{"id":179,"date":"2008-11-03T16:51:41","date_gmt":"2008-11-03T15:51:41","guid":{"rendered":"http:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/2008\/11\/03\/lussu-emilio-1890-1975\/"},"modified":"2021-09-09T17:19:35","modified_gmt":"2021-09-09T16:19:35","slug":"lussu-emilio-1890-1975","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/2008\/11\/03\/lussu-emilio-1890-1975\/","title":{"rendered":"Lussu, Emilio (1890-1975)"},"content":{"rendered":"<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p><strong>1. <\/strong><strong>Le t\u00e9moin<\/strong><\/p>\n<p>Emilio Lussu na\u00eet le 4 d\u00e9cembre 1890 \u00e0 Armungia, en Sardaigne. Il est issu d&rsquo;une famille ais\u00e9e et \u00e9clair\u00e9e. Parlant de son enfance, il mettra toujours l&rsquo;accent sur l&rsquo;apprentissage, \u00e0 la fois familial et r\u00e9gional, des valeurs qui sont les siennes (respect de l&rsquo;homme et du travail, attachement \u00e0 la participation de tous aux d\u00e9cisions&#8230;), et sur l&rsquo;importance de l&rsquo;identit\u00e9 sarde.<\/p>\n<p>En 1914, il passe avec succ\u00e8s sa <em>laurea<\/em> (\u00e9quivalent de la ma\u00eetrise) de droit. Il est tr\u00e8s t\u00f4t dans les rangs des <em>interventisti<\/em> (interventionnistes), ces militants de l&rsquo;entr\u00e9e en guerre de l&rsquo;Italie (qui advient, on le sait, en mai 1915, neuf mois apr\u00e8s le d\u00e9but du conflit).<\/p>\n<p>Lieutenant puis capitaine de la brigade  Sassari, compos\u00e9e pour l&rsquo;essentiel de bergers et de paysans sardes, il est au contact r\u00e9el des hommes de troupe et de la condition du soldat de tranch\u00e9e. Ses hommes gardent notoirement de lui un souvenir respectueux : Lussu ne fut jamais de ceux qui ajoutent le plaisir sadique \u00e0 la duret\u00e9 des ordres dont ils sont le relais.<\/p>\n<p>La guerre termin\u00e9e, il transpose son engagement dans la vie civile. Animateur du mouvement des anciens combattants &#8211; qui, en Sardaigne, co\u00efncide bient\u00f4t avec le Parti Sarde d&rsquo;Action, aux vis\u00e9es autonomistes, et dont Lussu est l&rsquo;un des fondateurs -, \u00e9lu local en 1920, il devient d\u00e9put\u00e9 en 1921. Mussolini acc\u00e8de au pouvoir l&rsquo;ann\u00e9e suivante. Lussu est parmi ses adversaires d\u00e9clar\u00e9s, mais il tente de n\u00e9gocier une partition entre Sardaigne et Italie. En vain. \u00c0 mesure que le r\u00e9gime se durcit, singuli\u00e8rement apr\u00e8s la crise cons\u00e9cutive \u00e0 l&rsquo;assassinat de Matteotti (1924), la d\u00e9termination antifasciste de Lussu s&rsquo;affermit. Il noue des liens plus \u00e9troits avec les autres courants politiques oppos\u00e9s au fascisme : r\u00e9publicains, socialistes maximalistes ou r\u00e9formistes, ou encore communistes &#8211; dont le chef de file, Gramsci, vient \u00e9galement de Sardaigne.<\/p>\n<p>D\u00e9put\u00e9 comme Matteotti, il sera lui aussi, comme bien d&rsquo;autres \u00e9lus, la cible directe de la violence fasciste : en 1926, apr\u00e8s un attentat contre Mussolini (un coup mont\u00e9 par la police ?), une bande de chemises noires prend sa maison d&rsquo;assaut, anim\u00e9e des pires intentions. Ancien soldat et chasseur averti, par tradition familiale et locale, il est bien d\u00e9cid\u00e9 \u00e0 se d\u00e9fendre. L&rsquo;un de ses assaillants est tu\u00e9, les autres prennent la  fuite. Arr\u00eat\u00e9, il passe plus d&rsquo;un an derri\u00e8re les barreaux dans l&rsquo;attente de son proc\u00e8s. Contre toute attente, la juridiction ordinaire, estimant qu&rsquo;il a agi dans le cadre de la l\u00e9gitime d\u00e9fense, prononce la relaxe. Il est alors d\u00e9f\u00e9r\u00e9 devant le Tribunal Sp\u00e9cial (\u00e9manation directe du parti fasciste) qui le condamne \u00e0 une peine de cinq ans de <em>confino<\/em> (r\u00e9sidence surveill\u00e9e) dans les \u00eeles Lipari.<\/p>\n<p>Il parvient \u00e0 s&rsquo;en \u00e9chapper en 1929, avec deux autres condamn\u00e9s, Carlo Rosselli et Francesco Fausto Nitti. Les trois hommes gagnent Paris o\u00f9 ils fondent le mouvement \u00ab Giustizia e Libert\u00e0 \u00bb (Justice et Libert\u00e9). L&rsquo;orientation id\u00e9ologique du mouvement est socialiste lib\u00e9rale, les m\u00e9thodes pr\u00e9conis\u00e9es sont r\u00e9volutionnaires : il s&rsquo;agit d&rsquo;abattre le r\u00e9gime et d&rsquo;\u00e9radiquer de la soci\u00e9t\u00e9 italienne les causes (qu&rsquo;elles soient politiques, \u00e9conomiques, culturelles&#8230;) ayant permis son av\u00e8nement. Toujours en 1929, Lussu publie (en France, mais en italien), <em>la Catena<\/em> (\u00ab La cha\u00eene \u00bb ; \u00e0 ce jour in\u00e9dit en fran\u00e7ais), o\u00f9 il tente pour la premi\u00e8re fois une analyse du fascisme, de ses m\u00e9thodes et des causes de son av\u00e8nement. En 1933, il r\u00e9cidive avec <em>Marcia su Roma e dintorni<\/em> (<em>La Marche sur Rome&#8230; et autres lieux<\/em>, Paris, Gallimard, 1935 ; puis Paris, Arte-Le F\u00e9lin, 2002), qui relate -\u00ad non sans humour &#8211; la r\u00e9sistible ascension de Mussolini au pouvoir dans l&rsquo;Italie de l&rsquo;apr\u00e8s-guerre. En 1936, apr\u00e8s un long s\u00e9jour de cure en Suisse et dans les Alpes fran\u00e7aises o\u00f9 il soigne la  tuberculose qu&rsquo;il a contract\u00e9e en prison,  il publie un essai politique, <em>Teoria dell&rsquo;insurrezione<\/em> (<em>Th\u00e9orie de l&rsquo;Insurrection<\/em>, Paris, Maspero, 1971). Deux ans plus tard para\u00eet son texte le plus c\u00e9l\u00e8bre, <em>Un anno sull&rsquo;altipiano<\/em> (<em>Les hommes contre<\/em>, Paris, Austral, 1995), sorte de roman autobiographique ou, si l&rsquo;on veut, d&rsquo;autobiographie romanc\u00e9e, qui rend compte de son exp\u00e9rience et de ses souvenirs de guerre.<\/p>\n<p>Il prend d\u00e8s le d\u00e9but une part active \u00e0 la guerre d&rsquo;Espagne, mais sa sant\u00e9 d&rsquo;une part, l&rsquo;assassinat de Rosselli par l&rsquo;extr\u00eame droite fran\u00e7aise d&rsquo;autre part le contraignent \u00e0 regagner la France.  Entre le d\u00e9but de la Seconde Guerre mondiale et l&rsquo;effondrement du r\u00e9gime mussolinien (juillet 1943), il voyage beaucoup (en France, au Portugal, en Grande-Bretagne, aux \u00c9tats-Unis), organisant la r\u00e9sistance italienne en exil pour \u00ab Giustizia e Libert\u00e0 \u00bb, sans cesser de caresser le r\u00eave d&rsquo;une exp\u00e9dition en Sardaigne \u00e0 la mani\u00e8re de Garibaldi. Il ne revoit l&rsquo;Italie qu&rsquo;apr\u00e8s l&rsquo;armistice (8 septembre 1943), pour participer au premier congr\u00e8s du Partito d&rsquo;Azione, dans lequel conflue \u00ab Giustizia e Libert\u00e0 \u00bb et \u00e0 la r\u00e9sistance arm\u00e9e \u00e0 l&rsquo;occupant nazi. Ministre du premier gouvernement de l&rsquo;Italie lib\u00e9r\u00e9e, sous l&rsquo;autorit\u00e9 de son camarade de parti Ferruccio Parri, puis du gouvernement d&rsquo;union nationale dirig\u00e9 par le d\u00e9mocrate-chr\u00e9tien Alcide De Gasperi, il est bien vite en d\u00e9saccord de fond avec les repr\u00e9sentants du courant lib\u00e9ral-d\u00e9mocrate du Partito d&rsquo;Azione. Apr\u00e8s plusieurs revers \u00e9lectoraux, d\u00e9chir\u00e9 par les dissensions internes, le Partito d&rsquo;Azione se dissout ; son aile gauche fusionne avec le Partito Socialista Italiano (tr\u00e8s proche de la ligne du PCI), notamment \u00e0 l&rsquo;initiative de Lussu. D\u00e9sormais \u00e2g\u00e9, il prendra encore une part active \u00e0 la scission du PSI en 1964, qui donnera naissance au Partito Socialista Italiano di Unit\u00e0 Proletaria (PSIUP), hostile \u00e0 la collaboration avec la D\u00e9mocratie Chr\u00e9tienne.  Il consacre les derni\u00e8res ann\u00e9es de sa vie \u00e0 \u00e9crire, entre autres l&rsquo;histoire du Partito d&rsquo;Azione et un bref roman, <em>Il cinghiale del diavolo<\/em> (\u00ab Le sanglier du diable \u00bb, in\u00e9dit en fran\u00e7ais), continuant \u00e0 prendre position en faveur de sa Sardaigne d&rsquo;origine. Il meurt \u00e0 Rome en 1975, \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de 85 ans.<\/p>\n<p><strong>2. <\/strong><strong>Le t\u00e9moignage<\/strong><\/p>\n<p>On trouve dans plusieurs livres de Lussu des allusions directes \u00e0 son exp\u00e9rience de la guerre, qui fut pour lui, comme pour beaucoup d&rsquo;autres combattants, v\u00e9ritablement fondatrice. Mais c&rsquo;est <em>Un anno sull&rsquo;altipiano<\/em> (litt\u00e9ralement : \u00ab Une ann\u00e9e sur le haut plateau \u00bb ; il s&rsquo;agit du plateau d&rsquo;Asiago, en V\u00e9n\u00e9tie) qui, en l&rsquo;esp\u00e8ce, constitue son \u0153uvre ma\u00eetresse. \u00c0 la diff\u00e9rence d&rsquo;\u0153uvres plus c\u00e9l\u00e8bres et plus c\u00e9l\u00e9br\u00e9es dans l&rsquo;Italie de l&rsquo;apr\u00e8s-guerre, le t\u00e9moignage de Lussu sur la Grande Guerre compose, au fil des pages, un tableau sinistre de la vie des soldats dans la tranch\u00e9e. L&rsquo;absurdit\u00e9 pathog\u00e8ne de leur condition rejaillit d&rsquo;autant mieux que la langue est sobre, pr\u00e9cise, volontiers ironique, parfois presque technique, les conclusions \u00e9tant le plus souvent laiss\u00e9es \u00e0 l&rsquo;appr\u00e9ciation du lecteur. Tandis que d&rsquo;autres \u00e9crivains-soldats, et non des moindres, tendent \u00e0 sublimer l&rsquo;horreur de la guerre dans des textes novateurs parfaitement calibr\u00e9s (Ungaretti) ou dans des pages qui en r\u00e9affirment apr\u00e8s-coup la n\u00e9cessit\u00e9 (Gadda), Lussu d\u00e9mythifie les leurres et les valeurs qui ont anim\u00e9 les interventionnistes d&rsquo;avant-guerre, dont il faisait partie. <em>Un anno sull&rsquo;altipiano<\/em> (dont Lussu dira qu&rsquo;il ne l&rsquo;a \u00e9crit que sur les insistances de son ami Gaetano Salvemini) est donc implicitement une entreprise auto-analytique et autocritique. Mais, au-del\u00e0 m\u00eame des intentions avou\u00e9es de l&rsquo;auteur (\u00ab Il ne s&rsquo;agit pas d&rsquo;un livre \u00e0 th\u00e8se : il ne veut \u00eatre rien d&rsquo;autre qu&rsquo;un t\u00e9moignage italien sur la Grande Guerre \u00bb, \u00e9crit-il en pr\u00e9ambule en 1937), <em>Un anno sull&rsquo;altipiano<\/em> atteint \u00e0 une dimension collective sur les absurdit\u00e9s de cette guerre-ci, et, peut-\u00eatre, de la guerre en g\u00e9n\u00e9ral.<\/p>\n<p><strong>3. <\/strong><strong>Analyse<\/strong><\/p>\n<p>On ne peut s\u00e9parer le t\u00e9moignage de Lussu sur la Premi\u00e8re Guerre mondiale de son antifascisme militant. Chronologiquement, <em>Un anno sull&rsquo;altipiano<\/em> (1938) vient apr\u00e8s <em>La Catena<\/em> (1929) et apr\u00e8s <em>Marcia su Roma e dintorni<\/em> (1932), et on peut penser qu&rsquo;il leur fait suite g\u00e9n\u00e9tiquement aussi : en travaillant \u00e0 une analyse critique des raisons et des modes de l&rsquo;av\u00e8nement du r\u00e9gime, Lussu aurait compris en chemin le r\u00f4le crucial du conflit mondial comme creuset des totalitarismes, et pris la mesure de l&rsquo;instrumentalisation de la m\u00e9moire de la guerre par le fascisme.<\/p>\n<p>La description des aberrations de la Grande  Guerre, vue \u00e0 la hauteur des combattants de base et men\u00e9e sous une forme qui m\u00e9nage une place importante \u00e0 leurs dialogues (et, \u00e7\u00e0 et l\u00e0, aux monologues d\u00e9lirants des hauts grad\u00e9s), apporte en tout cas un d\u00e9menti pr\u00e9cis non seulement \u00e0 la rh\u00e9torique de la \u00ab mort utile et belle \u00bb, ch\u00e8re \u00e0 la propagande guerri\u00e8re, mais aussi aux th\u00e8ses et aux valeurs du fascisme, qui exalte l&rsquo;h\u00e9ro\u00efsme des combattants, la beaut\u00e9 du sacrifice de sa vie sur l&rsquo;autel de la cause patriote, la virilit\u00e9 du combat&#8230; Ces valeurs, que Lussu est loin de d\u00e9daigner en tant que telles, ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9voy\u00e9es, pi\u00e9tin\u00e9es, mises au service non point de la cause nationale, mais de la folie personnelle d&rsquo;officiers ineptes, avides d&rsquo;exercer le pouvoir sans limites que leur donne leur grade.<\/p>\n<p>Parmi les th\u00e8mes et \u00e9pisodes propres \u00e0 relativiser fortement, voire \u00e0 vider de sens les valeurs militaires que la guerre met officiellement \u00e0 l&rsquo;honneur, on peut, sans pr\u00e9tention \u00e0 l&rsquo;exhaustivit\u00e9, relever quelques exemples particuli\u00e8rement marquants.<\/p>\n<p><strong>Le dysfonctionnement chronique<\/strong>.<\/p>\n<p>\u00ab Chaque jour, il arrivait des munitions et des tubes de g\u00e9latine. C&rsquo;\u00e9taient les grands tubes de g\u00e9latine du Karst, de deux m\u00e8tres de long, faits pour ouvrir des passages dans les barbel\u00e9s. Et il arrivait des pinces coupe-fil. Les pinces et les tubes ne nous avaient jamais servi \u00e0 rien, mais ils arrivaient quand m\u00eame. \u00bb (chap. XI).<\/p>\n<p><strong>L&rsquo;alcool<\/strong>.<\/p>\n<p>Avant chaque bataille, le ravitaillement en alcool atteint des sommets, au point que cela devient un signal pr\u00e9curseur de l&rsquo;ordre d&rsquo;attaque imminent (\u00ab Et il arriva du cognac, beaucoup de cognac : nous \u00e9tions donc \u00e0 la veille d&rsquo;une action \u00bb ; chap. XI). De nombreux officiers sont atteints d&rsquo;\u00e9thylisme, certains ne pouvant visiblement rien faire sans leur forte dose quotidienne de cognac. Lorsqu&rsquo;il \u00e9voque une action, Lussu mentionne syst\u00e9matiquement la pr\u00e9sence et la consommation outranci\u00e8re d&rsquo;alcool, chez les hommes de troupe et chez ceux qui les guident. C&rsquo;est le cognac, non l&rsquo;h\u00e9ro\u00efsme ou le patriotisme, qui est \u00ab l&rsquo;\u00e2me du combattant de cette guerre \u00bb, \u00ab le premier moteur \u00bb : \u00ab moi, sans cognac, \u00e0 l&rsquo;assaut, j&rsquo;y vais pas \u00bb (chap. XIII).<\/p>\n<p><strong>La n\u00e9cessaire d\u00e9shumanisation de l&rsquo;ennemi<\/strong>.<\/p>\n<p>Elle se r\u00e9v\u00e8le au narrateur lorsque, en compagnie d&rsquo;un caporal, \u00e0 la faveur d&rsquo;une mission de reconnaissance, l&rsquo;occasion leur est donn\u00e9e d&rsquo;observer quelques soldats autrichiens dans leur propre tranch\u00e9e, tandis qu&rsquo;ils sont occup\u00e9s \u00e0 se pr\u00e9parer du caf\u00e9. Cette activit\u00e9, dans sa banalit\u00e9 m\u00eame, le stup\u00e9fait : \u00ab Voici l&rsquo;ennemi, et voici les Autrichiens. Des hommes et des soldats comme nous, faits comme nous, en uniforme comme nous, qui \u00e0 pr\u00e9sent bougeaient, parlaient et prenaient le caf\u00e9, exactement comme \u00e9taient en train de le faire, derri\u00e8re nous, au m\u00eame moment, nos propres camarades. \u00c9trange. Une telle id\u00e9e ne m&rsquo;avait jamais travers\u00e9 l&rsquo;esprit. \u00c0 pr\u00e9sent ils prenaient leur caf\u00e9. Curieux ! et pourquoi n&rsquo;auraient-ils pas d\u00fb prendre le caf\u00e9 ? Pourquoi donc me semblait-il extraordinaire qu&rsquo;ils prennent le caf\u00e9 ? \u00bb (chap. XIX). Continuant de s&rsquo;interroger sur la \u00ab raison de [sa] stupeur \u00bb, le narrateur comprend une r\u00e8gle fondamentale de la psychologie du (bon) soldat : pour pouvoir tuer sans \u00e9tat d&rsquo;\u00e2me, il doit se repr\u00e9senter l&rsquo;ennemi comme un \u00eatre fonci\u00e8rement autre, qui n&rsquo;appartient pas \u00e0 l&rsquo;humanit\u00e9. Mais : \u00ab J&rsquo;avais devant moi un homme. Un homme ! \u00bb. Alors qu&rsquo;il pourrait sans aucun risque l&rsquo;abattre, il n&rsquo;en fera rien, ni le caporal qui l&rsquo;accompagne (\u00ab &#8211; Tu vois&#8230; comme \u00e7a&#8230; un homme seul&#8230; moi, je ne tire pas ? Et toi, tu veux ? Le caporal prit la crosse du fusil et me r\u00e9pondit : &#8211; Moi non plus \u00bb). Ils regagnent leur tranch\u00e9e o\u00f9 les attend&#8230; un caf\u00e9.<\/p>\n<p>Cet \u00e9pisode peut \u00eatre rapproch\u00e9 d&rsquo;un autre, qui avait vu les Autrichiens faire preuve de compassion envers l&rsquo;ennemi italien. Lanc\u00e9s dans une attaque vou\u00e9e, comme d&rsquo;habitude, \u00e0 l&rsquo;\u00e9chec, des soldats italiens sont expos\u00e9s au tir ennemi sans aucune chance d&rsquo;en r\u00e9chapper, quand les Autrichiens cessent soudain le feu. Puis l&rsquo;un d&rsquo;entre, bient\u00f4t repris en ch\u0153ur par ses camarades, leur crie : \u00ab Assez ! Assez ! (&#8230;) Assez ! braves soldats. Ne vous faites pas tuer comme \u00e7a. \u00bb (chap. XV).<\/p>\n<p><strong>Guerre et lutte des classes<\/strong>.<\/p>\n<p>\u00c0 la suite de l&rsquo;\u00e9bauche de fraternisation de l&rsquo;\u00e9pisode qui vient d&rsquo;\u00eatre \u00e9voqu\u00e9, de la tranch\u00e9e italienne s&rsquo;\u00e9l\u00e8ve bien entendu l&rsquo;ordre d&rsquo;aller de l&rsquo;avant, donn\u00e9 par le g\u00e9n\u00e9ral en personne : \u00ab En avant ! soldats de ma glorieuse division. En avant ! En avant contre l&rsquo;ennemi ! \u00bb On entrevoit ici ce qui sera explicitement formul\u00e9 par le lieutenant Ottolenghi, adepte des th\u00e8ses marxistes : les ennemis v\u00e9ritables ne sont pas les soldats d&rsquo;en face, pauvres bougres contraints eux aussi de combattre pour une cause qui n&rsquo;est pas la leur. Les vrais ennemis sont derri\u00e8re les soldats, sont \u00e0 l&rsquo;arri\u00e8re : ce sont les officiers de l&rsquo;\u00e9tat-major et la classe politique au pouvoir. Cette guerre est un d\u00e9rivatif o\u00f9 l&rsquo;on contraint les prol\u00e9taires pour les d\u00e9tourner de la guerre qu&rsquo;ils devraient l\u00e9gitimement mener, qui est une guerre de classes.<\/p>\n<p><strong>\u00c9loge de la tr\u00eave<\/strong>.<\/p>\n<p>Lussu met dans la bouche d&rsquo;un vaillant officier, ayant fait \u00ab toute la guerre de Libye \u00bb et pris part d\u00e9j\u00e0 \u00e0 de nombreux combats, d\u00e9cor\u00e9 pour son courage, un \u00e9loge de la tr\u00eave parfaitement contradictoire avec la rh\u00e9torique h\u00e9ro\u00efque. \u00ab Nous sommes des professionnels de la guerre et nous ne pouvons pas nous plaindre si nous sommes oblig\u00e9s de la faire.  Mais quand nous sommes pr\u00eats \u00e0 un combat et qu&rsquo;arrive, au dernier moment, l&rsquo;ordre de le suspendre, c&rsquo;est moi qui vous le dis, croyez-moi, on peut \u00eatre aussi courageux qu&rsquo;on veut, mais \u00e7a fait plaisir. C&rsquo;est \u00e7a, en toute franchise, les plus beaux moments de la guerre \u00bb (chap. XXIII).<\/p>\n<p><strong>Les morts absurdes ou inutilement programm\u00e9es<\/strong>.<\/p>\n<p>Parmi d&rsquo;autres exemples possibles, on peut citer d&rsquo;une part l&rsquo;\u00e9pisode des \u00ab cuirasses Farina \u00bb, sortes d&rsquo;armures pesant sans doute (suppose le narrateur) pas moins de cinquante kilos, et suppos\u00e9ment \u00e0 l&rsquo;\u00e9preuve des tirs de mitrailleuse. Dix-huit cuirasses arrivent, dont sont \u00e9quip\u00e9s autant de soldats, que le g\u00e9n\u00e9ral de division charge d&rsquo;aller couper les barbel\u00e9s autrichiens, en vue d&rsquo;une attaque prochaine. \u00c0 peine sont-ils sortis de la tranch\u00e9e qu&rsquo;ils tombent l&rsquo;un apr\u00e8s l&rsquo;autre sous le feu ennemi. Le g\u00e9n\u00e9ral assiste \u00e0 ce massacre \u00ab comme s&rsquo;il avait pr\u00e9vu que les \u00e9v\u00e9nements se d\u00e9rouleraient exactement comme ils se d\u00e9roulaient en r\u00e9alit\u00e9 \u00bb (chap. XIV). Il y a d&rsquo;autre part le sacrifice du lieutenant Santini, connu pour sa bravoure et son sens du devoir, auquel un lieutenant-colonel ordonne d&rsquo;aller couper les fils barbel\u00e9s, apr\u00e8s que plusieurs hommes ont d\u00e9j\u00e0 laiss\u00e9 leur vie dans ce m\u00eame genre d&rsquo;op\u00e9rations, sans le moindre r\u00e9sultat &#8211; ce que le lieutenant colonel sait parfaitement : \u00ab &#8211; C&rsquo;est une op\u00e9ration impossible &#8211; r\u00e9pondit Santini &#8211; il est trop tard. &#8211; Je ne vous ai pas demand\u00e9 &#8211; r\u00e9pliqua le lieutenant-colonel &#8211; s&rsquo;il \u00e9tait tard ou t\u00f4t. Je vous ai demand\u00e9 si vous vous portez volontaire. &#8211; Non, mon colonel. &#8211; Alors, je vous ordonne, je dis bien je vous ordonne de sortir quand m\u00eame, et imm\u00e9diatement. &#8211; Oui, mon colonel, &#8211; r\u00e9pondit Santini. Si vous me donnez un ordre, je ne peux que l&rsquo;ex\u00e9cuter. \u00bb (chap. XIII). Parfaitement conscient de ce qui l&rsquo;attend, Santini sort de la tranch\u00e9e et est abattu quelques instants plus tard.<\/p>\n<p><strong>D\u00e9nonciation de l&rsquo;inflexibilit\u00e9 de la hi\u00e9rarchie militaire<\/strong>.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9pisode de la mort de Santini illustre la r\u00e8gle militaire qui veut qu&rsquo;un ordre <em>doit<\/em> \u00eatre ex\u00e9cut\u00e9, sans que l&rsquo;ex\u00e9cutant ait \u00e0 en discuter le bien-fond\u00e9 ou le bon sens. En temps de guerre, et notamment en pr\u00e9sence de l&rsquo;ennemi, cette r\u00e8gle devient un monstrueux instrument. Un ordre manifestement assassin a force de loi pour les subalternes, ni plus ni moins qu&rsquo;un ordre raisonnable et juste. Qu&rsquo;il soit inspir\u00e9 par la b\u00eatise, par l&rsquo;exc\u00e8s de z\u00e8le, par l&rsquo;abus d&rsquo;alcool ou par la cruaut\u00e9 pure ne fait gu\u00e8re de diff\u00e9rence pour ceux qui en subissent les cons\u00e9quences mortelles. C&rsquo;est \u00e9galement ce que soutient, pour le revendiquer du point de vue des chefs, un personnage du livre, le commandant Melchiorri : \u00ab Ceux qui commandent ne se trompent jamais et ne commettent pas d&rsquo;erreurs. Commander signifie le droit qu&rsquo;a le sup\u00e9rieur hi\u00e9rarchique de donner un ordre. Il n&rsquo;y a pas d&rsquo;ordres bons et d&rsquo;ordres mauvais, d&rsquo;ordres justes et d&rsquo;ordres injustes. L&rsquo;ordre est toujours le m\u00eame. C&rsquo;est le droit absolu \u00e0 l&rsquo;ob\u00e9issance d&rsquo;autrui \u00bb (chap. XXIV).<\/p>\n<p>Adepte fanatique d&rsquo;une discipline de fer, qui fige les r\u00f4les dans un organigramme absolutis\u00e9 et prive par principe les inf\u00e9rieurs de tout droit sur eux-m\u00eames, Melchiorri est un hi\u00e9rarque fasciste avant l&rsquo;heure (on est en 1916 quant au temps de l&rsquo;action, mais en 1938 lorsque le livre para\u00eet). Il confirme l&rsquo;hypoth\u00e8se selon laquelle Lussu, au cours des ann\u00e9es qui suivirent la guerre et, particuli\u00e8rement, pendant l&rsquo;\u00e9criture d&rsquo;<em>Un anno sull&rsquo;altipiano<\/em>, prit conscience de la filiation directe entre ordre militaire dans l&rsquo;arm\u00e9e en guerre et ordre civil voulu par le fascisme apr\u00e8s la guerre. Une des devises du fascisme -\u00ab croire, ob\u00e9ir, combattre \u00bb &#8211; n&rsquo;est somme toute que l&rsquo;explicitation d&rsquo;un axiome de la logique guerri\u00e8re.<\/p>\n<p>Plusieurs interpr\u00e9tations critiques d&rsquo;<em>Un anno sull&rsquo;altipiano<\/em> restent possibles, qui s&rsquo;\u00e9chelonnent entre la th\u00e8se qui veut que Lussu d\u00e9nonce les modalit\u00e9s particuli\u00e8res de cette guerre, mais pas les causes et les raisons qui la justifiaient et cette autre selon laquelle la d\u00e9nonciation affecte y compris les justifications historiques et morales de la Grande Guerre, voire toute guerre orchestr\u00e9e par un \u00c9tat. Cette deuxi\u00e8me option, qui a \u00e9t\u00e9 ouverte par l&rsquo;adaptation cin\u00e9matographique du livre de Lussu par Francesco Rosi (<em>Uomini contro<\/em>, 1970), semble actuellement gagner en cr\u00e9dibilit\u00e9. On peut de fait la conforter \u00e0 la lumi\u00e8re des engagements politiques jamais d\u00e9mentis de Lussu, qui s&rsquo;enracinent dans une gauche radicale r\u00e9tive aux structurations des appareils politiques, \u00e0 toute forme de hi\u00e9rarchisation oblig\u00e9e.<\/p>\n<p><strong>4. <\/strong><strong>Pour aller plus loin<\/strong><\/p>\n<p>\u2022 Lussu E.<em>, <\/em><em>Les hommes contre<\/em>, Paris, Austral, 1995.<\/p>\n<p>\u2022 Lussu E.<em>, <\/em><em>La Marche sur Rome&#8230; et autres lieux<\/em>, Paris, Arte-Le F\u00e9lin, 2002.<\/p>\n<p>\u2022 Lussu E.<em>, <\/em><em>Th\u00e9orie de l&rsquo;Insurrection<\/em>, Paris, Maspero, 1971<\/p>\n<p>\u2022 <em>Emilio Lussu (1890-1975), politique, histoire, litt\u00e9rature, cin\u00e9ma<\/em>, (Collectif), sous la direction d&rsquo;Eric Vial, Patrizia  De Capitani et Christophe Mileschi, Grenoble, MSH-Alpes, 2008 (288 p.). (<a href=\"http:\/\/www.msh-alpes.prd.fr\/Publications\/OuvrageEmilioLussu.htm\">http:\/\/www.msh-alpes.prd.fr\/Publications\/OuvrageEmilioLussu.htm<\/a>)<\/p>\n<p>Christophe Mileschi<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>1. Le t\u00e9moin Emilio Lussu na\u00eet le 4 d\u00e9cembre 1890 \u00e0 Armungia, en Sardaigne. Il est issu d&rsquo;une famille ais\u00e9e et \u00e9clair\u00e9e. 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