{"id":180,"date":"2008-11-20T22:13:16","date_gmt":"2008-11-20T21:13:16","guid":{"rendered":"http:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/2008\/11\/20\/gadda-carlo-emilio-1893-1973\/"},"modified":"2021-09-09T17:19:49","modified_gmt":"2021-09-09T16:19:49","slug":"gadda-carlo-emilio-1893-1973","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/2008\/11\/20\/gadda-carlo-emilio-1893-1973\/","title":{"rendered":"Gadda, Carlo Emilio (1893-1973)"},"content":{"rendered":"<ol type=\"1\">\n<li><strong>Le t\u00e9moin<\/strong><\/li>\n<\/ol>\n<p>Carlo Emilio Gadda na\u00eet le 14 novembre 1893, \u00e0 Milan. &nbsp;Il est le fils de Francesco Ippolito, issu de bonne famille lombarde, et d&rsquo;Adela\u00efde, dite Adele, n\u00e9e Lehr, d&rsquo;origine hongroise, \u00e9pous\u00e9e en secondes noces. La premi\u00e8re \u00e9pouse de son p\u00e8re \u00e9tait morte en 1867, d\u00e8s la premi\u00e8re ann\u00e9e du mariage, en donnant naissance \u00e0 une fille. On ne sait rien de cette demi-s\u0153ur a\u00een\u00e9e de Gadda. Adele et Francesco Ippolito donneront ensuite \u00e0 Carlo Emilio une s\u0153ur, Clara, un fr\u00e8re, Enrico.<\/p>\n<p>En 1899<strong>, <\/strong>Francesco Ippolito se lance dans la construction d&rsquo;une maison dans la Brianza, puis dans la culture du ver \u00e0 soie. Cette double entreprise provoque la ruine de la famille, qui, en 1904, doit retourner vivre \u00e0 Milan, dans un appartement moins spacieux.<\/p>\n<p>En 1909, le p\u00e8re de Gadda meurt. En 1912, Carlo Emilio obtient brillamment son dipl\u00f4me de fin d&rsquo;\u00e9tudes au lyc\u00e9e. Malgr\u00e9 un talent certain pour les lettres, il s&rsquo;inscrit \u00e0 la Facult\u00e9 d&rsquo;Ing\u00e9nierie de Milan, peut-\u00eatre pour contenter sa m\u00e8re.<\/p>\n<p>En 1915, Gadda prend une part active \u00e0 la campagne pour l&rsquo;entr\u00e9e en guerre de l&rsquo;Italie, se joignant aux d\u00e9fil\u00e9s, criant les slogans. La guerre est d\u00e9clar\u00e9e \u00e0 l&rsquo;Autriche-Hongrie en mai. En juin, il est appel\u00e9 sous les drapeaux. En ao\u00fbt, il commence \u00e0 tenir un journal de guerre (<em>Journal de guerre et de captivit\u00e9<\/em>), qu&rsquo;il noircit jusqu&rsquo;\u00e0 son retour \u00e0 la vie civile. Il ne rendra ses notes de soldat publiques que quarante ans plus tard.<\/p>\n<p>Jusqu&rsquo;en 1917, il alterne des p\u00e9riodes o\u00f9 il est \u00e0 l&rsquo;arri\u00e8re et des s\u00e9jours sur le front, o\u00f9 il prend part aux combats, en qualit\u00e9 de sous-lieutenant puis, au b\u00e9n\u00e9fice d&rsquo;une promotion qu&rsquo;il a sollicit\u00e9e, de lieutenant. Le combat le plus important pour lui, celui qui laissera la trace la plus profonde dans son journal, c&rsquo;est celui qu&rsquo;il ne livre pas&nbsp;: le 25 octobre 1917, lors de la d\u00e9route de Caporetto, il se rend \u00e0 l&rsquo;ennemi. Il sera d\u00e9port\u00e9 en Allemagne, \u00e0 Rastatt, puis dans le camp de prisonniers de Celle, dans le Hanovre. Il sera rapatri\u00e9 en janvier 1919. A son retour chez lui, il apprend la mort de son fr\u00e8re cadet, Enrico, tu\u00e9 aux commandes de son avion de combat.<\/p>\n<p>En 1920, il finit de passer les examens que la guerre avait suspendus, et obtient son dipl\u00f4me d&rsquo;ing\u00e9nieur \u00e9lectrotechnicien. Dans le cadre de son travail, il voyage beaucoup (Sardaigne, Argentine, Belgique, Lorraine, Ruhr, Sud-Ouest de la France&#8230;), tandis qu&rsquo;il r\u00eave de se consacrer enti\u00e8rement \u00e0 l&rsquo;\u00e9criture. Il publie ses premiers textes dans la toute jeune revue <em>Solaria<\/em> en 1926. Cinq ans plus tard para\u00eet un premier recueil de nouvelles et proses po\u00e9tiques,&nbsp;<em>La Madone des Philosophes<\/em>, dont plusieurs \u00e9voquent la guerre.  Puis, en 1934, un second recueil, le <em>Ch\u00e2teau d&rsquo;Udine<\/em>, o\u00f9, tandis qu&rsquo;il affirme \u00ab&nbsp;l&rsquo;impossibilit\u00e9 d&rsquo;un journal de guerre&nbsp;\u00bb, il confirme le bien-fond\u00e9 des raisons de son interventionnisme. En 1940 et 1941, des pages du <em>Ch\u00e2teau d&rsquo;Udine<\/em> seront reprises et publi\u00e9es par le r\u00e9gime, qui y trouvait de quoi conforter la l\u00e9gitimit\u00e9 de l&rsquo;annexion d\u00e9finitive de la Libye.<\/p>\n<p>En 1936, sa m\u00e8re meurt. Il s&rsquo;engage dans la r\u00e9daction de ce qui est sans doute l&rsquo;un de ses livres les plus importants et les plus r\u00e9ussis, <em>La connaissance de <\/em><em>la douleur<\/em>. Le personnage principal, Gonzalo, est un ancien combattant de la Grande Guerre, maniaque, obsessionnel, odieux envers sa m\u00e8re et toujours pr\u00eat \u00e0 s&#8217;emporter face \u00e0 la m\u00e9diocrit\u00e9 d&rsquo;autrui, oppos\u00e9e \u00e0 sa propre grandeur insuffisamment reconnue.<\/p>\n<p>En 1944, il entreprend de r\u00e9diger une sorte d&rsquo;\u00e9tude psychanalytique du fascisme, <em>\u00c9ros et Priape<\/em>, qui cependant tourne court. Il y est plusieurs fois question de la guerre, entreprise dont Gadda s&rsquo;efforce encore d&rsquo;assurer le caract\u00e8re chevaleresque, qu&rsquo;il tente d&rsquo;opposer \u00e0 la vulgaire brutalit\u00e9 fasciste. C&rsquo;est sans doute de ne pas parvenir \u00e0 maintenir une telle opposition qu&rsquo;il doit renoncer \u00e0 son projet.<\/p>\n<p>En 1946, il livre \u00e0 la revue <em>Letteratura<\/em> les cinq premiers chapitres de <em>L&rsquo;affreux pastis de la rue des Merles<\/em>.<strong> <\/strong>L&rsquo;ann\u00e9e suivante, il travaille \u00e0 une version de ce roman \u00e0 adapter pour le cin\u00e9ma. En 1951, il trouve un emploi \u00e0 la RAI, aupr\u00e8s de la branche litt\u00e9raire du Journal Radio. Ses conditions \u00e9conomiques d&rsquo;existence, pr\u00e9caires depuis dix ans, s&rsquo;adoucissent. L&rsquo;ann\u00e9e suivante, il devient collaborateur du \u00ab&nbsp;Terzo Programma&nbsp;\u00bb, une \u00e9mission culturelle radiophonique. Il quittera la RAI en 1955, l&rsquo;\u00e2ge de la retraite ayant sonn\u00e9. La m\u00eame ann\u00e9e, il fait para\u00eetre un fragment (environ un dixi\u00e8me du texte total) d&rsquo;<em>\u00c9ros et Priape<\/em>, ainsi que la majeure partie de son journal de soldat. En 1957, apr\u00e8s plusieurs ann\u00e9es de re-travail, il publie<em> L&rsquo;affreux pastis de la rue des Merles<\/em>. Le roman est un succ\u00e8s. Gadda gagne en notori\u00e9t\u00e9. Il presse, semble-t-il, les \u00e9diteurs de republier des textes anciens.<\/p>\n<p>En 1961 para\u00eet, sous le titre <em>Date una carabina a un ragazzo&#8230; <\/em>(Donnez une carabine \u00e0 un jeune homme&#8230;)<em>,<\/em> la r\u00e9ponse de Gadda \u00e0 une enqu\u00eate sur le fascisme men\u00e9e par une revue&nbsp;: \u00ab&nbsp;Est-ce que le fascisme est fini&nbsp;?&nbsp;\u00bb D&rsquo;apr\u00e8s ses r\u00e9ponses, Gadda semble penser qu&rsquo;il reste du chemin avant qu&rsquo;on puisse dire oui&nbsp;: il faudrait d&rsquo;abord \u00e9liminer \u00ab&nbsp;le fasciste qui est en nous&nbsp;\u00bb. Les ann\u00e9es soixante marquent aussi son d\u00e9sint\u00e9r\u00eat grandissant pour les publications de ses textes, que les \u00e9diteurs continuent d&rsquo;assurer, et pour l&rsquo;\u00e9criture elle-m\u00eame. Il cesse toute activit\u00e9 d&rsquo;\u00e9crivain plusieurs ann\u00e9es avant sa mort &#8211; si l&rsquo;on excepte des lettres \u00e0 ses proches, qui ont cependant leur importance&nbsp;: dans les derniers moments de la correspondance que, depuis pr\u00e8s de quarante ans, il entretient avec son cousin Piero Gadda-Conti, il est encore question, \u00e0 mots couverts, de la Grande Guerre, tandis que planent les ombres du remords, la peur du jugement d&rsquo;autrui, la peur du Jugement dernier.<\/p>\n<p>Il s&rsquo;\u00e9teint le 21 mai 1973, \u00e0 Rome.<\/p>\n<ol type=\"1\">\n<li><strong>Le t\u00e9moignage<\/strong><\/li>\n<\/ol>\n<p>La particularit\u00e9 du t\u00e9moignage que Gadda laisse dans son journal, c&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment qu&rsquo;il ne t\u00e9moigne pour ainsi dire jamais de la <em>r\u00e9alit\u00e9<\/em> de la guerre. L&rsquo;enjeu moteur de l&rsquo;\u00e9criture semble bien \u00eatre dans l&rsquo;effort d&rsquo;exorciser l&rsquo;effroi, l&rsquo;horreur, le sentiment de l&rsquo;absurde, la peur de mourir, et d&rsquo;esquiver le risque constant de voir s&rsquo;effondrer sa foi dans la justesse de cette guerre. Gadda met ainsi en place ce qu&rsquo;on pourrait appeler des \u00ab&nbsp;strat\u00e9gies de l&rsquo;\u00e9vitement&nbsp;\u00bb. Qu&rsquo;il d\u00e9crive avec minutie, avec un souci maniaque du d\u00e9tail, ses repas, ses occupations quotidiennes, ses menues d\u00e9penses&nbsp;; qu&rsquo;il entretienne avec emphase son lecteur de sa conviction guerri\u00e8re, de son g\u00e9nie, de la grandeur de l&rsquo;Italie et de ses grands auteurs (Leopardi, Manzoni, D&rsquo;Annunzio)&nbsp;; qu&rsquo;il s&rsquo;exhibe comme futur grand \u00e9crivain, notamment dans une prose dont la recherche formelle contraste souvent avec le chambardement qu&rsquo;on imagine alentour ou, plus tard, avec les privations de la captivit\u00e9&nbsp;; qu&rsquo;il dresse une apologie du devoir et le pan\u00e9gyrique de soi-m\u00eame comme mod\u00e8le de bon soldat, comme parfait serviteur du \u00ab&nbsp;r\u00e8glement de discipline&nbsp;\u00bb &#8211; lequel \u00e9nonce que \u00ab&nbsp;la personne du soldat doit dispara\u00eetre face aux exigences du service et de la patrie&nbsp;\u00bb -, comme parangon de la \u00ab&nbsp;glorieuse devise&nbsp;: <em>Perinde ac cadaver<\/em> \u00bb&nbsp;(21 ao\u00fbt 1916)&nbsp;; qu&rsquo;il se lance dans de virulentes, parfois sanguinaires diatribes contre ses camarades de combat, hommes de troupe, subalternes &#8211; plus rarement, et plus pos\u00e9ment, contre des sup\u00e9rieurs (apr\u00e8s Caporetto, l&rsquo;incomp\u00e9tence de certains g\u00e9n\u00e9raux est sugg\u00e9r\u00e9e, mais elle est toujours associ\u00e9e \u00e0 des tirades qui vilipendent la l\u00e2chet\u00e9 des troupes)&nbsp;; \u00e0 chaque fois, Gadda parvient \u00e0 endiguer l&rsquo;\u00e9motion que l&rsquo;exp\u00e9rience de la guerre cause, \u00e0 n&rsquo;y pas manquer, chez tout combattant. Entre refoulement (l&rsquo;invective lanc\u00e9e sur les couards va de pair avec un d\u00e9ni de sa propre peur), d\u00e9tournement (les raisons objectives de craindre pour sa vie et de douter de la bont\u00e9 de cette guerre sont d\u00e9vi\u00e9es vers une souffrance exclusivement personnelle, suppos\u00e9ment li\u00e9e \u00e0 une enfance exceptionnellement malheureuse et \u00e0 un caract\u00e8re exceptionnellement sensible) et sublimation (la rh\u00e9torique belliciste s&rsquo;enfle d&rsquo;autant plus que devrait s&rsquo;imposer le constat de l&rsquo;impossibilit\u00e9 ou de la vanit\u00e9 de tout h\u00e9ro\u00efsme), Gadda compose une \u0153uvre qui, enti\u00e8rement inspir\u00e9e par la guerre, n&rsquo;en dit pourtant \u00e0 peu pr\u00e8s rien directement. Au d\u00e9tour d&rsquo;une phrase, d&rsquo;une transition surprenante, d&rsquo;un aveu aussi soudain que rapidement escamot\u00e9, le lecteur pourra d\u00e9celer, dans ses \u0153uvres \u00e0 venir, l&rsquo;\u00e9cho jamais \u00e9teint d&rsquo;une hantise dont le <em>Journal de guerre et de captivit\u00e9<\/em> ne t\u00e9moigne que par ses remarquables silences.<\/p>\n<p>Ces strat\u00e9gies de l&rsquo;\u00e9vitement lui permettent, pendant plus de trois ans, de noircir des pages par centaines en \u00e9vitant presque toute notation susceptible de mettre \u00e0 mal la rh\u00e9torique interventionniste. Les exceptions sont fort rares&nbsp;: tr\u00e8s peu de cadavres sont \u00e9voqu\u00e9s, un seul est d\u00e9crit (un soldat italien dont le visage a \u00e9t\u00e9 emport\u00e9 par une grenade), et on ne rencontre qu&rsquo;une seule fois un questionnement, n&rsquo;occupant qu&rsquo;une dizaine de lignes, sur les valeurs que cette guerre est suppos\u00e9e d\u00e9fendre&nbsp;: \u00ab&nbsp;Parfois, en pensant aux modalit\u00e9s de la guerre pr\u00e9sente, que j&rsquo;ai toujours jug\u00e9e comme une n\u00e9cessit\u00e9, [&#8230;] je vois dans cette guerre la perversion de certaines valeurs, qui semblaient d\u00e9sormais \u00eatre des conqu\u00eates s\u00fbres de l&rsquo;humanit\u00e9&nbsp;\u00bb. Ce questionnement ponctuel est du reste aussit\u00f4t relativis\u00e9 par la formule qui le conclut&nbsp;: \u00ab&nbsp;mais mon jugement en ce sens est tout sauf d\u00e9finitif&nbsp;\u00bb (12 septembre 1916). Le fait est que dans son ensemble, le journal du soldat Gadda penche nettement du c\u00f4t\u00e9 de l&rsquo;apologie des vertus militaires, ou plus exactement militaristes et bellicistes. Une apologie qui, par ses exc\u00e8s m\u00eames, a quelque chose de <em>forc\u00e9<\/em>.<\/p>\n<ol type=\"1\">\n<li><strong>Analyse<\/strong><\/li>\n<\/ol>\n<p>\u00c0 partir du milieu des ann\u00e9es Trente, Gadda conduira une critique f\u00e9roce de la \u00ab&nbsp;pharaonisation&nbsp;\u00bb des paroles dominantes, de la \u00ab&nbsp;monolangue&nbsp;\u00bb, de toutes les formes d&rsquo;imposition d&rsquo;une pens\u00e9e unique par des formules oblig\u00e9es de langage &#8211; sans que cela l&#8217;emp\u00eache par ailleurs de signer et de publier, jusqu&rsquo;en 1942, des articles o\u00f9 il dit les bienfaits (\u00e9conomiques, industriels, sociaux) de l&rsquo;autarcie fasciste et des \u0153uvres coloniales du r\u00e9gime. Or son journal de guerre et plusieurs textes post\u00e9rieurs (au moins jusqu&rsquo;au <em>Ch\u00e2teau d&rsquo;Udine<\/em>) montre qu&rsquo;il a lui-m\u00eame \u00e9t\u00e9 un adepte et une victime exemplaires des ravages de la rh\u00e9torique officielle. Bien qu&rsquo;il ne fasse jamais lui-m\u00eame explicitement ce lien, il est certain que c&rsquo;est de sa propre exp\u00e9rience du conformisme et de l&rsquo;endoctrinement que Gadda tire ses diatribes contre le culte du \u00ab&nbsp;verbe r\u00e9v\u00e9l\u00e9&nbsp;\u00bb qui lui semble caract\u00e9riser le fascisme. Avant que le fascisme ne l&rsquo;institue pour la vie civile, l&rsquo;arm\u00e9e en guerre l&rsquo;avait \u00e9rig\u00e9 en dogme l\u00e9tal. La devise mussolinienne \u00ab&nbsp;croire ob\u00e9ir combattre&nbsp;\u00bb n&rsquo;est que l&rsquo;extension \u00e0 la vie civile du principe inflexible de la hi\u00e9rarchie militaire appliqu\u00e9 \u00e0 grande \u00e9chelle dans la tranch\u00e9e de la Grande Guerre.<\/p>\n<p>Il est des passages du <em>Journal<\/em> dont une \u00e9tude attentive devrait pouvoir montrer qu&rsquo;ils font directement \u00e9cho, en temps r\u00e9el, aux circulaires officielles de l&rsquo;\u00e9tat major de l&rsquo;arm\u00e9e en guerre. Gadda, qui dit collectionner ces circulaires, fait l&rsquo;\u00e9loge de Cadorna (9 ao\u00fbt 1916), dont la <em>forma mentis <\/em>suppos\u00e9e &#8211; une intelligence qui s&rsquo;\u00e9tend au-del\u00e0 des formes visibles &#8211; annonce celle d&rsquo;Ingravallo, le commissaire enqu\u00eateur de <em>L&rsquo;affreux pastis de la rue des Merles<\/em>. Il s&rsquo;identifie en tout cas avec les hautes sph\u00e8res de la hi\u00e9rarchie (comme le montrent notamment ses consid\u00e9rations sur les m\u00e9thodes strat\u00e9giques qui auraient pu, selon lui, permettre \u00e0 l&rsquo;Italie de ne pas subir tant de revers contre l&rsquo;Autriche et l&rsquo;Allemagne), non avec le bas peuple des combattants (r\u00e9guli\u00e8rement honni pour ses comportements jug\u00e9s indignes, en des termes qui rappellent de pr\u00e8s ceux de Cadorna fustigeant les l\u00e2ches et les vell\u00e9itaires).<\/p>\n<p>Gadda n&rsquo;est pas seulement le relais acritique de la voix de la propagande et de l&rsquo;\u00e9tat major. Il est aussi \u00ad &#8211; et cet aspect est typique de la position de l&rsquo;\u00e9crasante majorit\u00e9 des intellectuels et artistes italiens de son temps, au moins jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;entr\u00e9e en guerre de leur pays &#8211; l&rsquo;enfant de plusieurs g\u00e9n\u00e9rations successives \u00e9duqu\u00e9es, par le truchement de la grande litt\u00e9rature, \u00e0 l&rsquo;attente d&rsquo;une \u00ab&nbsp;quatri\u00e8me guerre d&rsquo;ind\u00e9pendance&nbsp;\u00bb, susceptible de parachever le processus unitaire. De Manzoni \u00e0 Leopardi (avant l&rsquo;unification), puis de Mazzini \u00e0 De Amicis, \u00e0 Carducci, \u00e0 Pascoli, \u00e0 D&rsquo;Annunzio et, bien entendu, \u00e0 Marinetti et aux Futuristes, milanais ou florentins, la litt\u00e9rature n&rsquo;a cess\u00e9 de prendre en charge l&rsquo;exaltation de l&rsquo;h\u00e9ro\u00efsme guerrier dont doit sortir l&rsquo;Italie future. Les traces de cette id\u00e9alisation potentiellement l\u00e9tale sont patentes dans le journal de Gadda&nbsp;: il consid\u00e8re que cette guerre est une \u00ab&nbsp;sainte guerre&nbsp;\u00bb&nbsp;; il \u00e9met le v\u0153u \u00ab&nbsp;que puisse \u00eatre donn\u00e9e \u00e0 la patrie sa juste grandeur, sa forme pure et intacte&nbsp;; que puisse \u00eatre accord\u00e9e \u00e0 ses enfants fid\u00e8les la couronne de la victoire&nbsp;\u00bb (5 mai 1918)&nbsp;; il vante la \u00ab&nbsp;mort utile et belle&nbsp;\u00bb au combat (12 septembre 1916)&nbsp;; ou cite Virgile (<em>Prospexi Italiam summa sublimis ab unda<\/em> : \u00ab&nbsp;perch\u00e9 \u00e0 la cr\u00eate d&rsquo;une vague, j&rsquo;aper\u00e7us l&rsquo;Italie&nbsp;\u00bb, <em>\u00c9n\u00e9ide<\/em>, Livre 6-357) en ouverture et en conclusion d&rsquo;un des derniers livres de son <em>Journal<\/em> (ann\u00e9e 1918), inscrivant le conflit dans une t\u00e9l\u00e9ologie nationaliste dont le fascisme fera un dogme. \u00c0 chaque fois, Gadda r\u00e9active un topos&nbsp;litt\u00e9raire en m\u00eame temps qu&rsquo;il ent\u00e9rine un th\u00e8me de la propagande de guerre.<\/p>\n<p>Si on envisage son parcours d&rsquo;\u00e9crivain, le <em>Journal<\/em> de Gadda se pr\u00e9sente comme le creuset de contradictions internes qui ne seront jamais r\u00e9solues&nbsp;; c&rsquo;est leur non-r\u00e9solution m\u00eame qui est le c\u0153ur dynamique de tout ce qu&rsquo;il pu \u00e9crire ensuite, comme l&rsquo;a bien vu Montale (Gadda est un \u00ab&nbsp;traditionaliste devenu fou&nbsp;\u00bb). C&rsquo;est du conflit sans cesse rejou\u00e9 entre l&rsquo;ordre id\u00e9al que la guerre aurait d\u00fb illustrer et le monstrueux g\u00e2chis effectif qu&rsquo;elle a provoqu\u00e9 que na\u00eet la page affreusement tourment\u00e9e qui est la marque la plus typique de cet \u00e9crivain. Mais le cas de Gadda d\u00e9borde le champ strictement litt\u00e9raire. Sans doute n&rsquo;int\u00e9resserait-il gu\u00e8re l&rsquo;historien si on ne pouvait voir dans son parcours et dans son \u0153uvre une m\u00e9tonymie de l&rsquo;aventure collective. Certaines pages du <em>Journal<\/em> pr\u00e9figurent et appr\u00eatent l&rsquo;instauration d&rsquo;un diktat univoque, un appel auquel le fascisme r\u00e9pondra bient\u00f4t (\u00ab&nbsp;Je voudrais \u00eatre un dictateur pour les envoyer \u00e0 la potence&nbsp;\u00bb, lance-t-il le 31 juillet 1918, s&#8217;emportant de nouveau contre les soldats qui ont c\u00e9d\u00e9 \u00e0 Caporetto et ont os\u00e9 se r\u00e9jouir de n&rsquo;\u00eatre pas morts). Au-del\u00e0 de l&rsquo;anecdote, la fa\u00e7on dont a \u00e9t\u00e9 publiquement repr\u00e9sent\u00e9e la guerre (avant, pendant, apr\u00e8s) a partie li\u00e9e avec l&rsquo;histoire de l&rsquo;Italie. En l&rsquo;occurrence, les silences, les magnifications, les d\u00e9nis de Gadda sont ceux de toute une \u00e9poque, de tout un pays qui n&rsquo;a pas voulu porter le deuil de ses victimes, qui n&rsquo;a pas su entendre ceux de ses \u00e9crivains qui t\u00e9moignaient de la catastrophe collective, accordant au contraire ses faveurs \u00e0 ceux qui, de la guerre, donnaient une image propre \u00e0 accompagner et \u00e0 l\u00e9gitimer la militarisation de la vie civile.<\/p>\n<p><strong>4. <\/strong><strong>Pour aller plus loin<\/strong><\/p>\n<p><strong><em>Livres de Gadda (par ordre de pertinence avec la question de la guerre)&nbsp;:<\/em><\/strong><\/p>\n<p><em>Journal de guerre et de captivit\u00e9<\/em>, trad. de Monique Baccelli, Paris, Bourgois, 1993.<\/p>\n<p><em>Le Ch\u00e2teau d&rsquo;Udine<\/em>, trad. de Giovanni Clerico, Paris, Grasset, 1982.<\/p>\n<p><em>La Madone des Philosophes<\/em>, trad. de Jean-Paul Manganaro, Paris, Seuil, 1993.<\/p>\n<p><em>La Connaissance de la douleur<\/em>, trad. de Louis Bonalumi et Fran\u00e7ois&nbsp;Wahl, Paris, Seuil, 1974.<\/p>\n<p><em>\u00c9ros et Priape. De la fureur aux cendres<\/em>, trad. de Giovanni Clerico, Paris, Bourgois, 1990.<\/p>\n<p><em>L&rsquo;Affreux Pastis de la rue des Merles<\/em>, trad. de Louis Bonalumi, Paris, Seuil, 1963.<\/p>\n<p><strong><em>Sur Gadda et la guerre&nbsp;:<\/em><\/strong><\/p>\n<p>Il existe tr\u00e8s peu d&rsquo;articles et d&rsquo;ouvrages disponibles en fran\u00e7ais sur Gadda et la guerre. On ne tiendra donc pas rigueur \u00e0 l&rsquo;auteur de cette notice de renvoyer \u00e0 ceux qu&rsquo;il a publi\u00e9s sur cette question.<\/p>\n<p>Ch. Mileschi,<em> Gadda contre Gadda. L&rsquo;\u00e9criture comme champ de bataille<\/em>, Grenoble, ELLUG, 2007.<\/p>\n<p>&#8212;-, \u00ab&nbsp;Gadda&nbsp;: grades et d\u00e9g\u00e2ts. Chronique d&rsquo;une recherche du sens&nbsp;\u00bb, <em>Cahiers d&rsquo;\u00e9tudes italiennes<\/em>, \u00ab&nbsp;Dire la guerre&nbsp;?&nbsp;\u00bb, n\u00b0&nbsp;1, Grenoble, ELLUG, 2004.<\/p>\n<p>&#8212;-, \u00ab&nbsp;Gadda et ses deuils impossibles&nbsp;\u00bb, in&nbsp;<em>Transalpina<\/em>, N\u00b0&nbsp;6, <em>Le poids des disparus<\/em>, Caen, &nbsp;Presses Universitaires de Caen, 2002.<\/p>\n<p>&#8212;-, \u00ab&nbsp;\u00ab\u00a0La guerra \u00e8 cozzo di energie spirituali\u00a0\u00bb. L&rsquo;esth\u00e9tisation de la guerre dans l&rsquo;\u0153uvre de C.E. Gadda&nbsp;\u00bb, in <em>L&rsquo;Histoire mise en \u0153uvres<\/em>, Saint-\u00c9tienne, Presses Universitaires de Saint-\u00c9tienne, 2001.<\/p>\n<p><strong><em>Autres&nbsp;:<\/em><\/strong><\/p>\n<p>\u00ab&nbsp;Pr\u00e9paratifs de guerre dans la po\u00e9sie italienne&nbsp;\u00bb, in <em>La po\u00e9sie italienne et la \u00ab&nbsp;Grande Guerre&nbsp;\u00bb<\/em>, (collectif), Toulouse, Collection de l&rsquo;E.C.R.I.T., n\u00b0&nbsp;8, Universit\u00e9 de Toulouse-Le Mirail, 2005.<\/p>\n<p>Christophe Mileschi, novembre 2008<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le t\u00e9moin Carlo Emilio Gadda na\u00eet le 14 novembre 1893, \u00e0 Milan. &nbsp;Il est le fils de Francesco Ippolito, issu de bonne famille lombarde, et d&rsquo;Adela\u00efde, dite Adele, n\u00e9e Lehr, d&rsquo;origine hongroise, \u00e9pous\u00e9e en secondes noces. La premi\u00e8re \u00e9pouse de son p\u00e8re \u00e9tait morte en 1867, d\u00e8s la premi\u00e8re ann\u00e9e du mariage, en donnant naissance &hellip; <a href=\"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/2008\/11\/20\/gadda-carlo-emilio-1893-1973\/\" class=\"more-link\">Continue reading <span class=\"screen-reader-text\">Gadda, Carlo Emilio (1893-1973)<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":3,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[102,164,3],"tags":[872,871,287,723],"class_list":["post-180","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-1991-2000","category-armee-italienne","category-carnet","tag-endoctrinement","tag-interventionniste","tag-prisonnier-2","tag-strategie-devitement"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/180","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/wp-json\/wp\/v2\/users\/3"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=180"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/180\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":3787,"href":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/180\/revisions\/3787"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=180"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=180"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=180"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}