{"id":1489,"date":"2015-10-19T19:46:54","date_gmt":"2015-10-19T18:46:54","guid":{"rendered":"http:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/?p=1489"},"modified":"2021-09-23T16:56:53","modified_gmt":"2021-09-23T15:56:53","slug":"gillespie-alexander-douglas-1889-1915","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/2015\/10\/19\/gillespie-alexander-douglas-1889-1915\/","title":{"rendered":"Gillespie, Alexander Douglas (1889-1915)"},"content":{"rendered":"<p>1. Le t\u00e9moin<\/p>\n<p>N\u00e9 \u00e0 Linlithgow, en \u00c9cosse, Alexander Douglas Gillespie \u00e9tudie au lyc\u00e9e d&rsquo;Edimbourg avant d&rsquo;entrer \u00e0 Oxford en 1908, o\u00f9 il se distingue notamment en latin et en grec. Apr\u00e8s avoir d\u00e9croch\u00e9 sa licence, il ne poursuit pas ses \u00e9tudes de lettres classiques bien qu&rsquo;on lui pr\u00e9dise une carri\u00e8re \u00e0 l&rsquo;universit\u00e9. Il opte pour une carri\u00e8re juridique. Mais avant d&rsquo;entamer son nouveau cursus en droit, il voyage avec son p\u00e8re pendant neuf mois autour du monde, visitant l&rsquo;Afrique de l&rsquo;Est, la Chine, le Canada et les \u00c9tats-Unis.<br \/>\nEn ao\u00fbt 1914, il se porte volontaire au sein du r\u00e9giment \u00e9cossais des 2nd Argyll &amp; Sutherland Highlanders. Arriv\u00e9 en France en f\u00e9vrier 1915, avec le grade de sous-lieutenant, il \u00e9crit de nombreuses lettres \u00e0 sa famille et \u00e0 ses amis. L&rsquo;une d&rsquo;entre elles, adress\u00e9e au directeur de son coll\u00e8ge universitaire, sera publi\u00e9e dans la presse nationale et attirera l&rsquo;attention de Kipling. Gillespie y \u00e9voque l&rsquo;apr\u00e8s-guerre et imagine l&rsquo;am\u00e9nagement d&rsquo;une via sacra de la mer du nord \u00e0 la Suisse. Cette immense voie sacr\u00e9e deviendrait un lieu de p\u00e8lerinage en m\u00e9moire de tous les combattants tu\u00e9s au combat : \u00ab Ces champs sont sacr\u00e9s et je souhaiterais que lorsque la paix sera revenue notre gouvernement trouve un accord avec le gouvernement fran\u00e7ais pour construire une longue avenue entre les Vosges et la mer, ou du moins, entre La Bass\u00e9e et Ypres, \u00e0 l\u2019emplacement du no man\u2019s land qui s\u00e9parait les tranch\u00e9es. \u00bb Alexander Gillespie est un homme dont la curiosit\u00e9 est sans cesse en \u00e9veil, et qui se d\u00e9marque par des id\u00e9es innovantes, qu&rsquo;il n&rsquo;h\u00e9site pas \u00e0 mettre en pratique. C&rsquo;est ainsi qu&rsquo;il demande \u00e0 la m\u00e8re d&rsquo;un ami, Isaac Balfour (qui sera tu\u00e9 aux Dardanelles), de lui faire parvenir un livre de botanique. Devant un abri, il plantera des graines de fleurs envoy\u00e9es d&rsquo;Angleterre.<br \/>\nAlexander Gillespie est tu\u00e9 le 25 septembre 1915 au cours de la bataille de Loos, \u00e0 la t\u00eate de sa compagnie. Dans le paquetage d&rsquo;Alexander se trouvait un exemplaire du <em>Pilgrim&rsquo;s Progress <\/em>de Bunyan, c\u00e9l\u00e8bre ouvrage que beaucoup de combattants avaient emport\u00e9 en France. Gillespie y avait soulign\u00e9 le passage suivant : \u00ab J&rsquo;entrai alors dans la Vall\u00e9e de L&rsquo;ombre de la Mort. Pendant la premi\u00e8re moiti\u00e9 de mon parcours, je ne vis aucune lumi\u00e8re. Je pensai que l&rsquo;heure de ma mort \u00e9tait arriv\u00e9e quand le soleil se leva et je poursuivis mon chemin avec beaucoup plus de s\u00e9r\u00e9nit\u00e9. \u00bb Son fr\u00e8re Thomas \u00e9tait tomb\u00e9 un an auparavant dans le m\u00eame secteur.<\/p>\n<p>2. Le t\u00e9moignage<\/p>\n<p>Publi\u00e9 en 1916, le recueil de lettres d&rsquo;Alexander Gillespie sera remarqu\u00e9 par les critiques, qui souligneront la qualit\u00e9 de l&rsquo;\u00e9criture et l&rsquo;originalit\u00e9 du contenu. Ceci dit, la pr\u00e9face r\u00e9dig\u00e9e par l&rsquo;\u00e9v\u00eaque de Southwark, Hubert Burge, n&rsquo;\u00e9chappe pas \u00e0 l&rsquo;hagiographie habituelle, avec la mise en avant des notions de devoir et de sacrifice, que l&rsquo;on retrouve certes dans les lettres, mais nettement nuanc\u00e9es.<\/p>\n<p>3. Analyse<\/p>\n<p>Jour apr\u00e8s jour, de f\u00e9vrier \u00e0 septembre 1915, Alexander Gillespie \u00e9crit de longues lettres \u00e0 sa famille o\u00f9 l&rsquo;\u00e9vocation de la routine militaire et de la vie dans les cantonnements se m\u00ealent aux consid\u00e9rations plus g\u00e9n\u00e9rales sur la guerre et aux griefs contre les \u00e9tats-majors, le tout dans un style pr\u00e9cis et clair. Le volume de la correspondance, plus de 300 pages pour sept mois, est r\u00e9v\u00e9lateur du besoin imp\u00e9rieux d&rsquo;\u00e9crire qu&rsquo;\u00e9prouvent les combattants, notamment les sous-officiers qui viennent de quitter l&rsquo;universit\u00e9. Les consid\u00e9rations litt\u00e9raires ne sont pas rares mais l&rsquo;essentiel r\u00e9side dans une narration rigoureuse de la vie militaire, toutefois ponctu\u00e9e de commentaires strat\u00e9giques, politiques ou sociologiques. Pour les \u00e9tudiants qui se sont engag\u00e9s sous les drapeaux, l&rsquo;\u00e9criture quotidienne de lettres est une fa\u00e7on de lutter contre une routine militaire peu propice aux sp\u00e9culations intellectuelles. Une des caract\u00e9ristiques les plus singuli\u00e8res de cet ensemble de lettres est l&rsquo;absence d&rsquo;ancrage g\u00e9ographique. Aucun nom de lieu, des descriptions de villes et de paysages r\u00e9duites au minimum, comme si Gillespie avec voulu suivre scrupuleusement les consignes des autorit\u00e9s militaires. Etant lui-m\u00eame astreint \u00e0 lire les lettres de ses hommes pour les censurer si n\u00e9cessaire, il ne s&rsquo;est pas octroy\u00e9 le droit de prendre des libert\u00e9s avec la censure dans ses propres lettres. L&rsquo;impression qui s&rsquo;en d\u00e9gage est celle d&rsquo;une grande r\u00e9gion uniforme, vou\u00e9e \u00e0 la guerre, dont les sp\u00e9cificit\u00e9s g\u00e9ographiques ont \u00e9t\u00e9 gomm\u00e9es. Le titre que l&rsquo;\u00e9diteur a choisi pour le recueil est r\u00e9v\u00e9lateur : <em>Letters from Flanders<\/em>. Les Flandres semblent ici s&rsquo;\u00e9taler bien au-del\u00e0 de leurs fronti\u00e8res habituelles.<br \/>\nLes trois extraits qui suivent donnent un aper\u00e7u de la teneur de cette correspondance. Celui dat\u00e9 du 24 septembre est tir\u00e9 de la derni\u00e8re lettre \u00e9crite par Alexander Gillespie. Il y \u00e9voque l&rsquo;esprit de Thomas, qui l&rsquo;accompagnera et l&rsquo;aidera, esp\u00e8re-t-il, dans la bataille qui sera engag\u00e9e le lendemain. Quelques semaines auparavant, il avait cherch\u00e9 la trace du ch\u00e2teau o\u00f9 son fr\u00e8re avait pass\u00e9 sa derni\u00e8re nuit.<\/p>\n<p>12 mai 1915      \t\t\t\t   Les tranch\u00e9es<br \/>\nJe viens de voir dans un hebdomadaire une photo pleine page avec pour titre : Comment \u00e0 trois ils ont combattu cinquante Allemands et remport\u00e9 la victoire, et au-dessous le d\u00e9tail de leur haut fait. Les trois h\u00e9ros appartenaient \u00e0 notre r\u00e9giment, ce qui nous a pour le moins surpris parce que nous ne sommes jamais all\u00e9s \u00e0 La Bass\u00e9e, o\u00f9 leur exploit est cens\u00e9 avoir eu lieu. Quand on regarde attentivement la photo, on voit que les arbres sont bien en feuilles et que les soldats portent des gu\u00eatres et des bas de Highlanders, accoutrements que l&rsquo;on n&rsquo;utilise plus depuis un bon bout de temps. L&rsquo;un d&rsquo;entre nous a reconnu notre sergent pr\u00e9pos\u00e9 \u00e0 la cordonnerie. Les deux autres \u00e9taient des hommes du train, qui n&rsquo;\u00e9voluent qu&rsquo;en seconde ligne. Ils sont en g\u00e9n\u00e9ral \u00e0 plus de cinq kilom\u00e8tres des tranch\u00e9es. Bref, l&rsquo;histoire est un mensonge de A \u00e0 Z. De lire ce genre de chose ne peut qu&rsquo;amplifier notre m\u00e9fiance envers les journaux. La photo a d\u00fb \u00eatre prise pendant notre retraire l&rsquo;ann\u00e9e derni\u00e8re.<\/p>\n<p>30 juillet 1915\t\t\t\tCantonnement<br \/>\nNotre syst\u00e8me de volontariat a un inconv\u00e9nient majeur. Il incite la presse \u00e0 essayer de convaincre les officiers et les hommes du rang qu&rsquo;ils sont des h\u00e9ros. Comme ils sont venus se battre ici de leur plein gr\u00e9, ils m\u00e9ritent le meilleur traitement possible. C&rsquo;est ce qui est sous-entendu. En fait, ils ne font que ce que tout Fran\u00e7ais accomplit par obligation sans se poser de questions. Je consid\u00e8re qu&rsquo;il faut encourager les hommes \u00e0 se battre et leur donner le plus d&rsquo;ouvrage possible quand ils ne sont pas en ligne. Il y a trop d&rsquo;immobilisme ici. On ne tire pas sur les Allemands pour qu&rsquo;\u00e0 leur tour ils ne nous tirent pas dessus. Il faudrait faire feu sur toutes les cibles et viser juste, c&rsquo;est la seule fa\u00e7on de terminer cette guerre. Nous savons que lorsque nous nous en donnons la peine, nous leur sommes sup\u00e9rieurs.<\/p>\n<p>24 septembre 1915<\/p>\n<p>Mon cher papa,<br \/>\nC&rsquo;est ton anniversaire, je crois, mais je n&rsquo;ai pas trouv\u00e9 de cadeau pour toi dans ma tranch\u00e9e.<br \/>\n(&#8230;) Sous peu, nous serons au coeur de la m\u00eal\u00e9e. Si nous attaquons, ma compagnie fera partie de la premi\u00e8re vague d&rsquo;assaut, et je serai vraisemblablement celui qui la commandera. Non que j&rsquo;aie \u00e9t\u00e9 sp\u00e9cialement d\u00e9sign\u00e9, mais quelqu&rsquo;un doit le faire, et je suis le plus ancien de la compagnie. Je n&rsquo;ai pas d&rsquo;appr\u00e9hension, car je serai entour\u00e9 de tous mes amis, et si l&rsquo;esprit peut voyager, et se rendre aux endroits o\u00f9 on a le plus besoin de lui, alors Tom lui-m\u00eame (1) sera l\u00e0 pour m&rsquo;aider et me donner du courage, car il faut conserver la t\u00eate froide, sans cela aucune attaque ne peut r\u00e9ussir. Je sais qu&rsquo;il est tout aussi vain de courir des risques inutiles que de rester tranquille en arri\u00e8re. Ce sera une belle bataille, et m\u00eame quand je pense \u00e0 toi, je ne voudrais pas en \u00eatre absent. Te souviens-tu du po\u00e8me de Wordsworth, Le Guerrier Heureux ? Je ne pourrais jamais atteindre un tel degr\u00e9 de bonheur dans cette guerre mais sache que je suis tr\u00e8s heureux et quel que soit mon destin tu te souviendras de cela.<br \/>\nBon, tout ce que l&rsquo;on \u00e9crit \u00e0 un moment comme celui-l\u00e0 para\u00eet bien futile, parce que la langue ne peut exprimer tout ce que l&rsquo;homme ressent, mais j&rsquo;ai pens\u00e9 qu&rsquo;il serait bien de t&rsquo;envoyer ces quelques lignes griffonn\u00e9es \u00e0 la h\u00e2te.<br \/>\nTout mon amour filial, \u00e0 toi et \u00e0 maman,<br \/>\nBey.<br \/>\n(1) son fr\u00e8re, tu\u00e9 au combat un an auparavant<\/p>\n<p>4. Autres informations<\/p>\n<p>Le fr\u00e8re d&rsquo;Alexander, Thomas Gillespie (1892-1914), \u00e9tait \u00e9galement \u00e9tudiant \u00e0 Oxford et faisait partie de l&rsquo;\u00e9quipe universitaire d&rsquo;aviron. Il avait particip\u00e9 aux Jeux Olympiques de 1912, o\u00f9 il avait d\u00e9croch\u00e9 la m\u00e9daille d&rsquo;argent. Engag\u00e9 d\u00e8s le d\u00e9but de la guerre, avec le grade de lieutenant, il prend part \u00e0 la bataille de l&rsquo;Aisne. Tu\u00e9 le 18 octobre 1914 \u00e0 La Bass\u00e9e, il n&rsquo;a pas de s\u00e9pulture connue. Son nom est aujourd&rsquo;hui grav\u00e9 sur le m\u00e9morial du Touret. Le corps d&rsquo;Alexander n&rsquo;a pas non plus \u00e9t\u00e9 retrouv\u00e9. Il est comm\u00e9mor\u00e9 sur les panneaux 125-127 du m\u00e9morial de Loos. Alexander et Thomas \u00e9taient les deux seuls enfants de Thomas Paterson Gillespie et d&rsquo;Elizabeth Hall Chambers. Les lettres de Thomas sont incluses dans le recueil d&rsquo;Alexander, dont sa derni\u00e8re, \u00e9galement adress\u00e9e \u00e0 leur p\u00e8re, dat\u00e9e du 16 octobre 1914.<\/p>\n<p>Francis Grembert, octobre 2015<\/p>\n<p>Source :<br \/>\n<em>Letters from Flanders, written by 2nd Lieutenant A.D. Gillespie, Argyll and Sutherland Highlanders, to his home people<\/em>, Smith, Elder &amp; Co, 1916 (pr\u00e9face de l&rsquo;\u00e9v\u00eaque de Southwark : An Appreciation of two brothers)<br \/>\n<em>The Spectator<\/em>, 8 avril 1916<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>1. Le t\u00e9moin N\u00e9 \u00e0 Linlithgow, en \u00c9cosse, Alexander Douglas Gillespie \u00e9tudie au lyc\u00e9e d&rsquo;Edimbourg avant d&rsquo;entrer \u00e0 Oxford en 1908, o\u00f9 il se distingue notamment en latin et en grec. Apr\u00e8s avoir d\u00e9croch\u00e9 sa licence, il ne poursuit pas ses \u00e9tudes de lettres classiques bien qu&rsquo;on lui pr\u00e9dise une carri\u00e8re \u00e0 l&rsquo;universit\u00e9. 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