{"id":1774,"date":"2016-03-31T20:28:20","date_gmt":"2016-03-31T19:28:20","guid":{"rendered":"http:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/?p=1774"},"modified":"2016-04-16T16:38:03","modified_gmt":"2016-04-16T15:38:03","slug":"graham-stephen-1884-1975","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/2016\/03\/31\/graham-stephen-1884-1975\/","title":{"rendered":"Graham, Stephen (1884-1975)"},"content":{"rendered":"<p>1) Le t\u00e9moin<\/p>\n<p>Journaliste, auteur de r\u00e9cits de voyage, essayiste et romancier, Stephen Graham a \u00e9crit deux ouvrages sur la Grande Guerre : <em> A Private in the Guards <\/em>(1919) et <em>The Challenge of the Dead <\/em>(1921).<\/p>\n<p>N\u00e9 \u00e0 \u00c9dimbourg en 1884, il quitte l\u2019\u00e9cole \u00e0 l\u2019\u00e2ge de 14 ans et travaille \u00e0 Londres dans l\u2019administration. C\u2019est en lisant Dosto\u00efevski qu\u2019il se prend de passion pour la Russie et d\u00e9cide d\u2019apprendre la langue de l&rsquo;auteur de <em>L&rsquo;Idiot<\/em>. Son premier voyage en Russie date de 1906. De retour en Grande-Bretagne, il n\u2019a plus qu\u2019une seule envie : repartir \u00e0 Moscou. En 1908, il s&rsquo;installe dans la capitale russe et se marie l\u2019ann\u00e9e suivante. Stephen Graham vit des cours d\u2019anglais qu\u2019il dispense et des articles qu\u2019il envoie aux journaux anglais. Il voyage ensuite dans le Caucase et le Nord de la Russie et publie les r\u00e9cits de ses exp\u00e9ditions, entamant ainsi une carri\u00e8re d\u2019\u00e9crivain-voyageur qui durera toute sa vie. Il se trouve dans les montagnes de l\u2019Alta\u00ef quand la guerre \u00e9clate et envoie au <em>Times<\/em> des articles relatant les combats sur le front russe.<\/p>\n<p>De retour en Grande-Bretagne, il rend compte de la guerre sur le front oriental et donne des conf\u00e9rences sur la spiritualit\u00e9 russe. En septembre 1917, il rejoint les Scots Guards et entame ses classes en tant que simple soldat au camp de Caterham. Baptis\u00e9 la Petite Sparte par la troupe, ce camp se distingue par la s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 de sa discipline. Apr\u00e8s un bref passage \u00e0 la caserne londonienne de Wellingon, \u00e0 Londres, pendant lequel il monte plusieurs fois la garde devant Buckingham Palace, il part pour la France en mars 1918. D&rsquo;abord affect\u00e9 au secteur d&rsquo;Arras, il participe \u00e0 la guerre de mouvement du printemps \u00e0 l&rsquo;automne 1918. Apr\u00e8s l&rsquo;armistice, les Scots Guards p\u00e9n\u00e8trent en Allemagne et occupent Cologne.<\/p>\n<p>De retour en Grande-Bretagne, Stephen Graham se demande quel nouveau tournant prendra sa vie, les Occidentaux \u00e9tant d\u00e9sormais ind\u00e9sirables en Russie. En 1921, il revient sur les champs de bataille et s&rsquo;interroge sur l\u2019avenir de l\u2019Europe. Le sacrifice de ceux qui sont tomb\u00e9s au champ d\u2019honneur n\u2019est-il pas en passe d\u2019\u00eatre oubli\u00e9 ? Le compte rendu de son itin\u00e9raire dans les villes en ruines de France et de Belgique sera publi\u00e9 sous le titre <em>The Challenge of the Dead<\/em>, en 1921. Stephen Graham ne peut cacher sa tristesse face aux villes en ruines et \u00e0 la facult\u00e9 qu\u2019a l\u2019\u00eatre humain d\u2019oublier. Il estime qu\u2019un jour les cimeti\u00e8res militaires qu\u2019am\u00e9nage la Commission Imp\u00e9riale des S\u00e9pultures de Guerre ne seront plus visit\u00e9s par personne. Si l\u2019avenir lui donnera tort, on ne peut qu&rsquo;attester l&rsquo;amertume qui a saisi tous ceux qui se sont rendus sur le front occidental au lendemain de la guerre. L\u2019ampleur des ruines ne pouvait qu\u2019engendrer un sentiment d\u2019abattement que la foi en l\u2019avenir ne parvenait pas toujours \u00e0 surmonter.<\/p>\n<p>Par la suite, Stephen Graham continuera de mener une vie de globe-trotter, avec notamment de longs s\u00e9jours aux Etats-Unis et en Yougoslavie, qui donneront lieu \u00e0 des r\u00e9cits de voyage. Il publiera \u00e9galement plusieurs romans et travaillera pour la BBC pendant la guerre.<\/p>\n<p>A l\u2019instar d\u2019un Cendrars ou d\u2019un Kessel, Stephen Graham faisait partie de ces \u00e9crivains-voyageurs pour qui l\u2019aventure n\u2019\u00e9tait pas un simple mot et qui n\u2019ont jamais h\u00e9sit\u00e9 \u00e0 prendre des risques pour rendre compte de l\u2019\u00e9tat du monde par le biais de l\u2019\u00e9criture, m\u00ealant avec talent l\u2019art du reportage \u00e0 celui de la litt\u00e9rature romanesque.<\/p>\n<p>2. Le t\u00e9moignage<\/p>\n<p><em>A Private in the Guards <\/em>est publi\u00e9 en 1919. Le livre inclut des articles pr\u00e9c\u00e9demment publi\u00e9s dans la <em>Saturday Westminster Gazette<\/em>, le <em>Times<\/em>, le <em>Spectator<\/em> et <em>The English Review<\/em>.<\/p>\n<p>3. Analyse<br \/>\nLes premiers chapitres consacr\u00e9s \u00e0 la p\u00e9riode d&rsquo;entra\u00eenement en Grande-Bretagne occupent plus d&rsquo;un tiers de l&rsquo;ouvrage. L&rsquo;auteur tient \u00e0 nous montrer tous les aspects de la formation militaire pour nous amener \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir sur les notions de discipline et d&rsquo;esprit de corps. Les recrues sont humili\u00e9es, verbalement ou physiquement. Les punitions ne sont pas toujours justifi\u00e9es et l\u2019atmosph\u00e8re ex\u00e9crable. Cette description sans concession sera jug\u00e9e excessive par bon nombre de lecteurs, outr\u00e9s que l\u2019on puisse ainsi critiquer le fonctionnement de l\u2019arm\u00e9e. D\u2019autres t\u00e9moignages attestent pourtant de la brutalit\u00e9 inutile qui r\u00e9gnait sur les champs de man\u0153uvre, notamment au c\u00e9l\u00e8bre Bull-ring d\u2019\u00c9taples.<br \/>\nDans les chapitres relatant les combats en France, Stephen Graham d\u00e9crit la brutalit\u00e9 de la guerre et s&rsquo;attarde notamment sur les mauvais traitements que subissent les prisonniers allemands. Selon une r\u00e8gle tacite, les prisonniers sont m\u00eame devenus ind\u00e9sirables et les pr\u00e9textes pour s\u2019en d\u00e9barrasser deviennent monnaie courante. Pourtant, quand les Scots Guards occupent Cologne \u00e0 la fin de l&rsquo;ann\u00e9e 1918, Stephen Graham est frapp\u00e9 par l\u2019absence de ressentiment entre les soldats britanniques et la population allemande. Il note toutefois que la guerre a rendu les comportements plus agressifs, avec une forte dose de violence int\u00e9rioris\u00e9e.<br \/>\nCes commentaires acerbes pourraient laisser penser que l&rsquo;auteur s&rsquo;inscrit dans une d\u00e9marche de d\u00e9nonciation et de pacifisme. Il n&rsquo;en est rien. Stephen Graham constate, pointe du doigt les abus mais ne remet pas en question le fonctionnement de l&rsquo;arm\u00e9e. La premi\u00e8re phrase du livre \u00e9nonce clairement que plus la discipline est s\u00e9v\u00e8re, plus le soldat sera valable. Le regard que l&rsquo;auteur porte sur son exp\u00e9rience combattante est fondamentalement ambigu. Et c&rsquo;est en cela qu&rsquo;il est int\u00e9ressant. Il comprend et atteste de la n\u00e9cessit\u00e9 d&rsquo;une discipline implacable pour gagner la guerre tout en d\u00e9plorant le co\u00fbt humain. Ce paradoxe moral est expos\u00e9 sans \u00eatre v\u00e9ritablement tranch\u00e9. Un des chapitres s&rsquo;intitule \u00ab\u00a0War the brutaliser\u00a0\u00bb, pr\u00e9figurant le concept de \u00ab\u00a0brutalisation\u00a0\u00bb que d\u00e9veloppera l&rsquo;historien George L. Mosse au d\u00e9but des ann\u00e9es 1990 \u00e0 propos du champ politique allemand apr\u00e8s la guerre [mais les travaux de Benjamin Ziemann ont montr\u00e9 que la plupart des soldats allemands aspiraient \u00e0 une vie paisible au sortir de la guerre].<br \/>\nLe point de vue de Stephen Graham est celui d&rsquo;un journaliste engag\u00e9. Sa position de simple soldat n&rsquo;appartenant pas au monde ouvrier lui permet d&rsquo;\u00eatre un observateur privil\u00e9gi\u00e9 de la troupe. Ses commentaires sur le niveau culturel, les m\u0153urs et le langage des hommes du rang ne sont gu\u00e8re flatteurs. Un de ses officiers lui ayant demand\u00e9 d&rsquo;interroger ses camarades et ses officiers pour \u00e9crire une chronique du bataillon, il s&rsquo;attelle \u00e0 cette t\u00e2che. Nous avons ainsi au milieu de l&rsquo;ouvrage un retour en arri\u00e8re pour pr\u00e9senter l&rsquo;historique des Scots Guards depuis ao\u00fbt 1914. Ces passages ne sont pas ceux qui pr\u00e9sentent le plus d&rsquo;int\u00e9r\u00eat. Par contre le chapitre consacr\u00e9 aux morts, qui puise quant \u00e0 lui dans le v\u00e9cu de l&rsquo;auteur, constitue un v\u00e9ritable br\u00fblot qui expose \u00e0 la lumi\u00e8re la plus crue la d\u00e9shumanisation qu&rsquo;implique l&rsquo;exp\u00e9rience combattante. Stephen Graham nous d\u00e9crit sans m\u00e9nagement le comportement de certains survivants envers les morts au bout de quatre ans de guerre. Chez de nombreux soldats, l&rsquo;extraordinaire manque de respect envers les morts \u00e9tait devenu un comportement habituel. Il donnaient des coups de pied dans les cadavres, per\u00e7aient leurs poches du bout de leurs fusils, les d\u00e9shabillaient et se moquaient de leurs expressions faciales. Les morts sont d\u00e9pouill\u00e9s de toutes leurs possessions, y compris les bagues et m\u00e9dailles religieuses. Les lettres et photos sont par contre laiss\u00e9es sur le champ de bataille car elles n&rsquo;ont aucune valeur marchande. Stephen Graham d\u00e9nonce ces comportements qui restent cependant marginaux au vu de la grande majorit\u00e9 des t\u00e9moignages britanniques publi\u00e9s, dans lesquels le respect envers les morts est amplement attest\u00e9. Soucieux du probl\u00e8me d&rsquo;identification des corps et de l&rsquo;attente douloureuse dans laquelle sont plong\u00e9es les familles de disparus, il lui arrive r\u00e9guli\u00e8rement de r\u00e9cup\u00e9rer ces lettres et d&rsquo;\u00e9crire aux familles concern\u00e9es. Le chapitre concernant les aum\u00f4niers nous propose \u00e9galement un tableau acerbe de la communaut\u00e9 cl\u00e9ricale, qui ne tombe cependant jamais dans la caricature. La t\u00e2che des aum\u00f4niers semble impossible et beaucoup d&rsquo;entre eux laissent tomber le Sermon sur la Montagne pour pr\u00eacher une haine justifiable de l&rsquo;ennemi.<br \/>\nLes derniers chapitres concernent la travers\u00e9e de la Belgique apr\u00e8s l&rsquo;armistice et l&rsquo;occupation en Allemagne. La haine qui avait anim\u00e9 les Britanniques pendant quatre ans n&rsquo;a plus cours. Il existe m\u00eame entre Britanniques et Allemands une \u00ab\u00a0affinit\u00e9 raciale\u00a0\u00bb \u00e9vidente. Comme le dit un des hommes de l&rsquo;unit\u00e9 de Graham : \u00ab\u00a0J&rsquo;ai pass\u00e9 quatre ans et demi l\u00e0-bas, en France et en Belgique, et je peux te dire que ceux dont je me sens le plus proche sont les habitants de ce pays.\u00a0\u00bb L\u00e0 aussi, Stephen Graham n&rsquo;h\u00e9site pas \u00e9crire des choses qui d\u00e9plairont aux lecteurs et \u00e0 exposer la dure r\u00e9alit\u00e9 de l&rsquo;homme en guerre, sans recours \u00e0 aucune id\u00e9ologie.<br \/>\nFrancis Grembert, mars 2016<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>1) Le t\u00e9moin Journaliste, auteur de r\u00e9cits de voyage, essayiste et romancier, Stephen Graham a \u00e9crit deux ouvrages sur la Grande Guerre : A Private in the Guards (1919) et The Challenge of the Dead (1921). 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