{"id":1495,"date":"2015-10-30T18:20:39","date_gmt":"2015-10-30T17:20:39","guid":{"rendered":"http:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/?p=1495"},"modified":"2021-09-23T16:57:10","modified_gmt":"2021-09-23T15:57:10","slug":"brittain-vera-1893-1971","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/2015\/10\/30\/brittain-vera-1893-1971\/","title":{"rendered":"Brittain, Vera (1893-1971)"},"content":{"rendered":"<p>1. Le t\u00e9moin<\/p>\n<p>Vera Brittain na\u00eet le 29 d\u00e9cembre 1893 \u00e0 Newcastle-under-Lyme dans une famille d\u2019industriels o\u00f9 la foi dans le progr\u00e8s, alli\u00e9e au conservatisme victorien, entra\u00eene un style de vie aust\u00e8re, que la future auteure ne manquera pas de d\u00e9noncer dans son r\u00e9cit autobiographique, <em>Testament of Youth<\/em>, paru en 1933. Arthur Brittain, le p\u00e8re de Vera, est allergique \u00e0 la litt\u00e9rature et \u00e0 la culture en g\u00e9n\u00e9ral, ne se pr\u00e9occupe que de politique locale et proclame avec fiert\u00e9 qu\u2019aucun de ses ouvriers n\u2019est syndicaliste. Vera est bonne \u00e9l\u00e8ve et peut envisager des \u00e9tudes sup\u00e9rieures. L\u2019universit\u00e9 d\u2019Oxford ayant ouvert ses portes aux \u00e9tudiantes en 1875, elle esp\u00e8re pouvoir s\u2019y inscrire, mais pour cela il lui faut combattre les conventions de son \u00e9poque. Son p\u00e8re consid\u00e8re que les \u00e9tudes ne sont d\u2019aucune utilit\u00e9 pour les filles. C\u2019est Edward, le jeune fr\u00e8re, qui ira \u00e0 Oxford. Vera est scandalis\u00e9e par cette in\u00e9galit\u00e9 de traitement et devient f\u00e9ministe. Cette revendication de l\u2019\u00e9galit\u00e9 entre hommes et femmes n\u2019est pas seulement une r\u00e9ponse \u00e0 une situation personnelle. Elle deviendra le combat de toute une vie. Dot\u00e9e d\u2019un fort temp\u00e9rament, Vera ne baisse pas les bras et finit par obtenir de son p\u00e8re l\u2019autorisation d\u2019\u00e9tudier \u00e0 Oxford.<br \/>\nVera entre \u00e0 l\u2019universit\u00e9 \u00e0 l\u2019automne 1914 et se consacre aux \u00e9tudes sans se soucier de ce qui se passe de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la Manche. Mais quand son fr\u00e8re Edward et son ami Roland Leighton d\u00e9cident de s\u2019engager, elle commence \u00e0 ressentir un d\u00e9calage entre l\u2019univers acad\u00e9mique d\u2019Oxford et le monde sanglant o\u00f9 les \u00eatres proches risquent leur vie \u00e0 tout instant. La correspondance avec celui qu\u2019elle refuse d\u2019appeler son fianc\u00e9, par principe f\u00e9ministe, l\u2019am\u00e8ne \u00e0 s\u2019int\u00e9resser de plus en plus \u00e0 la guerre et \u00e0 regretter que les femmes en soient \u00e9cart\u00e9es. Au printemps 1915, elle d\u00e9cide d&rsquo;arr\u00eater ses \u00e9tudes pour devenir infirmi\u00e8re b\u00e9n\u00e9vole.<br \/>\nVera Brittain commence son parcours hospitalier dans un \u00e9tablissement du Devonshire avant de le poursuivre \u00e0 Londres. Elle trouve une certaine s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 dans cette vie de soins hospitaliers, qui lui permet de s&rsquo;impliquer dans la r\u00e9alit\u00e9 de la guerre et de se sentir ainsi plus proche de Roland. Les deux permissions de ce dernier affermissent leur lien. Vera et Roland sont deux jeunes intellectuels p\u00e9tris d\u2019ambition qui \u00e9changent leurs vues sur la litt\u00e9rature, la religion et la politique. Mais les lettres, si pr\u00e9cieuses, produisent aussi de l\u2019insatisfaction. Vera s\u2019aper\u00e7oit que la guerre a chang\u00e9 Roland. Il est devenu distant et \u00e9nigmatique. Elle attend avec impatience sa prochaine permission pour No\u00ebl. Mais Roland est tu\u00e9 le 23 d\u00e9cembre 1915 \u00e0 H\u00e9buterne.<br \/>\nApr\u00e8s la mort de Roland, Vera Brittain veut partir soigner les bless\u00e9s \u00e0 l\u2019\u00e9tranger. Affect\u00e9e \u00e0 Malte, o\u00f9 stationne la base arri\u00e8re des troupes britanniques du front d\u2019Orient, elle peut pendant quelques mois retrouver une certaine stabilit\u00e9 \u00e9motionnelle. De retour en Angleterre, elle reprend du service dans un h\u00f4pital londonien puis est affect\u00e9e \u00e0 Etaples. La mort de son fr\u00e8re Edward, en 1918, est suivie d&rsquo;une nouvelle p\u00e9riode de deuil, qui la d\u00e9stabilise encore plus qu&rsquo;en 1916. Apr\u00e8s l\u2019Armistice, elle reprend ses \u00e9tudes \u00e0 Oxford mais n\u2019arrive pas \u00e0 r\u00e9int\u00e9grer le cours normal de la vie. Vera ne comprend pas cette facult\u00e9 qu\u2019a la soci\u00e9t\u00e9 \u00e0 oublier. Si les morts de la guerre sont officiellement comm\u00e9mor\u00e9s et ont droit \u00e0 leurs c\u00e9r\u00e9monies standardis\u00e9es, dans la vie quotidienne il n\u2019est pas de bon ton de vivre le deuil de fa\u00e7on trop marqu\u00e9e.<br \/>\nApr\u00e8s Oxford, Vera s\u2019attelle \u00e0 l\u2019\u00e9criture. Elle publie deux romans dans les ann\u00e9es 20 et travaille pour la section britannique de la S.D.N., n\u00e9e du trait\u00e9 de Versailles. Convaincue que l\u2019amiti\u00e9 et la coop\u00e9ration entre les peuples peuvent emp\u00eacher une nouvelle guerre, elle veut agir politiquement et se rapproche du parti travailliste. Ces activit\u00e9s l\u2019aident \u00e0 reprendre petit \u00e0 petit confiance en elle. Mais c\u2019est surtout l\u2019amiti\u00e9 de Winifred Holtby, \u00e9tudiante rencontr\u00e9e \u00e0 Oxford, qui la sauve. Les deux femmes deviennent ins\u00e9parables. Toutes deux sont militantes f\u00e9ministes et ont l\u2019intention de mener de front une carri\u00e8re de journaliste et d\u2019\u00e9crivain.<br \/>\nA trente ans, Vera \u00e9pouse George Catlin, un professeur sp\u00e9cialiste de science politique. Deux enfants, John et Shirley, naissent en 1927 et 1930. George enseigne dans une universit\u00e9 am\u00e9ricaine mais Vera ne souhaite pas vivre aux \u00c9tats-Unis. Le couple vit une sorte de mariage \u00e0 mi-temps. A Londres, Vera et Winifred font vie commune. Et quand George revient s\u2019installer en Angleterre, Winifred habite sous le m\u00eame toit que le couple. Cette situation g\u00e9n\u00e8re des commentaires ironiques dans le milieu litt\u00e9raire. Aujourd&rsquo;hui, les milieux lesbiens font de Vera et Winifred des ic\u00f4nes de leur cause, mais les deux femmes de lettres ont toujours d\u00e9menti une relation homosexuelle.<br \/>\nA la fin des ann\u00e9es 20, Vera entreprend d\u2019\u00e9crire son autobiographie centr\u00e9e sur la Grande Guerre. Souhaitant profiter du regain d\u2019int\u00e9r\u00eat qu\u2019a le public pour la litt\u00e9rature de guerre, elle r\u00e9dige <em>Testament of Youth<\/em>, qui se veut \u00e0 la fois un r\u00e9cit personnel et une \u00e9tude de la soci\u00e9t\u00e9 britannique des ann\u00e9es 1910-1925 vue sous l\u2019angle de la femme. Le succ\u00e8s d\u00e9passe toutes ses esp\u00e9rances. Elle devient du jour au lendemain un nom qui compte sur la sc\u00e8ne litt\u00e9raire britannique. Les ventes du livre aux \u00c9tats-Unis lui permettent de franchir r\u00e9guli\u00e8rement l\u2019Atlantique pour donner des conf\u00e9rences dans les grandes villes am\u00e9ricaines. Mais au milieu des ann\u00e9es 30, le malheur la frappe \u00e0 nouveau. Winifred Holtby meurt \u00e0 l\u2019\u00e2ge de 37 ans. En qualit\u00e9 d\u2019ex\u00e9cutrice litt\u00e9raire, Vera fait publier le dernier roman de son amie : <em>South Riding<\/em>, qui conna\u00eetra le succ\u00e8s en librairie et sera adapt\u00e9 au cin\u00e9ma.<br \/>\nA partir de 1936, le contexte international pousse Vera Brittain \u00e0 \u00e9pouser la cause du pacifisme. Comme un certain nombre de combattants de la Grande Guerre, elle veut agir pour emp\u00eacher une nouvelle guerre mondiale. Elle milite au sein de mouvements pacifistes, notamment quakers, et \u00e9crit plusieurs essais sur le sujet. Ses romans des ann\u00e9es 30 et 40 traitent \u00e9galement des cons\u00e9quences de la Premi\u00e8re Guerre mondiale et sont autant de portraits d\u2019une g\u00e9n\u00e9ration meurtrie qui refuse que l\u2019on commette les m\u00eames erreurs que par le pass\u00e9. Quand la guerre \u00e9clate, elle ne renonce pas au pacifisme, et intensifie m\u00eame son action. Celle-ci prend d\u2019autres formes : la lutte contre le blocus alli\u00e9 qui affame les populations europ\u00e9ennes et la d\u00e9nonciation des bombardements de masse sur l\u2019Allemagne. Avec courage, elle s\u2019oppose \u00e0 la strat\u00e9gie alli\u00e9e et se retrouve mise \u00e0 l\u2019index.<br \/>\nApr\u00e8s la guerre, la notori\u00e9t\u00e9 de Vera Brittain d\u00e9cline, surtout aux \u00c9tats-Unis, o\u00f9 ses prises de position contre les bombardements dits strat\u00e9giques ont laiss\u00e9 des traces. Sa carri\u00e8re litt\u00e9raire suit \u00e9galement une pente descendante. Elle continue malgr\u00e9 tout de publier r\u00e9guli\u00e8rement des essais, des romans et des ouvrages autobiographiques mais sans jamais renouer avec le succ\u00e8s. A sa demande, ses cendres seront dispers\u00e9es dans le cimeti\u00e8re italien o\u00f9 repose Edward.<\/p>\n<p>2. Le t\u00e9moignage<\/p>\n<p>En 1933, Vera Brittain publie <em>Testament of Youth<\/em>, t\u00e9moignage de guerre qui rencontrera un large public et \u00e9tablira durablement la renomm\u00e9e litt\u00e9raire de son auteure. Une adaptation pour la t\u00e9l\u00e9vision est diffus\u00e9e sur la BBC en 1979 et un film sort en salles en 2015 sous le titre <em>M\u00e9moires de Jeunesse<\/em>. Dans les ann\u00e9es 80 et 90, le journal de guerre de Vera Brittain, <em>Chronicle of Youth<\/em>, est publi\u00e9, ainsi que sa correspondance. Ces trois ouvrages constituent une documentation pr\u00e9cise et ample sur la fa\u00e7on dont les jeunes Britanniques des classes moyennes ont v\u00e9cu la guerre, et dresse un tableau particuli\u00e8rement \u00e9mouvant de la g\u00e9n\u00e9ration perdue.<\/p>\n<p>3. Analyse<\/p>\n<p><em>Testament of Youth<\/em>, r\u00e9cit autobiographie centr\u00e9 sur la Grande Guerre, a s\u00e9duit le public au d\u00e9but des ann\u00e9es trente parce qu\u2019il comblait un vide dans la litt\u00e9rature de t\u00e9moignage. Le point de vue f\u00e9minin avait d\u00e9j\u00e0 donn\u00e9 lieu \u00e0 des m\u00e9moires int\u00e9ressants, \u00e9manant essentiellement d\u2019infirmi\u00e8res ayant soign\u00e9 les bless\u00e9s dans les h\u00f4pitaux du front, mais aucune \u0153uvre majeure n\u2019avait \u00e9merg\u00e9 sur ce th\u00e8me. De par son ampleur et son parti pris de m\u00ealer une histoire personnelle \u00e0 une \u00e9tude sur le r\u00f4le de la femme pendant la guerre, cet ouvrage apporte un \u00e9clairage nouveau sur les ann\u00e9es sombres qu\u2019a connues la soci\u00e9t\u00e9 britannique entre 1914 et 1918. Vera Brittain y dresse le tableau d\u2019une nation confront\u00e9e \u00e0 la mort de masse. Sa relation avec son fianc\u00e9 Roland Leighton a dur\u00e9 \u00e0 peine plus d&rsquo;un an et n&rsquo;a donn\u00e9 lieu qu&rsquo;\u00e0 un nombre restreint de rencontres mais la guerre lui donne une intensit\u00e9 singuli\u00e8re. Les lettres que les deux jeunes gens s&rsquo;\u00e9changent, tr\u00e8s analytiques, les autorisent \u00e0 s&rsquo;exprimer avec une libert\u00e9 que n&rsquo;auraient pas permise des circonstances ordinaires. Vera demande \u00e0 Roland de ne faire aucune r\u00e9tention d&rsquo;informations. Elle veut conna\u00eetre la r\u00e9alit\u00e9 combattante dans ses moindres d\u00e9tails.<br \/>\n\u00ab\u00a0Ta lettre \u00e9crite les 7, 8 et 9 avril est arriv\u00e9e ce matin. Tu ne peux pas savoir \u00e0 quel point elle m&rsquo;a touch\u00e9e. Je tremble \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e qu&rsquo;au moment o\u00f9 je te lis tu es peut-\u00eatre expos\u00e9 au terrible danger de ces canons que tu as entendu tonner au loin, et malgr\u00e9 cela toutes mes peurs s&rsquo;effacent devant l&rsquo;espoir que je place dans ton avenir. Si seulement je pouvais les partager avec toi ! Je donnerais tout pour \u00eatre un homme le temps que dure la guerre, et redevenir une femme, naturellement, au moment o\u00f9 elle se terminera. Si je pouvais voir avec toi le feu de l&rsquo;artillerie et les fus\u00e9es lumineuses qui s&rsquo;\u00e9l\u00e8vent des tranch\u00e9es allemandes au lieu de me contenter de savoir que tu vois et entends ces choses, je crois que mon exultation bannirait toute peur. Il peut para\u00eetre facile de parler ainsi, mais je souhaiterais tant \u00e9prouver les contraintes physiques, les longues marches et m\u00eame les nuits de corv\u00e9es apr\u00e8s des journ\u00e9es d\u00e9j\u00e0 beaucoup trop charg\u00e9es.\u00a0\u00bb<br \/>\nChaque lettre re\u00e7ue ou envoy\u00e9e devient ce qui compte le plus au monde. Rarement, l&rsquo;importance du courrier n&rsquo;aura \u00e9t\u00e9 aussi \u00e9vidente \u00e0 la lecture de <em>Testament of Youth <\/em>et de la correspondance publi\u00e9e dans les ann\u00e9es 80.<br \/>\n\u00ab\u00a0Rien dans les journaux, pas m\u00eame les descriptions les plus r\u00e9alistes, ne m&rsquo;a donn\u00e9 une id\u00e9e de la guerre comme le font tes lettres.<br \/>\nLes tireurs embusqu\u00e9s, les balles, les tranch\u00e9es allemandes \u00e0 80 m\u00e8tres, l&rsquo;imminence d&rsquo;une attaque, avec tous ces dangers il semble presque impossible que quiconque puisse en r\u00e9chapper. Si jamais tu es tent\u00e9 d&rsquo;accorder peu de prix \u00e0 ta vie, n&rsquo;oublie pas que tu as laiss\u00e9 derri\u00e8re toi deux personnes qui lui accordent, elles, le prix le plus \u00e9lev\u00e9. Comment peux-tu dire : \u00ab\u00a0Ne vous inqui\u00e9tez pas pour moi\u00a0\u00bb ?<br \/>\nL&rsquo;id\u00e9e de Kingsley selon laquelle \u00ab\u00a0les hommes doivent travailler et les femmes pleurer\u00a0\u00bb, m\u00eame si elle est fausse, me semble valable pour le temps pr\u00e9sent. Je m&rsquo;acquitte autant que possible de la premi\u00e8re action et ne me sens que tr\u00e8s rarement encline \u00e0 la seconde, mais j&rsquo;avoue que celle-ci devient possible quand tu me dis que tu embrasses ma photo.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Vera ne supporte pas d&rsquo;\u00eatre mise \u00e0 l&rsquo;\u00e9cart. Son f\u00e9minisme exige la v\u00e9rit\u00e9. A la fin des ann\u00e9es 20, quand elle \u00e9crit son r\u00e9cit autobiographique, c&rsquo;est le m\u00eame souci de v\u00e9rit\u00e9 qui l&rsquo;anime. Elle cherche notamment \u00e0 comprendre les raisons qui ont pouss\u00e9 Roland \u00e0 s&rsquo;engager et explore la notion d&rsquo;h\u00e9ro\u00efsme qu&rsquo;il a toujours mis en avant. Les jeunes Britanniques issus des public schools sont impr\u00e9gn\u00e9s de cet \u00ab\u00a0h\u00e9ro\u00efsme abstrait\u00a0\u00bb qu&rsquo;ils ne parviennent pas toujours \u00e0 d\u00e9finir mais qui n&rsquo;en reste pas moins une des motivations premi\u00e8res \u00e0 leur engagement.<\/p>\n<p>Les \u00e9tapes du deuil sont nomm\u00e9es et analys\u00e9es, notamment le processus d&rsquo;id\u00e9alisation du soldat tu\u00e9 au combat. Affect\u00e9e dans un h\u00f4pital \u00e0 Malte, Vera entreprend une correspondance assidue avec son fr\u00e8re et deux amis de celui-ci, Victor et Geoffrey, lesquels \u00e9taient \u00e9galement des amis de Roland. Pendant quelques mois, elle ne vit plus que par les liens qui se sont forg\u00e9s au sein de cette petite communaut\u00e9 d\u2019amiti\u00e9. Quand elle apprend que Victor a \u00e9t\u00e9 bless\u00e9 et qu\u2019il est devenu aveugle, elle d\u00e9cide de d\u00e9missionner de son poste d\u2019infirmi\u00e8re b\u00e9n\u00e9vole et de revenir en Angleterre pour l\u2019\u00e9pouser, estimant que c\u2019est la seule fa\u00e7on pour elle d\u2019\u00eatre fid\u00e8le \u00e0 ses amis et \u00e0 la m\u00e9moire de Roland. Mais Victor meurt quelques semaines plus tard, tout comme Geoffrey, dont le corps ne sera jamais retrouv\u00e9. Vera r\u00e9int\u00e8gre le circuit du b\u00e9n\u00e9volat hospitalier et se retrouve \u00e0 \u00c9taples, dans un des nombreux h\u00f4pitaux de la C\u00f4te d\u2019Opale. Les conditions y sont particuli\u00e8rement difficiles, surtout \u00e0 l\u2019approche de la grande offensive allemande du printemps 1918. C\u2019est \u00e0 ce moment-l\u00e0 que son p\u00e8re lui \u00e9crit pour lui demander de revenir soigner sa m\u00e8re, tomb\u00e9e malade. Malgr\u00e9 l\u2019ind\u00e9pendance qu\u2019elle a acquise au cours des trois derni\u00e8res ann\u00e9es, le poids de son \u00e9ducation la contraint \u00e0 revenir au pays. Le t\u00e9l\u00e9gramme annon\u00e7ant la mort de son fr\u00e8re Edward sur le front italien arrive en juin.<br \/>\nVera conna\u00eet \u00e0 nouveau le deuil et sombre dans la d\u00e9pression. Comme elle l&rsquo;avait fait pour Roland, elle cherche \u00e0 conna\u00eetre les circonstances exactes de la mort d&rsquo;Edward. Cette qu\u00eate quasi obsessionnelle n&rsquo;aboutit qu&rsquo;\u00e0 de maigres r\u00e9sultats, le colonel commandant l&rsquo;unit\u00e9 d&rsquo;Edward se contentant du discours st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9 qu&rsquo;on tient en pareil cas \u00e0 la famille. L&rsquo;\u00e9tat de prostration dans lequel est plong\u00e9e Vera continuera bien apr\u00e8s l&rsquo;Armistice. Cette r\u00e9alit\u00e9 de la perte, dont des centaines de milliers de famille ont fait l&rsquo;exp\u00e9rience, n&rsquo;a que rarement eu le droit de cit\u00e9 dans la litt\u00e9rature de t\u00e9moignage. Vera Brittain choisit de briser le silence et de dire pr\u00e9cis\u00e9ment la douleur. Le succ\u00e8s de <em>Testament of Youth <\/em>s&rsquo;explique en grande partie par cette parole d\u00e9voil\u00e9e, qui a rarement pu \u00eatre exprim\u00e9e.<\/p>\n<p>Le t\u00e9moignage de guerre de Vera Brittain n&rsquo;est pas seulement ax\u00e9 sur le deuil. Son exp\u00e9rience d&rsquo;infirmi\u00e8re b\u00e9n\u00e9vole (V.A.D., Voluntary Aid Detachment) est largement document\u00e9e. Ayant travaill\u00e9 dans plusieurs h\u00f4pitaux sur le sol britannique, \u00e0 Malte et \u00e0 \u00c9taples, elle a une pratique diversifi\u00e9e des soins hospitaliers militaires et peut dresser un tableau assez complet des conditions dans lesquelles les jeunes filles britanniques ont exerc\u00e9 leur mission pendant la Grande Guerre.<\/p>\n<p>La lecture de <em>Testament of Youth<\/em>, du journal \u00e9crit pendant la guerre (<em>Chronicle of Youth<\/em>) et de la correspondance avec Roland, Edward, Victor et Geoffrey, permet de comparer diff\u00e9rents niveaux d&rsquo;\u00e9criture testimoniale et de d\u00e9gager les probl\u00e9matiques associ\u00e9es \u00e0 chacun d&rsquo;entre eux. En 1939, elle comparait <em>Testament of Youth <\/em>\u00ab\u00a0\u00e0 une for\u00eat dont on ne distingue pas les arbres, tandis que le journal permettait au contraire de voir les arbres un par un, sans perspective certes, mais avec davantage d\u2019imm\u00e9diatet\u00e9.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Francis Grembert, octobre 2015<\/p>\n<p>4. Extrait traduit (<em>Testament of Youth<\/em>) : Les prisonniers allemands de l&rsquo;h\u00f4pital 24 d&rsquo;Etaples<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0L&rsquo;h\u00f4pital \u00e9tait d&rsquo;un cosmopolitisme assez inhabituel, abritant entre autres des prisonniers allemands et des officiers portugais. De ces derniers, je ne me souviens de rien sauf de leur habitude de sauter en marche du tram qui rejoignait le Touquet pour aller se soulager la vessie \u00e0 la vue de tous. La plupart des prisonniers \u00e9taient log\u00e9s &#8211; si l&rsquo;on peut utiliser ce mot &#8211; dans de grandes tentes, mais un marabout \u00e9tait r\u00e9serv\u00e9 aux grands bless\u00e9s. En ao\u00fbt 1917, ses occupants &#8211; que l&rsquo;on devait \u00e0 Messines et \u00e0 l&rsquo;Yser &#8211; virent arriver de nouveaux venus, bless\u00e9s pendant les r\u00e9centes batailles du Saillant d&rsquo;Ypres, au cours desquelles la Route de Menin et la Cr\u00eate de Passchendaele avaient tristement gagn\u00e9 le droit \u00e0 la post\u00e9rit\u00e9.<br \/>\nBien qu&rsquo;aujourd\u2019hui encore nous nous targuions, il me semble, d&rsquo;avoir trait\u00e9 les prisonniers en toute impartialit\u00e9, il faut tout de m\u00eame admettre que les tentes de ces derniers \u00e9taient souvent humides et que le personnel devenait rare dans le pavillon \u00e0 chaque fois qu&rsquo;il y avait une offensive, ce qui \u00e9tait presque toujours le cas. Une des choses de la guerre dont je me souviens avec le plus de plaisir est la disponibilit\u00e9 des infirmi\u00e8res et des b\u00e9n\u00e9voles du pavillon des Allemands, qui pr\u00e9f\u00e9raient subir une surcharge de travail plut\u00f4t que de n\u00e9gliger les prisonniers. A l&rsquo;\u00e9poque de mon arriv\u00e9e, l&rsquo;\u00e9quipe du pavillon avait pass\u00e9 une consigne visant \u00e0 supprimer les demi-journ\u00e9es libres, le personnel ne s&rsquo;octroyant plus qu&rsquo;une heure ou deux de repos quand se pr\u00e9sentait une accalmie dans les soins \u00e0 dispenser.<br \/>\nAvant la guerre, je n&rsquo;\u00e9tais jamais all\u00e9e en Allemagne, et je n&rsquo;avais quasiment jamais rencontr\u00e9 d&rsquo;Allemands, \u00e0 part deux-trois enseignantes \u00e0 Sainte-Monica, que la petite provinciale que j&rsquo;\u00e9tais d\u00e9testait sans r\u00e9serve pour la simple raison qu&rsquo;elles \u00e9taient \u00e9trang\u00e8res. Il \u00e9tait donc un peu d\u00e9concertant de se retrouver l\u00e2ch\u00e9e, seule &#8211; les b\u00e9n\u00e9voles commen\u00e7aient une heure avant les infirmi\u00e8res &#8211; au milieu d&rsquo;une trentaine de repr\u00e9sentants de la nation qui, comme je l&rsquo;avais entendu si souvent, avait crucifi\u00e9 des Canadiens, coup\u00e9 des mains aux b\u00e9b\u00e9s et fait subir des \u00ab\u00a0atrocit\u00e9s\u00a0\u00bb innommables \u00e0 de pauvres femmes vertueuses. Quand j&rsquo;avais entendu ces r\u00e9cits, je n&rsquo;y avais pas cru, du moins me semblait-il, mais finalement je n&rsquo;en \u00e9tais plus tout \u00e0 fait s\u00fbre. En fait, je n&rsquo;\u00e9tais pas loin de m&rsquo;attendre \u00e0 ce qu&rsquo;un ou deux patients sautent de leur lit pour essayer de me violer, mais je me suis vite aper\u00e7u qu&rsquo;aucun d&rsquo;entre eux n&rsquo;\u00e9tait en mesure de violer qui que ce soit, l&rsquo;effort d\u00e9mesur\u00e9 qu&rsquo;ils faisaient pour s&rsquo;accrocher \u00e0 une vie o\u00f9 la balance penchait d\u00e9j\u00e0 fortement du mauvais c\u00f4t\u00e9 suffisait amplement \u00e0 les occuper.<br \/>\nAu moins un tiers des hommes \u00e9taient en train de mourir ; les soins quotidiens ne consistaient pas \u00e0 changer des bandes de gaze souill\u00e9es mais \u00e0 stopper des h\u00e9morragies, replacer des sondes intestinales et vider puis r\u00e9ins\u00e9rer d&rsquo;innombrables tubes de caoutchouc. Attenant au pavillon, il y avait un petit bloc o\u00f9 tout au long de la journ\u00e9e un major op\u00e9rait les cas difficiles. Basan\u00e9 de peau, il poss\u00e9dait des yeux bruns houleux et savait parler allemand. D&rsquo;apr\u00e8s ce qu&rsquo;on m&rsquo;a dit, il avait dirig\u00e9 avant la guerre un h\u00f4pital allemand dans une quelconque r\u00e9gion tropicale d&rsquo;Am\u00e9rique du Sud. Les deux premi\u00e8res semaines, j&rsquo;ai travaill\u00e9 sous ses ordres en compagnie d&rsquo;une infirmi\u00e8re-en-chef au caract\u00e8re accommodant. Notre entente \u00e9tait parfaite. Je me demande encore souvent comment nous pouvions boire du th\u00e9 et manger des g\u00e2teaux dans la salle d&rsquo;op\u00e9ration, ce que nous faisions r\u00e9guli\u00e8rement. La puanteur y \u00e9tait extr\u00eame, la temp\u00e9rature avoisinait les 35\u00b0 et nous \u00e9tions entour\u00e9s de tas de pansements souill\u00e9s et de restes humains. Apr\u00e8s les \u00ab\u00a0cas l\u00e9gers\u00a0\u00bb que j&rsquo;avais soign\u00e9s \u00e0 Malte, le pavillon des Allemands fut pour moi un v\u00e9ritable bapt\u00eame de sang et de pus.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Sources :<br \/>\n<em>Testament of Youth<\/em>, 1933<br \/>\n<em>Chronicle of Youth (War diary 1913-1917),<\/em>1981<br \/>\n<em>Letters from a Lost Generation, Vera Brittain and four friends<\/em>, 1998<br \/>\n<em>Vera Brittain, a life<\/em>, Paul Berry et Mark Bostridge, 1995<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>1. Le t\u00e9moin Vera Brittain na\u00eet le 29 d\u00e9cembre 1893 \u00e0 Newcastle-under-Lyme dans une famille d\u2019industriels o\u00f9 la foi dans le progr\u00e8s, alli\u00e9e au conservatisme victorien, entra\u00eene un style de vie aust\u00e8re, que la future auteure ne manquera pas de d\u00e9noncer dans son r\u00e9cit autobiographique, Testament of Youth, paru en 1933. 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