fut mal interpr\u00e9t\u00e9 au grand \u00e9tat major et une note nous interdit de recommencer cet hommage aux morts ennemis. \u00bb (p. 74)<br \/>\nCette pratique rendant hommage aux adversaires \u00e9tait assez largement r\u00e9pandue et de nombreux t\u00e9moignages la confirmant existent.<\/p>\n<p>Il expose fr\u00e9quemment ses id\u00e9es pour am\u00e9liorer la communication entre aviateurs et troupes au sol, comme l\u2019usage de draps blancs pour communiquer avec les batteries d\u2019artillerie (p. 76), milite pour l\u2019adoption d\u2019avions monoplaces \u00e9quip\u00e9s de la T.S.F., et donne des le\u00e7ons de pilotage avec des avions \u00e0 double commande pour donner une chance \u00e0 l\u2019observateur d\u2019atterrir au cas o\u00f9 son pilote ne serait plus en mesure de le faire lui-m\u00eame.<br \/>\nOn retrouve dans les m\u00e9moires d\u2019Auguste Heiligenstein, certains th\u00e8mes fr\u00e9quemment rencontr\u00e9s dans les t\u00e9moignages d\u2019aviateurs : la vie d\u2019escadrille (p. 94) et ses in\u00e9vitables fac\u00e9ties, les nombreux gueuletons pour f\u00eater les r\u00e9compenses obtenues par les uns ou les autres, les accidents, les combats a\u00e9riens ou p\u00e9rip\u00e9ties en cours de vol. Il fournit aussi des d\u00e9tails sur les avions, le mat\u00e9riel utilis\u00e9 et les conditions dans lesquelles il \u00e9tait employ\u00e9 :<br \/>\n\u00ab pour tirer \u00e0 la mitrailleuse plac\u00e9e sur un support orientable, de m\u00eame que pour prendre des photos, il fallait se mettre debout et pour ne pas \u00eatre \u00e9ject\u00e9 dans les remous, il \u00e9tait n\u00e9cessaire de s\u2019attacher le pied gauche \u00e0 une attelle plac\u00e9e au fond de l\u2019habitacle \u00bb (p. 69). L\u2019armement des avions, surtout au d\u00e9but de la guerre, est souvent inadapt\u00e9 \u00e0 l\u2019aviation comme ce mousqueton \u00ab qu\u2019il fallait r\u00e9armer \u00e0 chaque coup et qui servait surtout \u00e0 nous donner une contenance \u00bb (p. 70). Les mitrailleuses d\u2019infanterie Saint-Etienne ne sont gu\u00e8re mieux : \u00ab Nos mitrailleuses s\u2019enrayaient souvent et n\u2019\u00e9taient pas pratiques, lourdes \u00e0 d\u00e9placer, aliment\u00e9es par des bandes de cartouches qu\u2019il fallait enfiler et recharger \u00e0 chaque rafale. Ce n\u2019\u00e9tait pas facile avec les gants fourr\u00e9s que l\u2019on \u00e9tait oblig\u00e9 de porter quand il faisait froid et engonc\u00e9s dans de grosses peaux de bique ce qui g\u00eanait beaucoup les mouvements (p. 70) \u00bb.<\/p>\n<p>Le t\u00e9moin rencontre aussi de nombreuses personnalit\u00e9s de l\u2019\u00e9poque. Dans l\u2019aviation, des as comme Jean Navarre ou Charles Nungesser, dont il pr\u00e9tend m\u00eame avoir eu \u00e0 un moment donn\u00e9 la m\u00eame petite amie que lui (p. 68), mais aussi des sportifs d\u2019avant-guerre, le boxeur Georges Carpentier, le champion de tennis Andr\u00e9 Gobert. Dans le monde du spectacle (Firmin Germier, Lucien Guitry, Jean Galipeau) et dans celui de la politique (Maurice Barr\u00e8s). Il n\u2019est pas insensible aux honneurs puisque le jour de sa remise de la l\u00e9gion d\u2019honneur, longtemps convoit\u00e9e, il consid\u00e8re qu\u2019il s\u2019agit l\u00e0 de la journ\u00e9e la plus importante de sa vie (p. 140).<\/p>\n<p>Un \u00e9pisode important t\u00e9moigne de l\u2019\u00e9crasante responsabilit\u00e9 qui pouvait peser parfois sur les \u00e9paules des officiers observateurs de l\u2019aviation. Une attaque \u00e9tant pr\u00e9vue sur la c\u00f4te 304, le 7 d\u00e9cembre 1916, Auguste Heiligenstein est d\u00e9sign\u00e9 pour assurer la liaison d\u2019infanterie. Le matin de l\u2019attaque, une brume \u00e9paisse et persistante recouvre la r\u00e9gion, rendant la mission difficile et dangereuse. Constatant que la pr\u00e9paration d\u2019artillerie avait \u00e9t\u00e9 totalement inefficace, les tranch\u00e9es allemandes \u00e9tant rest\u00e9es intactes, il prend la d\u00e9cision de faire arr\u00eater in extremis l\u2019attaque pour \u00e9viter un massacre. L\u2019assaut stopp\u00e9, il est convoqu\u00e9 et doit rendre compte \u00e0 l\u2019Etat-major du corps d\u2019arm\u00e9e et se justifier : \u00ab J\u2019expliquais dans le d\u00e9tail la mission minute par minute avec les notes qu\u2019heureusement j\u2019avais consign\u00e9es et malgr\u00e9 mes affirmations je sentais une suspicion. En attendant les r\u00e9sultats d\u2019enqu\u00eates, je m\u2019\u00e9tais r\u00e9fugi\u00e9 au mess de l\u2019artillerie ; effondr\u00e9 \u00e0 bout de nerfs je me mis \u00e0 pleurer\u00bb (p. 104).<br \/>\nFinalement confort\u00e9 dans sa d\u00e9cision, il recueillit plus tard les fruits de cette belle attitude. L\u2019attaque report\u00e9e r\u00e9ussit quelques jours plus tard et fut couronn\u00e9e de succ\u00e8s. \u00ab Apr\u00e8s nous avoir donn\u00e9 l\u2019accolade, un \u00ab hip hip hip hourra \u00bb hurl\u00e9 par tous les poilus, cette ovation spontan\u00e9e fut une belle r\u00e9compense. Ils savaient les risques que nous avions pris, ils avaient entendu les mitrailleuses et les fusils cracher leur mitraille sur notre avion qu\u2019il fallait abattre. C\u2019est dans une telle ambiance que l\u2019on puisait le courage de recommencer \u00e0 prendre de s\u00e9rieux risques dans ces missions si importantes \u00bb (p. 104).<\/p>\n<p>Un autre temps fort de sa carri\u00e8re dans l\u2019aviation est son intervention aupr\u00e8s du Service des Fabrications de l\u2019Aviation en tant que r\u00e9ceptionnaire. Ayant relev\u00e9 des vices de conception dans la construction d\u2019un nouveau prototype d\u2019avion, il fait interrompre la cha\u00eene de fabrication de cet appareil. Mis en cause par l\u2019ing\u00e9nieur responsable de ce biplan de chasse devant le ministre, sa d\u00e9cision est finalement approuv\u00e9e apr\u00e8s enqu\u00eate. \u00ab Je sus beaucoup plus tard que l\u2019essai avait \u00e9t\u00e9 truqu\u00e9 pour satisfaire aux \u00e9preuves de r\u00e9ception du prototype, il y a eu quelques scandales \u00e0 Villacoublay \u00e0 ce sujet \u00bb (165-166).<br \/>\nConscient de l\u2019importance de son r\u00f4le, il r\u00e9it\u00e8re un peu plus tard une d\u00e9cision similaire concernant un avion Salmson blind\u00e9. \u00ab Il \u00e9tait tr\u00e8s important de ne laisser partir dans les escadrilles que des avions s\u00e9rieusement contr\u00f4l\u00e9s, car il y avait assez de danger en remplissant les missions sans avoir les risques d\u2019appareils impropres \u00e0 celles-ci et qui risquaient de se casser en l\u2019air \u00bb (p. 170).<\/p>\n<p>Auguste Heiligenstein, en guise de conclusion, cl\u00f4t ses m\u00e9moires en estimant que la guerre a compl\u00e8tement transform\u00e9 sa vie. \u00ab Le fait d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 nomm\u00e9 officier m\u2019a fait gravir d\u2019un seul coup de nombreux \u00e9chelons dans l\u2019\u00e9chelle sociale et m\u2019a permis de fr\u00e9quenter sur un pied d\u2019\u00e9galit\u00e9 des hommes qui sortaient de milieux que j\u2019ignorai totalement ce qui m\u2019a permis de mesurer ma valeur r\u00e9elle. \u00bb (p. 175)<br \/>\nEric Mahieu<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>HEILIGENSTEIN G\u00e9rard, M\u00e9moires d&rsquo;un observateur-pilote 1912-1919 Auguste Heiligenstein, Paris, Les \u00e9ditions de l&rsquo;Officine, 2009, 227 p. Le t\u00e9moin Auguste Heiligenstein est n\u00e9 le 6 d\u00e9cembre 1891 \u00e0 Saint-Denis. Ses parents, natifs d\u2019Obernai (Alsace), ont quitt\u00e9 cette r\u00e9gion apr\u00e8s la guerre de 1870, ayant choisi la nationalit\u00e9 fran\u00e7aise. 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