{"id":181,"date":"2008-11-21T10:33:26","date_gmt":"2008-11-21T09:33:26","guid":{"rendered":"http:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/2008\/11\/21\/debre-robert-1882-1978\/"},"modified":"2021-09-09T17:20:00","modified_gmt":"2021-09-09T16:20:00","slug":"debre-robert-1882-1978","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/2008\/11\/21\/debre-robert-1882-1978\/","title":{"rendered":"Debr\u00e9, Robert (1882-1978)"},"content":{"rendered":"<p><strong>1. Le t\u00e9moin<\/strong><\/p>\n<p>N\u00e9 \u00e0 Sedan (Ardennes) le 7 d\u00e9cembre 1882, fils et petit-fils de rabbin, Robert Debr\u00e9 fit de la philosophie en Sorbonne apr\u00e8s ses ann\u00e9es de lyc\u00e9e \u00e0 Jeanson-de-Sailly avant de se lancer dans des \u00e9tudes de m\u00e9decine, toujours \u00e0 Paris. Engag\u00e9 au moment de l&rsquo;affaire Dreyfus, proche de P\u00e9guy dans les ann\u00e9es d&rsquo;avant-guerre, il \u00e9tait sensibilis\u00e9 \u00e0 la question sociale et manifestait une sensibilit\u00e9 socialiste. Sa carri\u00e8re m\u00e9dicale et universitaire d\u00e8s l&rsquo;entre-deux-guerres, son activit\u00e9 dans les questions d\u00e9mographiques avant et apr\u00e8s l&rsquo;Occupation, son engagement au sein de la R\u00e9sistance, son r\u00f4le dans les r\u00e9formes de l&rsquo;h\u00f4pital et de la formation m\u00e9dicale ont fait de ce p\u00e9diatre de renomm\u00e9 internationale un des intellectuels les plus en vue au cours du si\u00e8cle. Voir sa notice biographique, par Lucien Mercier, <em>in<\/em> Jacques Julliard et Michel Winock, dir., <em>Dictionnaire des intellectuels fran\u00e7ais<\/em>, Paris, Seuil, 1996, p. 341-342.<\/p>\n<p><strong>2. Le t\u00e9moignage<\/strong><\/p>\n<p>C&rsquo;est dans les ann\u00e9es 1970 que Robert Debr\u00e9 livre ce qu&rsquo;il appelle \u00ab&nbsp;mon t\u00e9moignage&nbsp;\u00bb et, d\u00e8s la premi\u00e8re phrase du pr\u00e9ambule de <em>L&rsquo;Honneur de vivre. M\u00e9moires<\/em>, le situe dans la continuit\u00e9 de ses nombreuses publications, un peu comme un couronnement et un point final. D&rsquo;autres ouvrages suivirent n\u00e9anmoins, notamment <em>Ce que je crois<\/em> (Paris, Grasset et Fasquel, 1976) tant il lui \u00e9tait malais\u00e9 de ne pas \u00e9crire. Cette aisance de plume, loin d&rsquo;\u00eatre commune \u00e0 l&rsquo;ensemble du corps m\u00e9dical, est un \u00e9l\u00e9ment important de ce texte qui raconte \u00e0 la premi\u00e8re personne une vie bien remplie. Un seul des 41 chapitres de l&rsquo;ouvrage est consacr\u00e9 \u00e0 la Premi\u00e8re Guerre mondiale (\u00ab&nbsp;Chapitre 11&nbsp;: La Grande Guerre&nbsp;\u00bb, p. 117-126 de l&rsquo;\u00e9dition de 1996, Paris, Hermann). Le chapitre 12, \u00ab&nbsp;L&rsquo;Alsace retrouv\u00e9e&nbsp;\u00bb, relate l&rsquo;entr\u00e9e des troupes fran\u00e7aises dans Strasbourg et le choix qu&rsquo;il fit de poursuivre sa carri\u00e8re \u00e0 Paris. Dans la pr\u00e9face de 8 pages \u00e0 la seconde \u00e9dition, son petit-fils, le m\u00e9decin Bernard Debr\u00e9, ne mentionne que pour m\u00e9moire ce conflit&nbsp;: \u00ab&nbsp;Apr\u00e8s la Grande Guerre de 1914-1918, celle de 1939-1945&nbsp;\u00bb.<\/p>\n<p><strong>3. Analyse<\/strong><\/p>\n<p>D\u00e9j\u00e0 docteur en m\u00e9decine au moment de la guerre, ancien interne des h\u00f4pitaux de Paris, son implication dans ce conflit est li\u00e9e \u00e0 son m\u00e9tier. La relation n&rsquo;en est pas moins, plus d&rsquo;un demi-si\u00e8cle plus tard, t\u00e9l\u00e9ologique&nbsp;: \u00ab&nbsp;Voici qu&rsquo;approche pour notre g\u00e9n\u00e9ration l&rsquo;\u00e9preuve supr\u00eame&nbsp;: la guerre&nbsp;\u00bb (p. 117). Le ton est grandiloquent (\u00ab&nbsp;Les temp\u00eates sur l&rsquo;Europe annoncent l&rsquo;ouragan&nbsp;\u00bb, p. 117) et assez attendu. Il raconte la guerre comme dans un livre d&rsquo;histoire et y ajoute des anecdotes personnelles, comme cette invitation que lui avait faite le 31 juillet 1914 Abel Ferry, alors sous-secr\u00e9taire d&rsquo;Etat (qui n&rsquo;en dit mot dans ses <em>Carnets secrets 1914-1918<\/em>, texte revu et notes \u00e9tablies par Andr\u00e9 Loez, pr\u00e9face de Nicolas Offenstadt, Paris, Grasset, 2005, p. 51-53) et explique qu&rsquo;il s&rsquo;en souvint lorsque, des ann\u00e9es plus tard, il retourna au Quai d&rsquo;Orsay pour une visite \u00e0 son fils Michel, nouveau ministre des Affaires \u00e9trang\u00e8res. Un demi-si\u00e8cle plus tard, il r\u00e9dige son autobiographie en fonction de ce qu&rsquo;elle devrait \u00eatre&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je n&rsquo;ai le souvenir ni de cris, ni de manifestations, ni de d\u00e9fil\u00e9s, ni de pillage des laiteries Maggi et autres boutiques&nbsp;\u00bb \u00e9crit-il \u00e0 propos du 2 ao\u00fbt 1914 (p. 119).<\/p>\n<p>Ce n&rsquo;est qu&rsquo;\u00e0 la quatri\u00e8me des dix pages qu&rsquo;il aborde v\u00e9ritablement sa guerre, en des termes peu prometteurs&nbsp;: \u00ab&nbsp;J&rsquo;ai fait la guerre comme tout le monde et, comme la plupart, n&rsquo;aime pas beaucoup en parler&nbsp;\u00bb (p. 120). D\u00e8s lors, il raconte la guerre de son fr\u00e8re, \u00ab&nbsp;un des tout premiers d\u00e9cor\u00e9s de la L\u00e9gion d&rsquo;honneur sur le champ de bataille&nbsp;\u00bb (p. 120) et m\u00eame celle de son ami Charles P\u00e9guy, lorsqu&rsquo;il \u00e9gr\u00e8ne la liste de ses compagnons qui n&rsquo;en revinrent pas, dont Abel Ferry dont il ramena le corps \u00e0 Paris (p. 125). Quant \u00e0 la sienne, il la commence par des horreurs&nbsp;: \u00ab&nbsp;On marche sur des cadavres d&rsquo;hommes rest\u00e9s sur place, ne sachant, lorsqu&rsquo;un obus arrive, o\u00f9 se coucher pour \u00e9viter les \u00e9clats&nbsp;\u00bb (p. 121). Les descriptions de bless\u00e9s ou l&rsquo;\u00e9vocation des souffrances sont nombreuses dans ces pages. L&rsquo;auteur, quant \u00e0 lui, se met souvent en sc\u00e8ne dans des situations socialement valorisantes, en train de commander ou de se d\u00e9placer \u00e0 cheval. Dans la Somme ou \u00e0 Verdun, il a v\u00e9cu nombre des moments cruciaux de la guerre. Mais, tout en ne cachant pas les moments o\u00f9 le danger fut grand, il les relativise et se consid\u00e8re comme \u00ab&nbsp;privil\u00e9gi\u00e9&nbsp;\u00bb&nbsp;: \u00ab&nbsp;Pour les m\u00e9decins, la guerre \u00e9tait moins dangereuse et la survie due au retour \u00e0 l&rsquo;arri\u00e8re et aux mois pass\u00e9s loin derri\u00e8re les lignes. Je fus moi-m\u00eame affect\u00e9 au&nbsp; centre m\u00e9dical de Tours et pus passer plusieurs mois au milieu de ma famille&nbsp;\u00bb (p. 125-126).<\/p>\n<p>Au del\u00e0 d&rsquo;un r\u00e9cit convenu, mais l&rsquo;auteur sait fort bien que l\u00e0 n&rsquo;est pas l&rsquo;essentiel de sa vie et sans doute pas ce que liront en premier des lecteurs qui attendent surtout les r\u00e9cits de la R\u00e9sistance, de son action m\u00e9dicale ou de r\u00e9formateur du syst\u00e8me sant\u00e9, certains passages sont significatifs du recul qu&rsquo;il sait prendre&nbsp;: \u00ab&nbsp;Il me semble que je revois, sur ce chemin longeant la Meuse, tout un vol de vautours qui n&rsquo;ont certainement jamais exist\u00e9&nbsp;\u00bb (p. 121). Il insiste \u00e9galement sur l&rsquo;importance de la po\u00e9sie dans ce contexte, de ses lectures des vers de Paul Valery, de ses rencontres avec le fr\u00e8re de Marcel Proust et en profite pour citer l&rsquo;\u00e9tude qu&rsquo;il publia plus tard, <em>Marcel Proust, ses sommeils et ses r\u00e9veils<\/em>, et le commentaire que lui en fit le g\u00e9n\u00e9ral de Gaulle. En relatant son r\u00f4le lors d&rsquo;une bataille, lorsqu&rsquo;il rempla\u00e7a un officier d&rsquo;artillerie, il a une phrase terrible (\u00ab&nbsp;C&rsquo;est la seule fois que directement je fus associ\u00e9 aux meurtres de guerre&nbsp;\u00bb) avant de d\u00e9crire sans \u00e9motion&nbsp;: \u00ab&nbsp;Gr\u00e2ce \u00e0 ma jumelle -une jumelle Zeiss, excellente, recueillie sur le cadavre d&rsquo;un officier allemand-, je voyais l&rsquo;effet de nos obus sur la tranch\u00e9e ennemie et, dans l&rsquo;explosion, jet\u00e9s en l&rsquo;air comme des pantins d\u00e9sarticul\u00e9s, les corps des fantassins allemands&nbsp;\u00bb (p. 124). Il \u00e9voque le temps des mutineries (\u00ab&nbsp;Affreux furent les mois de mai et juin 1917&nbsp;\u00bb) en se distinguant bien des mutins (\u00ab&nbsp;Nous avons trembl\u00e9, car si les Allemands avaient \u00e9t\u00e9 avertis, il est probable qu&rsquo;ils remportaient alors la victoire&nbsp;\u00bb) mais sans les condamner&nbsp;: (\u00ab&nbsp;Quelle piti\u00e9 pour ceux qui avaient tant souffert et dont l&rsquo;endurance \u00e9tait \u00e0 bout apr\u00e8s les attaques souvent mal pr\u00e9par\u00e9es et les coups de mains inutiles&nbsp;!&nbsp;\u00bb, p. 124-125), et est hostile aux ex\u00e9cutions&nbsp;: \u00ab&nbsp;D\u00e8s ce moment, je pensais qu&rsquo;aucune condamnation \u00e0 mort n&rsquo;aurait d\u00fb \u00eatre prononc\u00e9e&nbsp;\u00bb, position qu&rsquo;il met en rapport avec le souvenir de la mort d&rsquo;un fuyard condamn\u00e9 par le conseil de guerre, deux ans auparavant, dans la Somme&nbsp;: \u00ab&nbsp;Au milieu du massacre, j&rsquo;\u00e9tais devenu l&rsquo;ennemi de la peine de mort&nbsp;\u00bb (p. 125).<\/p>\n<p>Ecrit plus d&rsquo;un demi-si\u00e8cle apr\u00e8s les combats, ce t\u00e9moignage sur la Grande Guerre ne se r\u00e9v\u00e8le somme toute qu&rsquo;un \u00e9pisode de la vie et de la carri\u00e8re d&rsquo;un personnage important du monde m\u00e9dical fran\u00e7ais du XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, d&rsquo;o\u00f9 les nombreuses r\u00e9f\u00e9rences aux rencontres avec ses coll\u00e8gues, comme dans le reste de l&rsquo;ouvrage, et avec des hommes c\u00e9l\u00e8bres (Foch, P\u00e9tain). Robert Debr\u00e9 a plus de trente ans lorsque commence le conflit, et l&rsquo;exp\u00e9rience de la guerre n&rsquo;a pas pour lui le caract\u00e8re initiatique qu&rsquo;elle a pu avoir pour ses cadets. Sa relation en est d&rsquo;autant plus d\u00e9tach\u00e9e.<\/p>\n<p>Christian Chevandier, novembre 2008<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>1. Le t\u00e9moin N\u00e9 \u00e0 Sedan (Ardennes) le 7 d\u00e9cembre 1882, fils et petit-fils de rabbin, Robert Debr\u00e9 fit de la philosophie en Sorbonne apr\u00e8s ses ann\u00e9es de lyc\u00e9e \u00e0 Jeanson-de-Sailly avant de se lancer dans des \u00e9tudes de m\u00e9decine, toujours \u00e0 Paris. 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