{"id":1182,"date":"2013-03-07T09:39:24","date_gmt":"2013-03-07T08:39:24","guid":{"rendered":"http:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/?p=1182"},"modified":"2021-09-15T19:19:48","modified_gmt":"2021-09-15T18:19:48","slug":"deruelle-eugenie-1853-1927","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/2013\/03\/07\/deruelle-eugenie-1853-1927\/","title":{"rendered":"Deruelle, Eug\u00e9nie (1853-1927)"},"content":{"rendered":"<p><strong>Le t\u00e9moin<\/strong><br \/>\nFernande Eug\u00e9nie Anastasie Durin est n\u00e9e le 5 mars 1853 \u00e0 Sains-Richaumont, gros bourg de Thi\u00e9rache \u00e0 proximit\u00e9 de Marle. Son p\u00e8re, Fran\u00e7ois Eug\u00e8ne Durin (1826-1870), est m\u00e9decin et maire de Sains de 1862 \u00e0 1870. Du c\u00f4t\u00e9 maternel son grand-p\u00e8re Charles Capon \u00e9tait le plus gros contribuable de la commune de Sains, maire et m\u00e9decin du village.<br \/>\nEug\u00e9nie fait ses \u00e9tudes en 1867 et 1868 au pensionnat des Oiseaux rue de S\u00e8vres \u00e0 Paris. Elle passe des vacances \u00e0 Granville, chez sa cousine, o\u00f9 elle fait la connaissance de la famille Dior.<br \/>\nEn 1872, \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de 19 ans, elle est mari\u00e9e \u00e0 L\u00e9on Deruelle de dix ans sont a\u00een\u00e9. C&rsquo;est un mariage de raison comme c&rsquo;est alors la r\u00e8gle dans la bourgeoisie. Il est originaire de la commune de Sus-Saint-L\u00e9ger (Nord) o\u00f9 son p\u00e8re est \u00ab propri\u00e9taire \u00bb et Conseiller g\u00e9n\u00e9ral. Il a un fr\u00e8re notaire \u00e0 Amiens. Il est lui aussi docteur en m\u00e9decine. Il a soutenu sa th\u00e8se \u00e0 Paris en 1868 et aurait fait alors la connaissance de Clemenceau. Il reprend la succession de son beau-p\u00e8re \u00e0 Sains-Richaumont et deviendra maire en 1882.<br \/>\nLes \u00e9poux Deruelle ont une fille en 1875 qui ne vivra que quelques mois. L\u00e9on Deruelle meurt en 1904.<br \/>\nEug\u00e9nie Deruelle est patriote. Elle est tr\u00e8s pieuse, va \u00e0 la messe r\u00e9guli\u00e8rement et fait dire chaque mois une messe en souvenir de ses anc\u00eatres. Elle semble plus tourn\u00e9e vers le pass\u00e9 que vers l&rsquo;avenir.<br \/>\nElle est entour\u00e9e de sa servante Jeanne Thi\u00e9ry, originaire de Saint-Quentin avec qui elle entretient des liens amicaux. Ses deux chiens Scott et Mylord sont ses compagnons fid\u00e8les. Ses relations sont tr\u00e8s nombreuses, le maire M. Pagnier, le doyen Cagniard, le conseiller g\u00e9n\u00e9ral Gaetan, mais aussi toutes sortes de notables des environs et parmi eux l&rsquo;ancien ministre Gabriel Hanotaux.<br \/>\nEn 1914, elle habite une maison moderne, \u00e9quip\u00e9e de l&rsquo;eau courante, de l&rsquo;\u00e9lectricit\u00e9 et du t\u00e9l\u00e9phone. Cent ans apr\u00e8s, cette maison est parvenue intacte avec sa v\u00e9randa dont Eug\u00e9nie Deruelle \u00e9tait si fi\u00e8re.<br \/>\nEug\u00e9nie lit beaucoup, les livres de sa biblioth\u00e8que ou ceux qu&rsquo;on lui pr\u00eate : Victor Hugo, Emile Zola, Jules Verne, George Sand, mais aussi bien d&rsquo;autres auteurs tels Bernstein et Shakespeare. Elle \u00e9crit beaucoup, \u00e0 ses amies et \u00e0 sa famille. Elle est aussi une femme tr\u00e8s active qui jardine, fait de la couture, et se livre \u00e0 toutes sortes de petits travaux. Elle g\u00e8re elle-m\u00eame son patrimoine et ses avoirs financiers. Son testament d\u00e9j\u00e0 r\u00e9dig\u00e9 bien avant 1914 est mis \u00e0 jour r\u00e9guli\u00e8rement et \u00e9volue en fonction de ses sentiments du moment. Le dernier, en 1927, r\u00e9dig\u00e9 quelques jours avant sa mort est extr\u00eamement d\u00e9taill\u00e9. N\u00e9anmoins, ses pr\u00e9cieux carnets ne sont pas mentionn\u00e9s, probablement parce que, s&rsquo;agissant de confidences, elle les a d\u00e9j\u00e0 confi\u00e9s \u00e0 M. Jourdan, son ex\u00e9cuteur testamentaire. Repr\u00e9sentant local des anciens combattants, il est en quelque sorte le d\u00e9tenteur de la m\u00e9moire de la guerre. Apr\u00e8s le d\u00e9c\u00e8s de celui-ci les carnets viendront entre les mains de M. Hincelin, maire de la commune. Son fils en sera le dernier d\u00e9tenteur.<br \/>\n<strong>Le t\u00e9moignage<\/strong><br \/>\nEug\u00e9nie Deruelle a \u00e9crit en tout trente-deux carnets, mais il n&rsquo;en subsiste que dix-neuf. Pendant plus de soixante-dix ans, les carnets passent de mains en mains. N\u00e9gligence des emprunteurs ou, on ne peut l&rsquo;exclure, volont\u00e9 d&rsquo;occulter des t\u00e9moignages parfois d\u00e9rangeants, certains disparaissent. Les p\u00e9riodes manquantes sont les trois premiers mois de la guerre, ao\u00fbt 1916, un mois entre octobre et novembre 1917 et les quatre derniers mois de la guerre. Toutefois, en juillet 1916, Eug\u00e9nie Deruelle est revenue sur les \u00e9v\u00e9nements d\u2019ao\u00fbt 1914, nous renseignant ainsi sur l\u2019arriv\u00e9e des Allemands en ao\u00fbt 1914. Le dernier carnet se termine le 10 avril 1920.<br \/>\nLes carnets sont \u00e9crits au jour le jour, d&rsquo;une \u00e9criture, lisible, rapide avec peu de fautes d&rsquo;orthographe et de rares ratures. Les supports sont au d\u00e9but les anciens agendas de son mari m\u00e9decin, puis des cahiers d\u2019\u00e9coliers reli\u00e9s avec une couverture cousue, enfin des cahiers qu\u2019elle fabrique.<br \/>\nCertains sont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9s d&rsquo;un commentaire. Le quinzi\u00e8me d\u00e9bute ainsi : \u00ab Ce carnet, trouv\u00e9 chez ma m\u00e8re, avait servi \u00e0 son grand-p\u00e8re, comme la d\u00e9dicace conserv\u00e9e l\u2019indique. Les avis et renseignements en avaient \u00e9t\u00e9 enlev\u00e9s\u2026 Aujourd\u2019hui, cette relique va avoir une autre destination : ce sera le 15e de mes confidents de cette guerre si longue et si cruelle pour nous. \u00bb<br \/>\nDans la crainte qu&rsquo;ils soient d\u00e9couverts elle dissimule soigneusement ses \u00e9crits car elle n&rsquo;ignore pas que les Allemands interdisent cette pratique. Le cur\u00e9 de Vaux-sous-Laon en a fait l&rsquo;exp\u00e9rience en \u00e9tant d\u00e9port\u00e9 pour cela.<br \/>\nCes \u00e9crits sont avant tout des confidences dans lesquelles l&rsquo;auteur livre ses \u00e9motions, ses impressions, ses ranc\u0153urs. Ils sont aussi une chronique de la vie sous l&rsquo;occupation allemande. Eug\u00e9nie Deruelle y inscrit chaque jour les \u00e9v\u00e9nements de la journ\u00e9e et toutes sortes de d\u00e9tails sur la vie du village et de ses environs. Elle semble avoir consacr\u00e9 beaucoup de temps \u00e0 leur r\u00e9daction. On le voit au cours des carnets, c&rsquo;est une occupation incontournable une confession journali\u00e8re qui permet \u00e0 cette femme seule de supporter sa condition.<br \/>\nPourtant ses conditions de vie mat\u00e9rielle sont beaucoup plus enviables que celles de beaucoup d&rsquo;autres. Certes, elle ne per\u00e7oit plus ses fermages mais elle a conserv\u00e9 des liquidit\u00e9s mises \u00e0 l&rsquo;abri dans son coffre-fort. N\u00e9anmoins sa vie n&rsquo;est plus celle d&rsquo;avant 1914. Elle est soumise \u00e0 des restrictions qu&rsquo;elle n&rsquo;a jamais connues. Plus que tous les autres habitants de Sains-Richaumont, elle subit les r\u00e9quisitions de toutes sortes. La pr\u00e9sence continuelle d&rsquo;officiers dans sa maison lui est difficilement supportable car elle est souvent rel\u00e9gu\u00e9e au rang de servante.<br \/>\n<strong>Analyse<\/strong><br \/>\nLes carnets d\u00e9butent le 29 ao\u00fbt 1914. C&rsquo;est alors la panique dans le village, les habitants fuient. Eug\u00e9nie Deruelle, apr\u00e8s avoir pris ses dispositions pour partir, se ravise au dernier moment. Pourtant les combats se d\u00e9roulent autour de Sains-Richaumont. Rapidement elle ne va plus rien ignorer de la situation. Le t\u00e9l\u00e9phone ne fonctionne plus depuis plusieurs jours, pourtant il sonne dans l&rsquo;apr\u00e8s-midi. Elle d\u00e9croche et raconte :<br \/>\nJ\u2019entends le g\u00e9n\u00e9ral de Housset dire \u00e0 l\u2019homme du poste : \u00ab T\u00e9l\u00e9phonez imm\u00e9diatement \u00e0 l\u2019\u00e9tat-major \u00e0 Marle, t\u00e9l\u00e9phonez \u00e0 la place de Laon, t\u00e9l\u00e9phonez partout o\u00f9 vous le pouvez que le 11e corps, en perdition \u00e0 Sains-Richaumont, demande du secours. \u00bb<br \/>\nDeux jours plus tard, le 31 ao\u00fbt, le g\u00e9n\u00e9ral Von Bulow vient passer la soir\u00e9e et la nuit chez elle.<br \/>\nJe commence \u00e0 d\u00e9jeuner lorsqu\u2019une auto s\u2019arr\u00eate devant la maison ; six chefs demandent : \u00ab Il nous faut votre maison, douze chambres, etc. \u00bb apr\u00e8s les avoir conduits de la cave au grenier, ils prennent tous les lits, me laissant seulement celui de Jeanne. De plus, il faut leur mettre quinze couverts dans la salle \u00e0 manger, et leur faire, pour 6 heures, \u00e0 d\u00eener pour quinze. Ma chambre est destin\u00e9e \u00e0 von Bulow de la Garde royale, et g\u00e9n\u00e9ralissime des troupes.<br \/>\nUne lacune importante fait reprendre les carnets le 26 novembre. On ne sait donc rien des premi\u00e8res semaines de l&rsquo;occupation.<br \/>\nLa maison d&rsquo;Eug\u00e9nie Deruelle \u00e9tant grande et confortable elle h\u00e9berge continuellement des officiers.<br \/>\n3 janvier 1915 : Le matin, mon chef m\u2019annonce son d\u00e9part ; il me pr\u00e9sente, avant, son successeur (pas une minute de r\u00e9pit !) : c\u2019est un juge pour la justice militaire.<br \/>\nCe juge fera beaucoup parler de lui.<br \/>\nLa suite des carnets est une v\u00e9ritable chronique du village pendant l&rsquo;occupation ponctu\u00e9e de confidences et de ressentiments. Les difficult\u00e9s de la vie de tous les jours, les r\u00e9quisitions continuelles, le comportement des Allemands, les vexations, les \u00e9migr\u00e9s, les prisonniers, la prostitution, sont autant de th\u00e8me r\u00e9currents. les nouvelles des villages environnants, gr\u00e2ce \u00e0 la r\u00e9union hebdomadaire des maires, celles du front et m\u00eame de France, au travers de la <em>Gazette des Ardennes<\/em>, sont aussi continuellement \u00e9voqu\u00e9es. Mais ce qui se passe dans sa maison est plus particuli\u00e8rement relat\u00e9. Elle s&rsquo;indigne fr\u00e9quemment du comportement des Allemands, mais s&rsquo;ils sont courtois et bien \u00e9lev\u00e9s, elle met de c\u00f4t\u00e9 sa ranc\u0153ur.<br \/>\nParcourons ces carnets pour en saisir la richesse.<br \/>\n24 avril 1915 : A midi, le soldat Maasba\u00ebl revient pour Mme Leleu, \u00e0 bicyclette depuis St-Quentin Il a eu un bien mauvais temps. Je le fais d\u00e9jeuner avec nous. C\u2019est un charmant gar\u00e7on, franc, et bien prudent.<br \/>\n28 mai 1915 : Jour des maires et grande revue des chevaux. Ils les classent et M. Marquet me dit qu\u2019il pense qu\u2019ils les prendront avec les voitures et notre mobilier, quand ils partiront : c\u2019est une belle perspective !!!<br \/>\n21 juin 1915 : Le juge re\u00e7oit des femmes qui m\u2019ont l&rsquo;air de faire un dr\u00f4le de m\u00e9tier : enfin !<br \/>\n9 septembre 1915 : Je finissais de d\u00eener lorsque M. H\u00e9non est venu mesurer mon seul noyer. Ils vont prendre ceux qui atteignent 90 cm de circonf\u00e9rence, et le mien a \u00e0 peu pr\u00e8s 104 : adieu les noix ! \u00c0 Buironfosse, ils prennent tous les sabots : ils ne laisseront rien, puisqu\u2019on ne les chasse pas\u2026<br \/>\n&#8211; 26 octobre 1915 : La salet\u00e9 du juge n\u2019est partie qu\u2019hier soir : elle a donc pass\u00e9 3 nuits ici ; le jour, elle est substant\u00e9e par le casino : c\u2019est du propre ! J\u2019enrage, mais si je me plains, on me fera quitter ma maison\u2026 Hier, elle a eu les persiennes ferm\u00e9es toute la journ\u00e9e. J\u2019aurais grand plaisir \u00e0 les savoir malades tous deux : ce n\u2019est pas charitable, mais c\u2019est trop fort, \u00e0 la fin !<br \/>\n&#8211; 18 novembre 1915 : Il est arriv\u00e9 60 prisonniers russes. Ils vont d\u00e9terrer les Prussiens tu\u00e9s par ici, et faire un cimeti\u00e8re au Sourd, dans la p\u00e2ture de Gustave Macon.<br \/>\n&#8211; 4 d\u00e9cembre 1915 : Hier matin, j\u2019ai trouv\u00e9 le juge dans le vestibule, je ne l\u2019avais pas rencontr\u00e9 depuis trois semaines ; \u00e0 son bonjour je lui dis : \u00ab Monsieur, est-ce que depuis que vous \u00eates ici, vous avez eu \u00e0 vous plaindre de moi, ou de quoi que ce soit dans ma maison ? [\u2026] Eh bien ! Alors pourquoi m\u2019infligez-vous la honte de souiller ma maison, comme vous le faites ? Vous y entretenez des femmes, et cela jusque quatre jours de suite. [\u2026] Monsieur, ma maison a toujours, depuis trois g\u00e9n\u00e9rations, \u00e9t\u00e9 respect\u00e9e et respectable, et vous en faites une maison publique ! [\u2026] Madame, c\u2019est la guerre ! Naturellement nous ne le savons que trop ! \u2014 Mais Monsieur, si Madame et Mlle Mauser se trouvaient dans de m\u00eames conditions, en Allemagne, je voudrais savoir ce qu\u2019elles en penseraient, et quelles appr\u00e9hensions vous auriez ? (L\u00e0-dessus j\u2019ai quitt\u00e9 ce sale type\u2026) Que va-t-il faire ? Le plus de mal qu\u2019il pourra. C\u2019est pourquoi, je me remets toute entre les mains de la Providence.<br \/>\n&#8211; 27 avril 1916 : La question des \u0153ufs est grosse de magots : ce matin j\u2019ai port\u00e9 mes 9 \u0153ufs ; en revenant, je lis \u00e0 la pancarte chez Dupont qu\u2019il faut donner 2 \u0153ufs par poule, et m\u00eame par coq et poussin.<br \/>\n&#8211; 21 mai 1916 : On am\u00e8ne une masse de prisonniers et prisonni\u00e8res, et ce, pour des bagatelles : une femme condamn\u00e9e \u00e0 quinze jours de prisons et quinze jours de travail parce qu\u2019elle n\u2019a pas salu\u00e9 un gendarme : eh bien ! Depuis quand et dans quel pays les femmes doivent-elles saluer les hommes la premi\u00e8re ? \u00c0 quel niveau veulent-ils nous mettre ??? Il para\u00eet qu\u2019on sera condamn\u00e9 s\u2019ils entendent qu\u2019on les traite de Prussiens ou de boches\u2026<br \/>\n&#8211; 3 juin 1916 : Mlle Elise, l\u2019\u00e9migr\u00e9e de La Neuville-Housset, arrive en prison avec trois autres jeunes filles, parce qu\u2019elles n\u2019ont pas travaill\u00e9, \u00e0 temps, dans les champs : quinze jours de travail forc\u00e9. Elle m\u2019apporte son porte-monnaie, et je lui pr\u00eate assiettes, verres et couverts pour quatre personnes.<br \/>\n&#8211; 12 septembre : 1916 On attend \u00e0 Faucousy 200 Russes qui vont faire une ligne de chemin de fer, en lieu et place du Decauville qui reliait l\u2019usine de phosphates \u00e0 la gare.<br \/>\n&#8211; 19 octobre 1916 : on va avoir 1.000 prisonniers Russes qui feront une ligne de chemin de fer de Puisieux \u00e0 St-Gobert. \u00c0 Chevennes, Mme Sarazin a d\u00fb d\u00e9m\u00e9nager toute sa ferme, o\u00f9 on loge aussi 400 Russes ; et il y en a \u00e0 Housset, La Neuville, et Richaumont !<br \/>\n&#8211; 2 novembre 1916 : En sortant de la messe, j\u2019ai vu un tableau affreux : trois tombereaux de sable amen\u00e9s par une dizaine de Belges, attel\u00e9s et encha\u00een\u00e9s comme des b\u00eates de somme ! C\u2019est horrible ! Et ils crient, et frappent sur eux avec la crosse de leurs fusils !<br \/>\n&#8211; 8 novembre 1916 : A 7 h du matin, on sonne ; c\u2019est M. S\u00e9rouart qui vient avec un ordre de r\u00e9quisition de la mairie, d\u2019avoir \u00e0 porter pour 8 h \u00e0 l\u2019usine Bayart 10 assiettes et 10 cuill\u00e8res. [\u2026] Ce n\u2019\u00e9tait pas pour servir aux \u00e9migr\u00e9s, comme on nous l\u2019avait dit, mais \u00e0 un bataillon prussien, arriv\u00e9 \u00e0 9 h, avec le corps d\u2019un colonel de la Garde, petit-fils de Bismarck, et tu\u00e9 au front de la Somme avant-hier, et qu\u2019on a enterr\u00e9, ce matin, au cimeti\u00e8re du Sourd\u2026 \u00c9tant dans le bureau de la fabrique, j\u2019ai vu d\u00e9filer ces soldats, et leur musique. Les chefs suivaient \u00e0 cheval ou en auto.<br \/>\n&#8211; 21 novembre 1916 \u00ab La fabrique de choucroute, ici, est consid\u00e9rable : on y emploie une quarantaine de femmes et une vingtaine d\u2019hommes. [\u2026] Leur service est tr\u00e8s dur : il faut \u00eatre debout tout le temps, au-dessus d\u2019une cuve dans laquelle on coupe fin les choux [\u2026]. Les femmes, en sus de cela, sont dans un b\u00e2timent ouvert \u00e0 tous les vents, et les pieds dans la boue\u2026 Des cuves, les choux passent dans des tonneaux, o\u00f9 les hommes les pi\u00e9tinent, et c\u2019est peu propre, car on s\u2019y soulage de toutes les fa\u00e7ons !.. N\u2019importe, le sel purifie tout, para\u00eet-il\u2026<br \/>\n&#8211; 31 d\u00e9cembre 1916 J\u2019ai lu, dans la <em>Gazette des Ardennes<\/em>, le message du pr\u00e9sident Wilson. J\u2019ai dit \u00e0 la marchande de journaux de m\u2019apporter chaque num\u00e9ro\u2026 C\u2019est ennuyeux de leur faire gagner de l\u2019argent, mais il faut (quand bien m\u00eame je n\u2019ai aucune foi en leurs dires) se tenir au courant\u2026<br \/>\n&#8211; 29 mai 1917 : Un des lieutenants qui viennent manger ici, M. Schmitt, est arriv\u00e9, hier soir, longtemps avant les autres convives. Il fait des caresses \u00e0 Scott, qui \u00e9tait pr\u00e8s de moi, \u00e0 l\u2019entr\u00e9e du jardin ; il cause longtemps de sa m\u00e8re, catholique son p\u00e8re, son fr\u00e8re, tous deux sont docteur en m\u00e9decine, le fr\u00e8re au front. Lui a 22 ans (on lui en donnerait 18, \u00e0 peine). [\u2026] Comme on me demandait un bouquet, il est venu avec moi dans le jardin et le clos.<br \/>\n&#8211; 18 juin 1917 : A 2 heures, deux soldats viennent pour prendre les laines des matelas. Je leur explique que M. S\u00e9rouart les a emport\u00e9es. Il faut aller avec eux l\u2019expliquer aux gendarmes qui habitent rue St-Marcel, chez Mme Lalouette m\u00e8re. Le chef me remercie, puis, me parle des cuivres aux portes (j\u2019en conclus qu\u2019ils viendront, au premier jour me d\u00e9valiser encore une fois).<br \/>\n&#8211; 26 juillet 1917 : Ces soldats retournaient au \u00ab Chemin des Dames \u00bb. Il y en avait qui pleuraient. Je ne les ai pas vus, mais leurs larmes me laisseraient bien indiff\u00e9rente\u2026<br \/>\n&#8211; 31 juillet 1917 : On m\u2019apprend que Richard Widermann a \u00e9t\u00e9 tu\u00e9 \u00ab au Chemin des Dames \u00bb. C\u2019est la premi\u00e8re fois que je n\u2019applaudis pas la mort d\u2019un Allemand\u2026 Ce brave saxon ne m\u00e9ritait pas d\u2019\u00eatre class\u00e9 avec ces bandits !<br \/>\n&#8211; septembre 1917 : Il vient d\u2019arriver, par le train, 500 Russes : \u00e0 quoi vont-ils les employer ? Ils construisent un chemin de fer du Quesnoy \u00e0 Maubeuge, mais n\u2019avancent gu\u00e8re dans leurs travaux, les a\u00e9ros se chargent de les d\u00e9molir au fur et \u00e0 mesure\u2026<br \/>\n&#8211; 26 septembre 1917 : [\u00c0 propos du lazaret d&rsquo;Efry] C\u2019est un v\u00e9ritable abattoir ! On est peu soign\u00e9 : une pilule de temps en temps\u2026 Comme aliments : caf\u00e9 au matin, ou plut\u00f4t eau rousse ; \u00e0 midi, mauvaise soupe, et le soir : eau blanche, c\u2019est-\u00e0-dire m\u00e9lang\u00e9e \u00e0 tr\u00e8s peu de farine. \u00c0 ce r\u00e9gime, la convalescence se change souvent en d\u00e9c\u00e8s, et il y meurt 6 \u00e0 10 personnes par jour\u2026 C\u2019est un lazaret install\u00e9 dans une t\u00f4lerie, o\u00f9 l\u2019on admet : les Fran\u00e7ais, les Belges, les Russes. Les religieuses sont de la maison m\u00e8re de St-Erme. Les sanitaires sont allemands et s\u2019adjugent les biscuits et certaines denr\u00e9es du ravitaillement de la C.R.B. des malades et convalescents.<br \/>\n&#8211; 2 janvier 1918 : Il nous a montr\u00e9 une photo, faite chez Mme Plonquet, le 1er de l\u2019an \u00e0 2 heures du matin\u2026 Les troisi\u00e8me et quatri\u00e8me demoiselles \u00e9taient T. L. et son amie de Laigny que M. L. est all\u00e9e chercher \u00e0 4 heures du matin\u2026 La donzelle de Laigny, qui est tr\u00e8s grosse, se trouve assise sur les genoux de Kr\u00efmm, qui en avait la charge, et qu\u2019elle masque compl\u00e8tement ! Quelles m\u0153urs !<br \/>\n&#8211; 10 janvier 1918 : A 9 heures du matin, M. le maire vient me dire que je suis d\u00e9sign\u00e9e comme otage et dois me pr\u00e9parer \u00e0 partir pour Holzminden !<br \/>\nCe d\u00e9part est un d\u00e9chirement r\u00e9trospectivement d\u00e9crit tr\u00e8s en d\u00e9tail \u00e0 la date du 25 ao\u00fbt, un mois apr\u00e8s le retour d&rsquo;Eug\u00e9nie avec notamment cette sc\u00e8ne :<br \/>\nJ\u2019ai \u00e9t\u00e9 touch\u00e9e au moment de quitter chez moi, d\u2019\u00eatre appel\u00e9e, dans la cour de Lambert, par l\u2019a\u00een\u00e9 des tracteurs qu\u2019il logeait depuis des mois. Cet homme avait toujours \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s poli envers moi. Il voulait me dire adieu, et ne pouvait le faire dans ma maison devant tout le personnel du chef. Il pleurait et me dit qu\u2019il habitait pr\u00e8s de Holzminden, et que, quand il irait chez lui en cong\u00e9, en mars, il viendrait me voir, ferait son possible pour que je loge chez lui, et que sa femme me soignerait bien\u2026 Le pauvre homme n\u2019a pas eu son cong\u00e9, et est parti de Sains\u2026 pour un autre pays.<br \/>\nLe s\u00e9jour au camp d&rsquo;Holzminden fait aussi l&rsquo;objet d&rsquo;une chronique d\u00e9taill\u00e9e qui permet de voir le fonctionnement du camp et les conditions d&rsquo;existence des otages. On y trouve la preuve des relations de son mari avec Clemenceau :<br \/>\n6 avril 1918 : On m\u2019appelle au 20 pour me remettre une fiche de 111 marks 54 envoi de \u00ab M. le Pr\u00e9sident du Conseil, ministre de la Guerre, Paris \u00bb. Il a donc re\u00e7u ma lettre du 12 janvier.<br \/>\nNous ne saurons pas comment se termine la guerre \u00e0 Sains-Richaumont. Une nouvelle lacune dans les carnets nous am\u00e8ne au 12 octobre 1919, la vie a repris.<br \/>\n&#8211; 10 avril 20 : Tout est si cher ! Et, ne recevant pas de revenus, je me demande si je pourrai continuer \u00e0 rester chez moi, o\u00f9 j\u2019ai de gros frais ! Il est vrai qu\u2019ailleurs tout est aussi cher ! Et o\u00f9 aller ???<br \/>\n[&#8230;]<br \/>\nJe termine ce cahier aussi tristement qu\u2019il f\u00fbt commenc\u00e9 au 1er janvier 1918 : quelle existence, \u00f4 mon Dieu ! Sauvez-moi du d\u00e9couragement qui me mine chaque jour davantage !!!<br \/>\nDenis Rolland<br \/>\n*<em>Les carnets d\u2019Eug\u00e9nie Deruelle, Une civile en zone occup\u00e9e durant la Grande Guerre<\/em>, pr\u00e9sent\u00e9s par Guillaume Giguet, Amiens, Encrage, 2010, 655 p., index, illustrations.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le t\u00e9moin Fernande Eug\u00e9nie Anastasie Durin est n\u00e9e le 5 mars 1853 \u00e0 Sains-Richaumont, gros bourg de Thi\u00e9rache \u00e0 proximit\u00e9 de Marle. Son p\u00e8re, Fran\u00e7ois Eug\u00e8ne Durin (1826-1870), est m\u00e9decin et maire de Sains de 1862 \u00e0 1870. 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