{"id":1281,"date":"2013-04-06T09:37:19","date_gmt":"2013-04-06T08:37:19","guid":{"rendered":"http:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/?p=1281"},"modified":"2021-09-16T19:26:02","modified_gmt":"2021-09-16T18:26:02","slug":"lorette-et-fizaine","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/2013\/04\/06\/lorette-et-fizaine\/","title":{"rendered":"Lorette, Robert, et Fizaine, Fernand"},"content":{"rendered":"<p>Nous donnons ici ce compte rendu de roman par Rapha\u00ebl Georges. Les auteurs du livre recens\u00e9 ont voulu \u00ab t\u00e9moigner \u00bb de cette fa\u00e7on de leur guerre.<br \/>\nLorette (Robert) et Fizaine (Fernand), <em>Fronti\u00e8re<\/em>, Paris, Firmin-Didot, 1930, 210 p.<br \/>\nRobert Lorette semble originaire de la r\u00e9gion de Ch\u00e2teau-Salins. Fernand Fizaine est quant \u00e0 lui n\u00e9 le 25 juin 1900 \u00e0 Moyeuvre et d\u00e9c\u00e9d\u00e9 \u00e0 Paris le 29 avril 1966. Il est l\u2019auteur de deux autres ouvrages plus tardifs . Les deux auteurs sont des amis d\u2019enfance ; ils ont fr\u00e9quent\u00e9 le m\u00eame coll\u00e8ge \u00e0 Metz avant d\u2019\u00eatre s\u00e9par\u00e9s par la guerre. Leur ouvrage est un roman \u00e0 tendance autobiographique, un genre qui permet de s\u2019arranger avec la r\u00e9alit\u00e9 : \u00ab Si certains \u00e9pisodes furent personnellement v\u00e9cus, d\u2019autres seulement observ\u00e9s, qu\u2019importe ! \u00bb, note une journaliste du <em>Figaro<\/em>, car leur ambition est de \u00ab tracer une synth\u00e8se de tous les combattants dans leur situation \u00bb . Ainsi, dans le roman, Robert Lorette devient Roland Lorquin, tandis que Fernand Fizaine pr\u00eate ses traits au personnage de Firmin Margaine. Bas\u00e9 vraisemblablement sur leurs souvenirs de guerre, le r\u00e9cit contient peu de rep\u00e8res chronologiques. Pour les dialogues, l\u2019\u00e9criture emprunte largement \u00e0 la langue parl\u00e9e et \u00e0 l\u2019argot.<br \/>\nOriginaires de Ch\u00e2teau-Salins (Roland) et de Moyeuvre (Firmin), puis scolaris\u00e9s ensemble au coll\u00e8ge Saint-Cl\u00e9ment de Metz, les deux personnages principaux ont grandi dans la partie traditionnellement francophone de la Lorraine annex\u00e9e, o\u00f9 le souvenir de la France est encore largement entretenu dans les familles. Ainsi, en 1914 encore, Roland assiste avec son p\u00e8re au d\u00e9fil\u00e9 militaire du 14 Juillet \u00e0 Nancy. Ces deux jeunes Lorrains francophiles font donc le choix de la France d\u00e8s le d\u00e9but des hostilit\u00e9s : apr\u00e8s avoir assist\u00e9 de loin \u00e0 la d\u00e9faite fran\u00e7aise de Morhange, Roland quitte sa famille en ao\u00fbt 1914, \u00e0 l\u2019\u00e2ge de 17 ans, d\u00e9cid\u00e9 \u00e0 rejoindre Nancy pour s\u2019engager dans l\u2019arm\u00e9e fran\u00e7aise. De son c\u00f4t\u00e9, Firmin tentera plus tard de mettre son plan de d\u00e9sertion \u00e0 ex\u00e9cution, quelques jours avant son conseil de r\u00e9vision, mais devra l\u2019abandonner au dernier moment et se r\u00e9soudre \u00e0 endosser \u00ab l\u2019uniforme abhorr\u00e9 \u00bb allemand. Pour sa part, Roland se montre tout \u00e0 la fois fier d\u2019int\u00e9grer l\u2019arm\u00e9e fran\u00e7aise id\u00e9alis\u00e9e et impatient de monter au front pour en d\u00e9fendre les couleurs. Il n\u2019a pas trop de mal \u00e0 s\u2019int\u00e9grer dans son r\u00e9giment du Midi. D\u00e8s ses classes \u00e0 la caserne de Toulouse, il tisse de forts liens d\u2019amiti\u00e9 avec son camarade Brissac originaire de Haute-Garonne. Au front, il b\u00e9n\u00e9ficie de la sollicitude de ses camarades qui \u00e9touffent leur joie devant lui au moment de la distribution du courrier car, coup\u00e9 de sa famille rest\u00e9e en Lorraine, soumise d\u2019ailleurs \u00e0 une surveillance \u00e9troite de la part des autorit\u00e9s allemandes depuis sa disparition suspecte, il est le seul \u00e0 \u00eatre priv\u00e9 de toute correspondance. Son bapt\u00eame du feu, \u00e0 proximit\u00e9 d\u2019Arras, est tr\u00e8s violent et lui occasionne d\u2019embl\u00e9e l\u2019exp\u00e9rience de donner la mort. La duret\u00e9 des combats, en particulier en 1916 dans le secteur de Verdun (bois d\u2019Avocourt), ainsi que les rudes conditions de vie au front att\u00e9nuent son enthousiasme initial et il attend bient\u00f4t les repos \u00e0 l\u2019arri\u00e8re avec autant d\u2019impatience que ses pairs. La dizaine de jours qu\u2019il passe en permission \u00e0 Marseille constitue un moment de r\u00e9pit particuli\u00e8rement appr\u00e9ci\u00e9, loin des images de la guerre. Au cours d\u2019une \u00e2pre bataille, se trouvant seul dans un trou d\u2019obus avec un de ses proches camarades touch\u00e9 mortellement, il \u00e9prouve un bouleversement total lorsqu\u2019il entend des soldats parler le patois lorrain dans la tranch\u00e9e adverse. Il se produit un v\u00e9ritable choc identitaire : \u00ab Il pensa soudain qu\u2019il se battait non seulement contre des ennemis, mais aussi contre des amis et peut-\u00eatre m\u00eame contre des fr\u00e8res \u00bb (p.111). Cette id\u00e9e qui l\u2019obs\u00e8de le rend d\u00e9sormais incapable de participer activement au combat : \u00ab Dans le doute, je ne tuerai plus \u00bb. Puis une nouvelle lui parvient et renforce son trouble : il apprend que son p\u00e8re, volontaire dans la Croix-Rouge, a \u00e9t\u00e9 arr\u00eat\u00e9 par une patrouille fran\u00e7aise et qu\u2019il est depuis d\u00e9tenu comme espion \u00e0 Tours. Roland parvient \u00e0 le faire lib\u00e9rer, gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019intervention de son capitaine, mais n\u2019en est pas moins \u00e9prouv\u00e9 : cette arm\u00e9e, pour laquelle il \u00e9tait pr\u00eat \u00e0 sacrifier sa vie, a emprisonn\u00e9 son p\u00e8re comme un tra\u00eetre. Enfin, un dernier \u00e9v\u00e8nement ach\u00e8ve de le pousser dans un acc\u00e8s de fureur, quand il se voit traiter de \u00ab boche \u00bb par un adjudant. Compl\u00e8tement boulevers\u00e9 par ces \u00e9preuves, il obtient de son colonel de quitter le front pour rejoindre l\u2019Alg\u00e9rie, une alternative r\u00e9serv\u00e9e aux Alsaciens-Lorrains. Il prend donc le large avec soulagement, et rejoint la caserne d\u2019Orl\u00e9ans \u00e0 Alger. Il y profite de meilleures conditions de vie, mais demande bient\u00f4t \u00e0 pouvoir rejoindre son r\u00e9giment \u00e0 l\u2019automne 1918, pour \u00e9viter de participer aux combats dans le sud-tunisien : \u00ab J\u2019aime encore mieux crever en France \u00bb. Ainsi, il retrouve dans la joie Brissac et ses anciens camarades le 9 novembre 1918 \u00e0 Pont-\u00e0-Mousson.<br \/>\nLe parcours militaire de Firmin est moins bien renseign\u00e9. Mobilis\u00e9 plus tard, les premiers chapitres qui lui sont consacr\u00e9s permettent d\u2019entrevoir les conditions de vie des civils en Lorraine, soumis \u00e0 la dictature militaire impos\u00e9e dans toute l\u2019Alsace-Lorraine. En 1916, apr\u00e8s sa tentative avort\u00e9e pour \u00e9viter l\u2019enr\u00f4lement dans l\u2019arm\u00e9e allemande en passant en Suisse, il est mobilis\u00e9 dans la 2e compagnie du IXe r\u00e9giment d\u2019infanterie bas\u00e9 en Prusse orientale. Il vit mal sa p\u00e9riode d\u2019instruction, d\u00e9non\u00e7ant la grossi\u00e8ret\u00e9 et la brutalit\u00e9 de ses camarades et des grad\u00e9s. Les Lorrains font l\u2019objet de nombreuses tracasseries, notamment quand on les surprend \u00e0 converser en fran\u00e7ais. Firmin est un jour pris \u00e0 partie par plusieurs Allemands bien d\u00e9cid\u00e9s \u00e0 le passer \u00e0 tabac, et ne doit son salut qu\u2019\u00e0 l\u2019intervention de son camarade lorrain Petitmangin, lamineur dans le civil et dot\u00e9 d\u2019une force incomparable. Dans une bagarre majestueuse, les deux arrivent finalement \u00e0 bout des assaillants. Peu de temps apr\u00e8s cependant, ils sont envoy\u00e9s sur le front russe. L\u00e0, les auteurs brossent un tableau tr\u00e8s noir de la situation, teint\u00e9 d\u2019une critique du militarisme prussien : \u00ab serfs des temps modernes \u00bb, les soldats \u00ab ne sont rien, rien que du mat\u00e9riel humain (\u2026) : Menschenmaterial ! \u00bb Ils sont soumis \u00e0 des conditions de vie tr\u00e8s difficiles (froid, faim, vermine) et une grande lassitude les gagne. Par ailleurs, Firmin ne se remet pas d\u2019avoir ass\u00e9n\u00e9 un coup de poignard mortel au soldat russe qui venait de tuer Petimangin, au moment m\u00eame o\u00f9 les deux amis avaient pr\u00e9vu de se rendre aux Russes. Pour ce qui est pris comme un acte de bravoure, il est d\u00e9cor\u00e9 de la Croix de fer, un insigne honteux pour lui et qu\u2019il cache \u00e0 sa famille (son p\u00e8re a \u00e9t\u00e9 emprisonn\u00e9 pour ses sympathies \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la France). De retour sur le front fran\u00e7ais en avril 1918, il n\u2019attend plus que la mort pour se sentir lib\u00e9r\u00e9 de ses tourments ; c\u2019est finalement une blessure par \u00e9clat d\u2019obus qui le conduit \u00e0 l\u2019h\u00f4pital pour le restant de la guerre. Lorsqu\u2019il retrouve sa caserne, celle-ci est en proie aux troubles r\u00e9volutionnaires qui agitent toute l\u2019Allemagne. Il en profite pour d\u00e9crocher une fausse permission ainsi qu\u2019un titre de transport qui lui permettent de rentrer \u00e0 Moyeuvre vers le d\u00e9but du mois de novembre 1918. Il peut alors participer aux pr\u00e9paratifs pour l\u2019arriv\u00e9e des troupes fran\u00e7aises. Le 19 novembre, en assistant au d\u00e9fil\u00e9 des Poilus \u00e0 Metz, il reconna\u00eet dans leurs rangs son ancien ami Roland. Les retrouvailles sont chaleureuses et offrent l\u2019occasion \u00e0 ce dernier, pourtant aur\u00e9ol\u00e9 du prestige de l\u2019arm\u00e9e fran\u00e7aise victorieuse, de dire son d\u00e9go\u00fbt de la guerre et de conclure : \u00ab Notre c\u0153ur, \u00e0 nous autres de la fronti\u00e8re, est trop grand pour une, et trop petit pour deux patries\u2026 \u00bb.<br \/>\nBien que publi\u00e9 sous la forme d\u2019un roman, ce qui emp\u00eache d\u2019en d\u00e9m\u00ealer le vrai du faux, ce t\u00e9moignage n\u2019en est pas moins int\u00e9ressant car il s\u2019inscrit dans la courte liste de la litt\u00e9rature de guerre d\u00e9di\u00e9e aux Alsaciens-Lorrains. A ce titre, ce roman, adapt\u00e9 ensuite en pi\u00e8ce de th\u00e9\u00e2tre, participe \u00e0 la construction et \u00e0 la fixation dans la m\u00e9moire collective de la figure du soldat alsacien-lorrain de la Grande Guerre : un homme r\u00e9solument francophile, contraint d\u2019endosser \u00e0 contrec\u0153ur l\u2019uniforme allemand. Longtemps admise, correspondant \u00e0 l\u2019image v\u00e9hicul\u00e9e en France des habitants des provinces recouvr\u00e9es, cette figure r\u00e9ductrice est aujourd\u2019hui \u00e0 nuancer. Dans cet ouvrage, les auteurs expriment leurs sentiments pro-fran\u00e7ais au moment de la guerre en les projetant sur les deux personnages principaux. Les rares allusions aux Alsaciens confortent leur id\u00e9e (par exemple p.140 : \u00ab Dans un autre r\u00e9giment de la garnison, des Alsaciens avaient tu\u00e9 \u00e0 coups d\u2019escabeau un sous-officier qui s\u2019\u00e9tait montr\u00e9 particuli\u00e8rement odieux. \u00bb). Celle-ci est en outre renforc\u00e9e par la vision manich\u00e9enne opposant une arm\u00e9e fran\u00e7aise valoris\u00e9e \u00e0 une arm\u00e9e allemande accus\u00e9e de tous les maux. Or, si l\u2019attachement \u00e0 la France perdure dans certaines familles d\u2019Alsace-Lorraine depuis l\u2019Annexion de 1871, les soldats alsaciens-lorrains faisant acte de r\u00e9bellion ou de d\u00e9sertion n\u2019en sont pas moins minoritaires. En r\u00e9alit\u00e9, si l\u2019on peut admettre la v\u00e9racit\u00e9 des sentiments des auteurs, et du coup leur description partiale des \u00e9v\u00e8nements, c\u2019est en partie li\u00e9 \u00e0 leur origine, puisqu\u2019ils sont tous deux n\u00e9s dans la marge occidentale traditionnellement francophone de la Lorraine annex\u00e9e. Cette pr\u00e9cision, qui n\u2019appara\u00eet \u00e0 aucun moment dans le r\u00e9cit, explique \u00e0 elle seule qu\u2019il ne soit pas possible de g\u00e9n\u00e9raliser leur identit\u00e9 propre au reste de la population de l\u2019Alsace-Lorraine.<br \/>\nRapha\u00ebl GEORGES, mars 2013<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Nous donnons ici ce compte rendu de roman par Rapha\u00ebl Georges. Les auteurs du livre recens\u00e9 ont voulu \u00ab t\u00e9moigner \u00bb de cette fa\u00e7on de leur guerre. Lorette (Robert) et Fizaine (Fernand), Fronti\u00e8re, Paris, Firmin-Didot, 1930, 210 p. Robert Lorette semble originaire de la r\u00e9gion de Ch\u00e2teau-Salins. 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