{"id":164,"date":"2008-09-03T20:52:57","date_gmt":"2008-09-03T19:52:57","guid":{"rendered":"http:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/2008\/09\/03\/de-ligonnes-bernard-1865-1936\/"},"modified":"2021-09-09T17:15:40","modified_gmt":"2021-09-09T16:15:40","slug":"de-ligonnes-bernard-1865-1936","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/2008\/09\/03\/de-ligonnes-bernard-1865-1936\/","title":{"rendered":"Ligonn\u00e8s, Bernard de (1865-1936)"},"content":{"rendered":"<p><strong>1. Le t\u00e9moin<\/strong><\/p>\n<p>Originaire de Loz\u00e8re, Bernard de Ligonn\u00e8s est n\u00e9 en 1865. A vingt ans, il embrasse la carri\u00e8re militaire (comme son fr\u00e8re), et s&rsquo;engage au 87e RI, o\u00f9 il est nomm\u00e9 caporal, puis sergent. En 1890, il entre comme \u00e9l\u00e8ve officier \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole de Saint-Maixent. En 1904, il devient capitaine au 75e RI, bas\u00e9 \u00e0 Romans. On vante son s\u00e9rieux et son professionnalisme. Ses sup\u00e9rieurs lui reprochent cependant de manquer d&rsquo;ardeur et de passion militaire.<\/p>\n<p>Ligonn\u00e8s est un catholique r\u00e9actionnaire peu port\u00e9 sur la R\u00e9publique. Avant-guerre, deux incidents t\u00e9moignent d&rsquo;une certaine intransigeance sur ses principes : en 1899, \u00e0 Avignon, il indique publiquement qu&rsquo;il ne veut plus que les livres de la biblioth\u00e8que des officiers soient achet\u00e9s chez un libraire franc-ma\u00e7on. Et en 1911, il se heurte \u00e0 un officier qui re\u00e7oit <em>Arm\u00e9e et d\u00e9mocratie.<\/em> Mais il est d\u00e9savou\u00e9 par sa hi\u00e9rarchie. En 1912, il demande alors un cong\u00e9 de trois ans sans solde, pour, officiellement, s&rsquo;occuper de ses affaires, en fait parce qu&rsquo;il ne veut plus servir une arm\u00e9e qui lui appara\u00eet de plus en plus comme \u00ab\u00a0r\u00e9publicaine et anticl\u00e9ricale\u00a0\u00bb. La guerre le tire de sa retraite : il est rappel\u00e9 en ao\u00fbt 1914. Mobilis\u00e9 \u00e0 Romans, Ligonn\u00e8s participe \u00e0 ses premiers combats en Lorraine. En d\u00e9cembre 1915, le capitaine de Ligonn\u00e8s passe au 157e RI. Il n&rsquo;y reste que quelques mois, avant de rejoindre, en mai 1916, comme chef de bataillon, le 227e RI, qui va bient\u00f4t se transformer en unit\u00e9 alpine et partir se battre sur le front d&rsquo;Orient.<\/p>\n<p>Fin 1917, Bernard de Ligonn\u00e8s, \u00e9puis\u00e9, est remis \u00e0 disposition du minist\u00e8re de la Guerre par le g\u00e9n\u00e9ral Sarrail. La guerre, qui l&rsquo;aura vu combattre en Lorraine, puis dans les Vosges et en Champagne, avant de terminer sa campagne en Orient, est finie pour lui. Apr\u00e8s sa permission de convalescence, il est nomm\u00e9 adjoint du commandant du centre de r\u00e9entra\u00eenement de Nolay, pr\u00e8s de Beaune. En mai 1919, atteint par la limite d&rsquo;\u00e2ge, il est mis en cong\u00e9 illimit\u00e9. Il a 54 ans, et partage d\u00e9sormais son temps entre son ch\u00e2teau de Ressouches et une carri\u00e8re politique. Il est ainsi \u00e9lu, sur une liste de la droite catholique, adjoint au maire de Chanac, puis conseiller d&rsquo;arrondissement, avant de devenir maire de sa commune en 1925. Il participe \u00e9galement \u00e0 la cr\u00e9ation et \u00e0 l&rsquo;animation de la Ligue des hommes catholiques dans le d\u00e9partement de la Loz\u00e8re.<\/p>\n<p>Bernard de Ligonn\u00e8s meurt en 1936, \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de 70 ans.<\/p>\n<p><strong>2. Le t\u00e9moignage<\/strong><\/p>\n<p>Publi\u00e9 en 1998 aux Editions de Paris, sous le titre : <em>Un commandant bleu horizon. Souvenirs de guerre de Bernard de Ligonn\u00e8s. 1914-1917, <\/em>ce court t\u00e9moignage (le livre ne contient que 143 pages) est pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 d&rsquo;une longue pr\u00e9sentation r\u00e9dig\u00e9e par l&rsquo;historien et ethnologue Yves Pourcher. Il reprend les trois petits carnets r\u00e9dig\u00e9s semble-t-il juste apr\u00e8s la guerre par Bernard de Ligonn\u00e8s, conserv\u00e9s depuis dans une armoire du ch\u00e2teau familial. Les deux premiers sont intitul\u00e9s \u00ab\u00a0<em>Mes<\/em> <em>souvenirs <\/em>\u00bb et couvrent, pour le premier, la p\u00e9riode 8 ao\u00fbt 1914 &#8211; f\u00e9vrier 1915, pour le second, la p\u00e9riode f\u00e9vrier 1915 &#8211; 1er janvier 1917. Avec pour titre \u00ab\u00a0<em>Campagne d&rsquo;Orient<\/em> \u00bb, le troisi\u00e8me carnet couvre lui les mois de janvier \u00e0 novembre 1917. Il n&rsquo;y a pas de mention pr\u00e9cise des raisons qui ont pouss\u00e9 Ligonn\u00e8s \u00e0 r\u00e9diger ses souvenirs. Le texte lui-m\u00eame est une composition, r\u00e9alis\u00e9e \u00e0 partir des notes qu&rsquo;il a prises durant la guerre.<\/p>\n<p><strong>3. Analyse<\/strong><\/p>\n<p>Est-ce d\u00fb \u00e0 sa formation? A sa position d&rsquo;officier? \u00c0 son caract\u00e8re? Le t\u00e9moignage de Bernard de Ligonn\u00e8s pr\u00e9sente, \u00e0 premi\u00e8re vue, un aspect aride. S&rsquo;il est tr\u00e8s pr\u00e9cis sur les lieux fr\u00e9quent\u00e9s et les dates des diff\u00e9rentes actions men\u00e9es, il n&rsquo;offre que peu de d\u00e9veloppements sur la mani\u00e8re dont l&rsquo;auteur vit sa guerre. Sa perception de l&rsquo;adversaire, ses rapports avec ses hommes, ses relations avec sa hi\u00e9rarchie, les liens avec sa femme&#8230; tout ceci est pr\u00e9sent dans son texte, mais de mani\u00e8re assez fugace, et il faut donc, pour le lecteur, saisir au vol les quelques commentaires plus personnels que Ligonn\u00e8s s&rsquo;autorise.<\/p>\n<p>Le premier carnet, qui couvre les six premiers mois de la guerre, est cependant d&rsquo;une lecture tr\u00e8s profitable, pour qui s&rsquo;int\u00e9resse par exemple \u00e0 la transformation de la nature de la guerre au d\u00e9but du conflit, avec l&rsquo;installation dans la guerre de tranch\u00e9es. Le r\u00e9cit des premi\u00e8res attaques en Lorraine t\u00e9moigne ainsi de deux \u00e9l\u00e9ments. D&rsquo;abord, du professionnalisme de Ligonn\u00e8s, officier tr\u00e8s consciencieux qui cherche \u00e0 mener jusqu&rsquo;au bout les attaques qu&rsquo;on lui demande d&rsquo;effectuer. Mais sa volont\u00e9 se heurte \u00e0 la puissance du feu des armes modernes : \u00ab\u00a0 Pris sous les feux de fusils et de mitrailleuses, le d\u00e9bouch\u00e9 du bois devant lequel se trouve un long glacis, battu et enfil\u00e9, ne peut se faire. Nous nous reportons un peu en arri\u00e8re\u00a0\u00bb (8.09.14, p.75). Ou encore : \u00ab\u00a0Le d\u00e9ploiement se fait. Les bonds se font, mais sont souvent arr\u00eat\u00e9s par un feu nourri d&rsquo;artillerie. Les balles et les obus font rage autour de nous. Mes bless\u00e9s sont nombreux. La progression est lente et difficile. La nuit arr\u00eate notre mouvement, nous restons sur nos positions. J&rsquo;ai 32 hommes ou grad\u00e9s hors de combat\u00a0\u00bb (28.09.14, p.78-79).\u00a0 D\u00e8s la fin du mois de septembre, c&rsquo;est l&rsquo;installation dans les tranch\u00e9es : \u00ab\u00a0Chacun s&rsquo;ing\u00e9nie \u00e0 se cr\u00e9er un abri et une chambre de repos dans un trou creus\u00e9 sous le parapet. Pendant la nuit, tout le monde veille. On travaille ferme de la pelle et de la pioche. On pose des r\u00e9seaux de fil de fer. L&rsquo;\u00e9change de balles et d&rsquo;obus se fait continuellement!\u00a0\u00bb. \u00ab\u00a0Pendant cette p\u00e9riode, c&rsquo;est l&rsquo;alternance pendant quatre jours avec le 35e colonial pour l&rsquo;occupation des m\u00eames tranch\u00e9es. C&rsquo;est \u00e9nervant cette vie monotone dans ce large et profond foss\u00e9. Toujours le m\u00eame horizon\u00a0\u00bb (p.81). Le rythme d&rsquo;\u00e9criture du carnet t\u00e9moigne d&rsquo;ailleurs de cette installation dans le temps monotone et r\u00e9p\u00e9titif de la tranch\u00e9e : de quotidienne, l&rsquo;\u00e9criture devient bimensuelle, voire mensuelle. Ainsi, pour f\u00e9vrier 1915, Ligonn\u00e8s note : \u00ab\u00a0 ce mois s&rsquo;est \u00e9coul\u00e9 de la m\u00eame fa\u00e7on que le premier\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Le deuxi\u00e8me carnet (1915-1916) traduit cette installation progressive dans le temps long de la guerre de tranch\u00e9es. Quand le catholique Ligonn\u00e8s d\u00e9crit l&rsquo;\u00e9glise du village de Flirey, d\u00e9truite par les Allemands, il reconna\u00eet : \u00ab\u00a0On est tellement habitu\u00e9 \u00e0 ces ruines et \u00e0 ces actes de vandalisme que l&rsquo;on passe indiff\u00e9rent au milieu de tout cela\u00a0\u00bb (f\u00e9vrier 1915, p.91). Dans la tranch\u00e9e, les hommes s&rsquo;ennuient, tuent le temps en discutant, en jouant aux cartes, c\u00e9l\u00e8brent le moment attendu entre tous, celui de l&rsquo;arriv\u00e9e du courrier. Ligonn\u00e8s \u00e9voque aussi deux cas de fraternisations dans son secteur. Par exemple, ces \u00e9changes amicaux entre deux tranch\u00e9es : \u00ab\u00a0\u00a0On y fait la conversation, on \u00e9change vin et tabac, puis des coups de fusil lorsque le vin est bu et le tabac fum\u00e9\u00a0\u00bb \u00ab\u00a0Un sergent fran\u00e7ais parlant allemand cherche \u00e0 persuader le Boche qu&rsquo;il sera tr\u00e8s bien chez nous : \u00ab\u00a0Ce n&rsquo;est pas l&rsquo;envie qui lui en manque, mais c&rsquo;est la peur d&rsquo;\u00eatre vu par un de ses sup\u00e9rieurs et la certitude qu&rsquo;il a qu&rsquo;il sera fusill\u00e9\u00a0\u00bb (fin f\u00e9vrier 1915, p.93-94). Il est int\u00e9ressant de noter que pour Ligonn\u00e8s et ses hommes, l&rsquo;installation dans un secteur \u00ab\u00a0calme\u00a0\u00bb, comme leur premi\u00e8res tranch\u00e9es lorraines, est v\u00e9cue comme une mani\u00e8re acceptable de faire la guerre. Ainsi, entre avril et juillet 1915, ils occupent des tranch\u00e9es au nord de Seicheprey : \u00ab\u00a0Ce secteur moins agit\u00e9 que celui de Flirey nous semble \u00eatre un paradis\u00a0\u00bb. En effet : \u00ab\u00a0Les Boches semblent anim\u00e9s d&rsquo;un grand esprit pacifique, ce qui ne supprime pas cependant l&rsquo;\u00e9change quotidien de balles et d&rsquo;obus\u00a0\u00bb (p.96). Et lorsqu&rsquo;en septembre 1915, le r\u00e9giment doit quitter la Lorraine pour la Champagne, Ligonn\u00e8s \u00e9voque une forte d\u00e9ception. Ainsi, l&rsquo;officier Ligonn\u00e8s, catholique et r\u00e9actionnaire, t\u00e9moigne \u00e0 sa fa\u00e7on de ses pratiques du \u00ab\u00a0vivre et laisser-vivre\u00a0\u00bb analys\u00e9es, entre autres, par les historiens <a href=\"http:\/\/www.crid1418.org\/bibliographie\/commentaires\/ashworth_lafon.htm\">Tony Ashworth <\/a>ou <a href=\"http:\/\/www.crid1418.org\/espace_scientifique\/ouvrages\/frerestranchees.htm\">R\u00e9my Cazals<\/a>. On peut donc \u00eatre un professionnel consciencieux et pr\u00e9f\u00e9rer faire \u00ab\u00a0sa\u00a0\u00bb guerre dans un secteur calme, o\u00f9 le risque de mort n&rsquo;est pas omnipr\u00e9sent, et o\u00f9 des formes nouvelles de r\u00e8gles, tacites, s&rsquo;installent de part et d&rsquo;autre des lignes de tranch\u00e9es.<\/p>\n<p>Le troisi\u00e8me et dernier carnet est peut-\u00eatre, paradoxalement, le moins riche. De son exp\u00e9dition en Orient, Ligonn\u00e8s tire essentiellement un r\u00e9cit de voyage. Sans se d\u00e9lier d&rsquo;une certaine forme d&rsquo;exotisme, il note en d\u00e9tails tout ce qu&rsquo;il rencontre d&rsquo;in\u00e9dit, les v\u00eatements, les maisons, la nourriture, les pratiques religieuses&#8230; Les quelques actions de guerre de montagnes auxquelles il prend part dans le secteur de Leskovec, sur les bords du lac Prespa, sont vite \u00e9voqu\u00e9es. La fin de sa campagne, qui l&rsquo;am\u00e8ne \u00e0 Monastir, n&rsquo;est d&rsquo;ailleurs pas abord\u00e9e, comme s&rsquo;il avait fini sa guerre depuis un moment d\u00e9j\u00e0&#8230; d\u00e8s son arriv\u00e9e en Orient?<\/p>\n<p>Pr\u00e9sent\u00e9 de mani\u00e8re tr\u00e8s compl\u00e8te par Yves Pourcher, le t\u00e9moignage de Bernard de Ligonn\u00e8s\u00a0peut donc au final appara\u00eetre\u00a0d&rsquo;une lecture bien plus riche pour les parties qui concernent le front ouest, que le r\u00e9cit de sa participation \u00e0 la campagne d&rsquo;Orient.<\/p>\n<p>Benoist Couliou. Septembre 2008<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>1. Le t\u00e9moin Originaire de Loz\u00e8re, Bernard de Ligonn\u00e8s est n\u00e9 en 1865. A vingt ans, il embrasse la carri\u00e8re militaire (comme son fr\u00e8re), et s&rsquo;engage au 87e RI, o\u00f9 il est nomm\u00e9 caporal, puis sergent. En 1890, il entre comme \u00e9l\u00e8ve officier \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole de Saint-Maixent. 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