{"id":1536,"date":"2016-02-20T20:50:50","date_gmt":"2016-02-20T19:50:50","guid":{"rendered":"http:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/?p=1536"},"modified":"2021-09-23T16:59:14","modified_gmt":"2021-09-23T15:59:14","slug":"resal-paul-1894-1983","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/2016\/02\/20\/resal-paul-1894-1983\/","title":{"rendered":"R\u00e9sal, Paul (1894-1983)"},"content":{"rendered":"<p>1. le t\u00e9moin<br \/>\nPaul R\u00e9sal, n\u00e9 en 1894, est licenci\u00e9 en Lettres et en ann\u00e9e pr\u00e9paratoire \u00e0 Sciences-Po en 1914. Caporal en 1915 au 18e r\u00e9giment d\u2019artillerie, il obtient l\u2019aviation apr\u00e8s un s\u00e9jour de 9 mois \u00e0 Carency en Artois. Volant \u00e0 la N 83 (protection), il est bless\u00e9 en mars 1917, puis revole en janvier 1918 \u00e0 la C 46 (chasse) dont il prend le commandement (comme sous-lieutenant) en octobre 1918 ; deux victoires, trois citations, l\u00e9gion d\u2019honneur en avril 1917. Il meurt en 1983. Voir les notices de ses fr\u00e8res Salem, Youn\u00e8s et Louis.<br \/>\n2. le t\u00e9moignage<br \/>\nL\u2019important fonds \u00e9pistolaire de la famille R\u00e9sal, constitu\u00e9 pendant la Grande Guerre,  a d\u00e9j\u00e0 donn\u00e9 lieu \u00e0 l\u2019\u00e9laboration d\u2019un film documentaire (L. Veray, <em>Cicatrices<\/em>, 2013) et \u00e0 la publication de <em>Femmes sur le pied de guerre. Chronique d\u2019une famille bourgeoise 1914 \u2013 1918 <\/em>(R\u00e9sal J., Allorant P., Septentrion, 2014). Avec <em>La Grande Guerre \u00e0 tire d\u2019ailes, correspondance de deux fr\u00e8res dans l\u2019aviation (1915 \u2013 1918), <\/em>\u00e9dition \u00e9tablie par Jacques R\u00e9sal et Pierre Allorant, Edition Encrage (Prix a\u00e9ro-club de France 2015), l\u2019accent est mis surtout sur les \u00e9changes des deux fr\u00e8res Louis et Paul. Il s\u2019agit d\u2019un choix de lettres, \u00e9chang\u00e9es de 1915 \u00e0 1918, qui nous permet d\u2019entrer dans le v\u00e9cu de la guerre de deux jeunes \u00e9tudiants issus de cette famille d\u2019ing\u00e9nieurs polytechniciens. Ces deux fr\u00e8res, sportifs et passionn\u00e9s d\u2019aviation avant-guerre, deviennent respectivement observateur et pilote de chasse et s\u2019\u00e9crivent r\u00e9guli\u00e8rement, \u00e9changeant aussi avec leurs parents et leurs fr\u00e8res et s\u0153urs. Ce choix de lettres est compl\u00e9t\u00e9 par des extraits <em>d\u2019Heures de Guerre <\/em>(annexe 22), r\u00e9dig\u00e9 en 1942 par Paul et qui raconte son exp\u00e9rience du conflit.<br \/>\n3. analyse<br \/>\na) le quotidien<br \/>\nLes \u00e9changes de lettres d\u00e9crivent d\u2019abord ce qu\u2019est la vie de l\u2019aviateur de la Grande Guerre (formation, missions, combats, anecdotes). Paul et Louis veulent t\u00e9moigner sur ce qu\u2019ils font, d\u00e9crire leur quotidien, expliquer leurs vols. Le danger est minor\u00e9 dans la correspondance avec la m\u00e8re, les d\u00e9tails techniques s\u2019effacent pour les s\u0153urs mais sont centraux avec les fr\u00e8res et le p\u00e8re. Louis lui \u00e9crit (4 novembre 1915, p. 54) : \u00ab tu m\u2019as demand\u00e9 depuis longtemps quel est le travail que je fais \u00bb, s\u2019ensuivent trois pages synth\u00e9tiques qui d\u00e9crivent la fonction d\u2019observateur d\u2019artillerie telle qu\u2019il la pratique au quotidien. Paul \u00e9voque toutes les \u00e9tapes de sa formation (Avord, avril 1916) : \u00ab Maintenant que j\u2019ai 1 h 3\/4 de vol, je pars tout seul (le moniteur met ses mains sur mes \u00e9paules), je vole seul malgr\u00e9 le vent et les coups de tabac.\u00bb Dans une autre lettre (septembre 1916),  il \u00e9voque longuement la technique de l\u2019atterrissage sur Nieuport 10, avec une clart\u00e9 qui ferait honneur \u00e0 un manuel de pilotage. Les combats sont d\u00e9crits avec enthousiasme ou tourment moral  (Paul \u00e0 Louis, 5 mars 1917) \u00ab tu as su par la famille [il a \u00e9crit \u00e0 son p\u00e8re] le combat que j\u2019ai eu, et au cours duquel l\u2019avion que je prot\u00e9geais a \u00e9t\u00e9 descendu. C\u2019est une malheureuse affaire, et, pour moi, un d\u00e9but f\u00e2cheux bien que je n\u2019aie rien \u00e0 me reprocher. \u00bb Louis raconte des vols \u00ab int\u00e9ressants \u00bb, mais aussi une descente rapide alors que son pilote est bless\u00e9 (18 mars 1916) ou les circonstances de sa propre blessure le 31 mai 1918. La volont\u00e9 didactique de ces lettres, jointe \u00e0 la clart\u00e9 des descriptions donne un t\u00e9moignage utile \u00e0 qui s\u2019int\u00e9resse \u00e0 la guerre a\u00e9rienne.<br \/>\nb) la guerre vue par des aviateurs<br \/>\nUn second th\u00e8me se d\u00e9gage avec des r\u00e9flexions sur la guerre, sa conduite, son arri\u00e8re-plan moral et politique. Le t\u00e9moignage, sans allusion religieuse, \u00e9voque un arri\u00e8re-plan conservateur, Louis qualifiant (p. 58) la gauche de l\u2019Union sacr\u00e9e en 1915 de \u00ab braillards lamentables \u00bb, et \u00e9voque \u00ab ces salauds de socialistes, qui font encore du sentimentalisme absurde, et qui, du haut de leur grandeur, consid\u00e8rent que la France serait d\u00e9shonor\u00e9e si elle reprenait l\u2019Alsace-Lorraine aux Boches. \u00bb L\u2019h\u00e9ritage antidreyfusard de la famille appara\u00eet une fois (Paul, 31 janvier 1918, p. 209): \u00ab Il y a trois juifs \u00e0 l\u2019escadrille, caract\u00e8re que je n\u2019aime gu\u00e8re, mais ce sont des gar\u00e7ons instruits et bien \u00e9lev\u00e9s, avec qui je peux parler agr\u00e9ablement. \u00bb Leur vision de la situation strat\u00e9gique en 1915 est souvent erron\u00e9e, ils d\u00e9pendent de la grande presse, \u00ab il para\u00eet que les Russes filent une pile aux Boches ; de notre c\u00f4t\u00e9 on ne mollira pas et je pense que c\u2019est le commencement de la fin \u00bb (17 septembre 1915, p. 31) ou \u00ab les Serbes sont des types \u00e9patants et les affaires ont l\u2019air de mieux tourner l\u00e0-bas \u00bb (14 novembre 1915, p. 58). L\u2019offensive de Champagne est vue comme une victoire fran\u00e7aise et ils gardent confiance au printemps 1918 devant les derniers succ\u00e8s allemands.<br \/>\nPaul, brigadier dans l\u2019artillerie en Artois, d\u00e9crit fin mai 1915 \u00e0 Carency un moral tr\u00e8s bas : \u00ab Je ne sais s\u2019il en est de m\u00eame dans ta r\u00e9gion, mais ici l\u2019esprit des hommes n\u2019est pas fameux, j\u2019allais dire d\u00e9testable en pensant \u00e0 certains types en particulier. Ils trouvent que cela va trop doucement, c\u2019est vrai \u2013 et que jamais on ne repoussera le boche, qu\u2019il vaudrait mieux terminer tout de suite, et que les biffins ne veulent rien savoir, et qu\u2019ils en ont assez \u00bb (31 mai 1915, p. 277). Le th\u00e8me des embusqu\u00e9s est r\u00e9current, et Paul d\u00e9crit ainsi ses condisciples : \u00ab Pour ce qui est des \u00e9l\u00e8ves, nous sommes tr\u00e8s nombreux, 200. Les 3\/4 sont des cavaliers qui, sur le point d\u2019\u00eatre mut\u00e9s dans l\u2019infanterie, ont demand\u00e9 l\u2019aviation. Sauf quelques amateurs, les autres sont venus l\u00e0 pour quitter le front et y retourner le plus tard possible. (\u2026) Tous arriv\u00e9s par piston. \u00bb<br \/>\nLes pilotes ont la r\u00e9putation d\u2019\u00eatre des \u00ab noceurs \u00bb et Louis r\u00e9sume dans un passage  int\u00e9ressant &#8211; \u00ab je commence \u00e0 bien les conna\u00eetre \u00bb- ce qu\u2019il faut penser des aviateurs (16 f\u00e9vrier 1916, p. 76) : \u00ab Ils sont envi\u00e9s et c\u2019est probablement pour cela qu\u2019on dit qu\u2019ils font la noce \u00bb. Il d\u00e9veloppe l\u2019id\u00e9e que bien que \u00ab chics \u00bb et parfois \u00ab un peu bluffeurs \u00bb, les aviateurs sont simples et ne s\u2019amusent pas diff\u00e9remment des autres militaires : lors d\u2019un stage de tir \u00e0 Cazeaux, 30 stagiaires sont  cantonn\u00e9s \u00e0 Arcachon, \u00ab les premiers jours, des poules sont venues de Bordeaux sachant cette arriv\u00e9e, et pour avoir de la client\u00e8le. Au restaurant, on s\u2019est fichu d\u2019elles et, comme elles n\u2019avaient aucun succ\u00e8s, elles ont fichu le camp et chacun de nous vit d\u2019une fa\u00e7on bien p\u00e9p\u00e8re et bourgeoise. \u00bb Pour lui, ceux qui font une \u00ab noce carabin\u00e9e \u00bb sont rares et ne sont pas approuv\u00e9s par les autres aviateurs.<br \/>\nc) le combattant intime<br \/>\nSyst\u00e8me des valeurs, relations avec la famille, ma\u00eetrise de soi : ces lettres \u00e9voquent l\u2019espace intime du combattant et l\u2019habitus d\u2019une famille bourgeoise du d\u00e9but du XXe si\u00e8cle. Les fr\u00e8res pr\u00e9sentent nominalement \u00e0 leurs parents leurs camarades, et leur m\u00e8re s\u2019enquiert d\u2019eux souvent : elle leur \u00e9crit par exemple \u00e0 l\u2019occasion de blessures, elle s\u2019informe de leur r\u00e9tablissement. Malgr\u00e9 la mort d\u2019un autre fr\u00e8re tu\u00e9 \u00e0 sa batterie en 1914, Paul et Louis partagent confiance et \u00e9nergie. Le combat a\u00e9rien est recherch\u00e9 pour vivre un moment \u00ab tr\u00e8s sport \u00bb avec un comportement que l\u2019on esp\u00e8re \u00ab tr\u00e8s chic \u00bb. Cet enthousiasme diminue chez Louis avec la dur\u00e9e de la guerre, il est remplac\u00e9 par une recherche de contr\u00f4le de soi. En novembre 1915, sa m\u00e8re Julie lui avait \u00e9crit (p. 53) : \u00ab quand tu as le noir, il ne faut pas te laisser aller \u00e0 cette impression qui ne peut \u00eatre que mauvaise pour toi. Tu admires l\u2019\u00e9nergie, et avec raison ; en cette circonstance, domine-toi et veuille reprendre ton \u00e9quilibre. \u00bb Lors d\u2019une crise morale beaucoup plus grave apr\u00e8s l\u2019\u00e9chec d\u2019avril 1917, il \u00e9change avec sa s\u0153ur : \u00ab J\u2019ai peut-\u00eatre fait des choses bien depuis que je suis sur le front, mais pas une ne m\u2019a co\u00fbt\u00e9 l\u2019effort de maintenant. (\u2026) Malgr\u00e9 mes id\u00e9es noires j\u2019esp\u00e8re passer une bonne permission \u00e0 Chaumes, qui me remontera un peu et me redonnera l\u2019insouciance que j\u2019avais en arrivant sur le front. Excuse-moi de te dire toutes ces choses peu remontantes, mais \u00e7a me fait du bien de te communiquer ce que je pense en ce moment. Ne montre pas cette lettre \u00e0 Maman qui serait un peu affol\u00e9e, dis-lui seulement que je vais tr\u00e8s bien physiquement \u00bb (p. 164). Paul est bless\u00e9 gravement et perd un \u0153il dans un combat le 24 mars 1917 (il r\u00e9ussira \u00e0 voler en op\u00e9rations avec un \u0153il de verre), il \u00e9crit \u00e0 son p\u00e8re : \u00ab Tu as l\u2019air \u00e9tonn\u00e9 que j\u2019aie accept\u00e9 mon infirmit\u00e9 avec d\u00e9sinvolture, je trouve que ce serait le contraire qui serait surprenant : il est \u00e9videmment f\u00e2cheux de perdre une partie de ses facult\u00e9s, mais devant le fait accompli et d\u00e9finitif, il me semble inutile et enfantin de se plaindre. (\u2026) C\u2019est, je crois, ce qu\u2019un certain Z\u00e9non avait \u00e9crit \u00e0 son p\u00e8re, il y a trois mille ans ; c\u2019est assez simple, et je me demande pourquoi il en faisait un tel chiqu\u00e9. \u00bb L\u2019intime masculin affectif et surtout sexuel est rarement \u00e9voqu\u00e9 dans les \u00e9crits de la Grande Guerre, ce qui rend pr\u00e9cieux un passage de Louis (20 ans) \u00e0 son fr\u00e8re o\u00f9 il expose sa conception de ce que doit \u00eatre sa sexualit\u00e9 (p.76) : \u00ab pour moi, tu seras peut-\u00eatre \u00e9pat\u00e9 par ce que je vais te dire : je n\u2019ai jamais bais\u00e9 de femme et je ne suis pas all\u00e9 au bordel ; voici pourquoi : d\u2019abord je ne veux pas faire cette op\u00e9ration avec n\u2019importe qui, cela me d\u00e9go\u00fbte et me fait le m\u00eame d\u00e9go\u00fbt que de me laver les dents avec une brosse \u00e0 dent d\u2019une personne \u00e9trang\u00e8re ; on me proposerait de le faire avec telle jeune femme que je connais depuis longtemps et qui est bien, \u00e9videmment j\u2019accepterais, mais avec la premi\u00e8re putain venue cela me couperait la chique (\u2026) cela ne m\u2019emp\u00eache pas de dire des grivoiseries et d\u2019en entendre et de les comprendre, et m\u00eame de grosses cochonneries (\u2026). Mes camarades \u00e0 l\u2019escadrille se doutent bien de ce que je suis, mais ils ne me blaguent pas \u00e0 ce sujet, et me comprennent bien, du reste. \u00bb Une autre richesse de ces lettres est de nous pr\u00e9senter un parler \u00ab taupin \u00bb, l\u2019expression d\u2019une oralit\u00e9 qui nous rend ces acteurs tr\u00e8s vivants : les vols, les missions sont \u00ab \u00e9patantes \u00bb, \u00ab tr\u00e8s chouettes \u00bb ou \u00ab \u00e0 la noix de coco \u00bb, l\u2019expression la plus r\u00e9currente \u00e9tant \u00ab \u00e7a gaze \u00bb (\u00e7a va, c\u2019est bien). Louis \u00e9voque des soucis pour une homologation de victoire \u00ab pour mon boche, cela ne gaze pas fort, on n\u2019a pas assez de preuves, une seule n\u2019est pas suffisante : alors, pour la croix, macache tu penses \u00bb (p. 168).<br \/>\nEn 1942 Paul r\u00e9dige ses souvenirs dans <em>Heures de guerre<\/em> et sa conclusion confirme, a posteriori, l\u2019extr\u00eame diversit\u00e9 de la perception du conflit par les combattants et anciens combattants, \u00e0 la fois \u00e0 cause du cadre sp\u00e9cifique de l\u2019aviation, tr\u00e8s diff\u00e9rent de la tranch\u00e9e, et de celui des valeurs personnelles, sociales et politiques, avec lesquelles le conflit a \u00e9t\u00e9 v\u00e9cu : \u00ab Si la guerre est une r\u00e9alit\u00e9 abominable, elle est, pour ceux qui se battent, l\u2019occasion, m\u00eame s\u2019ils n\u2019en ont pas conscience, de mener l\u2019existence la plus conforme \u00e0 leur vocation d\u2019homme, le d\u00e9sint\u00e9ressement et l\u2019esprit de sacrifice \u00e9tant l\u2019exigence fondamentale de la nature humaine ; c\u2019est pourquoi tant de ceux qui ont fait la guerre, ont gard\u00e9 la nostalgie d\u2019une \u00e9poque exaltante, dont souvent ils n\u2019ont pas retrouv\u00e9 l\u2019\u00e9quivalent dans le bonheur de la paix \u00bb (p. 312).<\/p>\n<p>Vincent Suard, f\u00e9vrier 2016<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>1. le t\u00e9moin Paul R\u00e9sal, n\u00e9 en 1894, est licenci\u00e9 en Lettres et en ann\u00e9e pr\u00e9paratoire \u00e0 Sciences-Po en 1914. 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