{"id":197,"date":"2009-02-28T11:27:28","date_gmt":"2009-02-28T10:27:28","guid":{"rendered":"http:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/2009\/02\/28\/boylesve-rene-1867%e2%80%931926\/"},"modified":"2021-09-09T17:23:36","modified_gmt":"2021-09-09T16:23:36","slug":"boylesve-rene-1867-1926","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/2009\/02\/28\/boylesve-rene-1867-1926\/","title":{"rendered":"Boylesve, Ren\u00e9 (1867\u20131926)"},"content":{"rendered":"<p><strong>1. Le t\u00e9moin<\/strong><\/p>\n<p>De son vrai nom, Ren\u00e9 Tardiveau. Ecrivain fran\u00e7ais, n\u00e9 \u00e0 La Haye-Descartes (Indre-et-Loire) le 14 avril 1867, mort \u00e0 Paris le 14 janvier 1926. Fils du notaire Fran\u00e7ois Pierre Auguste Tardiveau, issu d&rsquo;une famille de petits cultivateurs beaucerons et de Marie Sophie Boilesve, issue d&rsquo;une vieille famille angevine install\u00e9e en Touraine. Perd sa m\u00e8re en 1871 et est \u00e9lev\u00e9 par sa grand-tante Cl\u00e9mence Jeanneau. Celle-ci meurt \u00e0 son tour en 1876 et son mari se suicide. Ren\u00e9 et sa s\u0153ur Marie retournent alors habiter chez leur p\u00e8re, qui s&rsquo;est remari\u00e9 en 1874 avec une jeune femme et qui ne va pas tarder \u00e0 se ruiner dans une sp\u00e9culation immobili\u00e8re.<\/p>\n<p>Pensionnaire chez les fr\u00e8res des \u00c9coles chr\u00e9tiennes \u00e0 Poitiers \u00e0 la rentr\u00e9e 1877, il entre au coll\u00e8ge de la Grand&rsquo;Maison en 1880, qu&rsquo;il quittera en 1882 \u00e0 la suite de sa fermeture cons\u00e9cutive aux d\u00e9crets Ferry pour entrer au lyc\u00e9e Ren\u00e9 Descartes de Tours. Son p\u00e8re, ruin\u00e9, se suicide en 1883. Ren\u00e9 Tardiveau obtient son baccalaur\u00e9at en 1884-1885 et s&rsquo;installe \u00e0 Paris, rue Monge, en novembre 1885, pour suivre des \u00e9tudes d&rsquo;histoire et de droit \u00e0 la Sorbonne. Il est licenci\u00e9 en droit en 1889.<\/p>\n<p>En 1888, il publie sa premi\u00e8re nouvelle dans une revue tourangelle dirig\u00e9e par Auguste Chauvign\u00e9 et, vers la fin de l&rsquo;ann\u00e9e, rencontre Jane Avril. Jusqu&rsquo;en 1896, il publie sous plusieurs pseudonymes dans des revues telles que <em>La Plume <\/em>ou<em> L&rsquo;Ermitage<\/em> qu&rsquo;il co-dirigera \u00e0 la demande d&rsquo;Henri Mazel, d&rsquo;abord avec Adolphe Rett\u00e9 puis avec Stuart Merrill puis avec son ami Hugues Rebell.<\/p>\n<p>En 1893, il adopte d\u00e9finitivement le nom de plume de Boylesve, d\u00e9riv\u00e9 du nom de jeune fille de sa m\u00e8re. Il habite alors rue Pasquier, pr\u00e8s de l&rsquo;\u00e9glise de la Madeleine. En 1896, il publie ses premiers romans : <em>Le M\u00e9decin des Dames de N\u00e9ans<\/em> et <em>Le Bel avenir<\/em>. Suivront des textes comme : <em>Mademoiselle Cloque<\/em> (1899), <em>La Becqu\u00e9e<\/em> (1901), <em>La Le\u00e7on d&rsquo;amour dans un parc<\/em> (1902), <em>L&rsquo;Enfant \u00e0 la balustrade<\/em> (1903), <em>Le Meilleur ami<\/em> (1909), <em>\u00c9lise <\/em>(1921), <em>Nouvelles le\u00e7ons d&rsquo;amour dans un parc<\/em> (1924), <em>Souvenirs d&rsquo;un jardin d\u00e9truit<\/em> (1924). La mort de son demi-fr\u00e8re pendant la guerre lui inspire en 1917 <em>Tu n&rsquo;es plus rien<\/em>.<\/p>\n<p>Fait la connaissance d&rsquo;Anatole France, d&rsquo;Henri de R\u00e9gnier, d&rsquo;Andr\u00e9 Gide, de Francis Viel\u00e9-Griffin, de Jean Mor\u00e9as, de Charles Gu\u00e9rin, de Maurice Maindron, de Jacques des Gachons, de Paul-Jean Toulet, de Paul Val\u00e9ry, de Maurice Barr\u00e8s dont il s&rsquo;\u00e9loignera, rebut\u00e9 par ses id\u00e9es politiques, de Paul Souday et surtout d&rsquo;Hugues Rebell qui exercera sur lui une influence majeure.<\/p>\n<p>En 1901, il \u00e9pouse Alice Mors, fille de son beau-fr\u00e8re, riche industriel de l&rsquo;automobile et de dix-sept ans sa cadette. Disposant d\u00e9sormais de moyens financiers solides, le couple re\u00e7oit beaucoup et m\u00e8ne une vie mondaine. Pendant la Premi\u00e8re Guerre mondiale, il s&rsquo;installe \u00e0 Deauville o\u00f9 Alice se d\u00e9voue comme infirmi\u00e8re et se consacre \u00e0 un grand bless\u00e9 de guerre tandis que Boylesve rencontre Betty Halp\u00e9rine qui devient sa secr\u00e9taire et sa ma\u00eetresse.<\/p>\n<p>Boylesve est \u00e9lu en 1918 \u00e0 l&rsquo;Acad\u00e9mie fran\u00e7aise. Il meurt d&rsquo;un cancer le 14 janvier 1926, \u00e0 la clinique des s\u0153urs de Sainte-Marie, boulevard Arago.<\/p>\n<p><strong>2. Le t\u00e9moignage<\/strong><\/p>\n<p><em>Tu n&rsquo;es plus rien<\/em>, Albin Michel, 1917, 324 p. Nous utiliserons ici la r\u00e9\u00e9dition de 1919 (sans donc savoir si l&rsquo;\u00e9dition de 1917 fut ou non censur\u00e9e).<\/p>\n<p>Une d\u00e9dicace&nbsp;: \u00ab&nbsp;A la m\u00e9moire de mon fr\u00e8re, le capitaine Pierre Tardiveau, tu\u00e9 \u00e0 l&rsquo;ennemi devant Verdun, le 7 juillet 1916.&nbsp;\u00bb<\/p>\n<p>L&rsquo;ouvrage pr\u00e9sent\u00e9 ici est une \u0153uvre proprement litt\u00e9raire qui \u00e9voque le deuil d&rsquo;une veuve de guerre per\u00e7u par un homme de lettres.<\/p>\n<p>Cette sp\u00e9cificit\u00e9 &#8211; \u0153uvre litt\u00e9raire et r\u00e9cit d&rsquo;un deuil f\u00e9minin vu par un homme &#8211; doit \u00eatre soulign\u00e9e et sans cesse gard\u00e9e \u00e0 l&rsquo;esprit si l&rsquo;on veut int\u00e9grer ce r\u00e9cit dans la cat\u00e9gorie des t\u00e9moignages sur la Grande Guerre. L&rsquo;auteur n&rsquo;est ainsi pas exempt de v\u00e9hiculer certains clich\u00e9s de l&rsquo;\u00e9poque sur le r\u00f4le attendu de la femme&nbsp;ais\u00e9e : insouciance f\u00e9minine confinant \u00e0 la na\u00efvet\u00e9, d\u00e9vouement sans faille des \u00ab&nbsp;belles dames&nbsp;\u00bb \u00e0 la bonne cause des bless\u00e9s de guerre (mais <em>quid <\/em>de leur r\u00e9elle efficacit\u00e9&nbsp;et de la dur\u00e9e de leur engagement ?), \u00e9pouse inconsolable durablement affect\u00e9e par un deuil de guerre mais dont on sait aujourd&rsquo;hui que derri\u00e8re ce <em>topos<\/em> se cache une r\u00e9alit\u00e9 \u00e9minemment plus complexe&#8230;<\/p>\n<p>Au-del\u00e0 de cette particularit\u00e9, le roman de Boylesve s&rsquo;efforce \u00e9galement de brosser un tableau assez pr\u00e9cis de l&rsquo;implication de la soci\u00e9t\u00e9 bourgeoise (et de l&rsquo;ancienne noblesse) dans l&rsquo;effort de guerre.<\/p>\n<p>L&rsquo;entr\u00e9e de son h\u00e9ro\u00efne dans les h\u00f4pitaux de l&rsquo;arri\u00e8re pour &nbsp;y soigner les bless\u00e9s est l&rsquo;occasion de d\u00e9crire les motivations diverses qui habitent ces femmes appartenant aux classes ais\u00e9es, plus ou moins impliqu\u00e9es dans diff\u00e9rentes \u0153uvres de guerre.<\/p>\n<p>Bien qu&rsquo;\u00e9voluant et appartenant \u00e0 ce milieu social, Boylesve sait ici conserver un regard critique fournissant une description assez d\u00e9capante du monde de l&rsquo;arri\u00e8re, tant parisien que provincial. L&rsquo;\u00e9vocation des blessures de guerre et des mutil\u00e9s tranche avec l&rsquo;habituelle litt\u00e9rature produite par les auteurs non combattants durant la guerre. Cette forme de r\u00e9alisme donne assur\u00e9ment \u00e0 ce roman une valeur atypique.<\/p>\n<p>Enfin, la pression sociale que subissent les jeunes veuves sur les questions du remariage et de la procr\u00e9ation n&rsquo;est pas occult\u00e9e. Elle est m\u00eame au centre de cet ouvrage, renfor\u00e7ant ainsi l&rsquo;int\u00e9r\u00eat qu&rsquo;on peut lui accorder.<\/p>\n<p><strong>3. R\u00e9sum\u00e9 et analyse<\/strong><\/p>\n<p>Odette, jeune \u00e9pouse du sous-lieutenant de r\u00e9serve Jacquemin, semble appartenir \u00e0 la moyenne bourgeoisie fran\u00e7aise. Jusque qu&rsquo;ici, sa vie fut plut\u00f4t ais\u00e9e et heureuse&nbsp;: elle appartient \u00e0 ces \u00eatres \u00e9lev\u00e9s \u00ab&nbsp;dans l&rsquo;unique religion du bonheur.&nbsp;\u00bb (p 16) &nbsp;L&rsquo;implication de son mari dans la vie militaire l&rsquo;affecte peu et se cantonne \u00e0 des s\u00e9parations dues aux p\u00e9riodes de man\u0153uvres.<\/p>\n<p>A la fin de l&rsquo;\u00e9t\u00e9 1914, les choses basculent lorsqu&rsquo;elle apprend que l&rsquo;unit\u00e9 du sous-lieutenant Jacquemin fait partie des troupes de couverture. Peu curieuse des r\u00e9alit\u00e9s militaires, elle d\u00e9couvre soudain que celui-ci appartient \u00e0 un corps d&rsquo;arm\u00e9e de couverture qui pourrait \u00eatre l&rsquo;un des premiers engag\u00e9 si la guerre venait \u00e0 \u00e9clater. Le 15 juillet 1914, ayant obtenu un cong\u00e9 de sa maison de commerce et s&rsquo;\u00e9tant rendu en vacances avec son \u00e9pouse \u00e0 Surville, Jean Jacquemin apprend qu&rsquo;il doit rentrer d&rsquo;urgence \u00e0 Paris pour y accomplir une p\u00e9riode d&rsquo;instruction. Il quitte donc sa jeune \u00e9pouse qui demeure sur leur lieu de vill\u00e9giature car cette derni\u00e8re, comme l&rsquo;immense majorit\u00e9 de la population, n&rsquo;a toujours pas per\u00e7u la gravit\u00e9 de la situation.<\/p>\n<p>Le 1<sup>er<\/sup> ao\u00fbt, les choses se pr\u00e9cisent quand le tambour du garde-champ\u00eatre de Surville annonce la mobilisation. \u00ab&nbsp;Odette fut suffoqu\u00e9e, d&rsquo;abord, et pleura, comme une enfant nerveuse qui assiste \u00e0 une alerte.&nbsp;\u00bb (p 29) Un couchant de soleil exceptionnel sur la mer semble annoncer \u00ab&nbsp;les pages incendi\u00e9es du grand livre de l&rsquo;Histoire qui venait de s&rsquo;ouvrir.&nbsp;\u00bb (p 35)<\/p>\n<p>La guerre \u00e9clate. Jean Jacquemin \u00e9crit r\u00e9guli\u00e8rement \u00e0 son \u00e9pouse. Les nouvelles sont plut\u00f4t bonnes&nbsp;: \u00ab&nbsp;Jean supportait les fatigues, et tout en lui \u00e9tait modifi\u00e9.&nbsp;\u00bb (p 36) De retour \u00e0 Paris, Odette commence \u00e0 sentir dans la correspondance que son mari n&rsquo;est plus tout \u00e0 fait le m\u00eame&nbsp;: \u00ab&nbsp;(&#8230;) il lui r\u00e9pondait comme un homme qui n&rsquo;a pas d&rsquo;existence propre, comme un homme emport\u00e9 par quelque chose de plus grand que lui, et qui seul, compte.&nbsp;\u00bb (p 37) Odette reprend alors confiance en sa bonne \u00e9toile.<\/p>\n<p>Dans la seconde quinzaine de septembre, l&rsquo;une de ses amies, Madame de Prans dont le mari est revenu en mission, lui apprend brutalement la mort se son mari. \u00ab&nbsp;Elle poussa un grand cri, et les personnes r\u00e9unies dans la pi\u00e8ce voisine accoururent. Mais ne voil\u00e0-t-il pas, \u00e0 pr\u00e9sent qu&rsquo;Odette se refusait \u00e0 croire l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement affreux qu&rsquo;elle avait elle-m\u00eame devin\u00e9&nbsp;! Elle le d\u00e9clarait invraisemblable, \u00ab&nbsp;par trop injuste&nbsp;!&#8230; &#8211; Pourquoi Jean tu\u00e9 et non pas un autre&nbsp;?&#8230; Elle se r\u00e9voltait, avec une col\u00e8re farouche, contre le destin (&#8230;)&nbsp;\u00bb (pp 39-40)<\/p>\n<p>Cette mort pr\u00e9coce oblige son entourage \u00e0 des manifestations publiques de soutien. \u00ab&nbsp;Odette accueillait ces mots comme faisant partie d&rsquo;une phras\u00e9ologie de condol\u00e9ances adopt\u00e9e.&nbsp;\u00bb (p 42) L&rsquo;h\u00e9ro\u00efsation du d\u00e9funt ne parvient \u00e0 calmer sa douleur et ce, d&rsquo;autant moins, que ces paroles paraissent toutes empreintes d&rsquo;une forme d&rsquo;hypocrisie en phase avec l&rsquo;air du temps&nbsp;: \u00ab&nbsp;Elle en jugeait tous les termes [de condol\u00e9ances] exag\u00e9r\u00e9s, et elle n&rsquo;osait pas dire qu&rsquo;ils portaient \u00e0 faux&nbsp;; ils avaient trait \u00e0 la France, \u00e0 la gloire, \u00e0 l&rsquo;honneur&nbsp;; c&rsquo;est \u00e0 peine s&rsquo;ils faisaient allusion \u00e0 son amour, \u00e0 elle, qui \u00e9tait tout.&nbsp;\u00bb (p 49) S&rsquo;ensuit une phase de repli volontaire sur elle-m\u00eame, accompagn\u00e9 d&rsquo;une absence de communication avec le monde qui l&rsquo;entoure. Il faut attendre la mort du mari de l&rsquo;une de ses amies, Madame de Blauve, pour qu&rsquo;elle commence \u00e0 voir imparfaitement qu&rsquo;elle n&rsquo;est pas l&rsquo;unique veuve d&rsquo;une nation en guerre : \u00ab&nbsp;Elle en voulait \u00e0 ces morts qui venaient troubler sa douleur, sa personnelle douleur (&#8230;) Elle les d\u00e9testait comme des accidents intrus venus s&rsquo;interposer entre elle et sa propre douleur.&nbsp;\u00bb &nbsp;Les deuils s&rsquo;accumulent autour d&rsquo;elles mais elle semble demeurer imperm\u00e9able \u00e0 ceux qui ne sont pas le sien.<\/p>\n<p>D\u00e9sirant \u00e0 tout prix quitter Paris, elle retourne \u00e0 Surville. Apr\u00e8s quelques semaines de vie monotone et clo\u00eetr\u00e9e, elle constate qu&rsquo;un h\u00f4pital temporaire a \u00e9t\u00e9 install\u00e9 dans le Grand-H\u00f4tel de la ville baln\u00e9aire. Une rencontre fortuite avec une connaissance, Madame de Calouas, lui permet de prendre un premier contact avec le monde des h\u00f4pitaux de guerre. Invit\u00e9e \u00e0 venir en visiter un, elle se laisse finalement convaincre d&rsquo;y apporter les soins aux bless\u00e9s. L&rsquo;exp\u00e9rience est dure mais ne d\u00e9courage pas pour autant cette nouvelle infirmi\u00e8re sans exp\u00e9rience qui s&rsquo;investit compl\u00e8tement dans cette nouvelle vie. Nous sommes ici dans une \u0153uvre de fiction qui semble ignorer combien le d\u00e9vouement b\u00e9n\u00e9vole de ces \u00ab&nbsp;belle dames&nbsp;\u00bb \u00e9tait souvent rendu inop\u00e9rant en terme d&rsquo;efficacit\u00e9 pratique et de rendement face \u00e0 l&rsquo;afflux incessant des bless\u00e9s&#8230; Nouvelle vie qui n&rsquo;alt\u00e8re pas pour autant l&rsquo;affection caus\u00e9e par le deuil&nbsp;: \u00ab&nbsp;Elle [Madame de Calouas] savait d&rsquo;Odette elle-m\u00eame qu&rsquo;elle \u00e9tait venue ici pour \u00ab&nbsp;pleurer&nbsp;\u00bb son mari.&nbsp;\u00bb (p 103) Dans ce lieu de souffrance, \u00ab&nbsp;Odette ne parlait jamais de la mort de son mari, quoiqu&rsquo;elle y pens\u00e2t sans cesse (&#8230;) La mort du lieutenant Jacquelin, au d\u00e9but de la guerre, c&rsquo;\u00e9tait une disparition pareille \u00e0 tant d&rsquo;autres, dans une d\u00e9cha\u00eene d&rsquo;\u00e9v\u00e9nements incommensurables. Un homme tombait&nbsp;; un homme nouveau surgissait&nbsp;; presque tous les officiers de carri\u00e8re \u00e9taient morts, et il y avait toujours des officiers. &#8211; Qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;un homme&nbsp;? lui dit un jour un simple soldat sur la plage.&nbsp;\u00bb (pp 126-127)<\/p>\n<p>De retour \u00e0 Paris, en 1916, la ville lui para\u00eet remplie \u00ab&nbsp;de tous les \u00e9chos de Verdun [qui y] retentissaient dans quelque lieu qu&rsquo;on se trouv\u00e2t.&nbsp;\u00bb (p 132) Pour autant, cin\u00e9mas, concerts classiques et \u00ab&nbsp;ce qu&rsquo;il reste de music-halls, ne pr\u00e9sente[nt] que la n\u00e9cessit\u00e9 pour certains de s&rsquo;arracher au cauchemar de Verdun.&nbsp;\u00bb (p 133) Le retour dans la capitale, au cours duquel Odette renoue avec ses connaissances, permet \u00e0 l&rsquo;auteur de dresser quelques &nbsp;chapitres \u00ab&nbsp;acidul\u00e9s&nbsp;\u00bb de la haute soci\u00e9t\u00e9 parisienne face au deuil. Faisant fi de la mort de Jean, Madame de Bauve ne songe qu&rsquo;\u00e0 la remarier. Madame de Cardoulas, elle-m\u00eame veuve, ne pense qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;engagement volontaire de son plus jeune fils et souhaite marier au plus vite ses enfants afin qu&rsquo;il aient une descendance&#8230; Une amie, Germaine, bien qu&rsquo;en grand deuil est \u00ab&nbsp;\u00e9perdument amoureuse d&rsquo;un m\u00e9decin-major dans le service duquel elle avait travaill\u00e9&nbsp;\u00bb et, qui plus est, \u00ab&nbsp;\u00e9tait mari\u00e9 et p\u00e8re de famille.&nbsp;\u00bb (p 139)&nbsp; Une autre, Clotilde, \u00ab&nbsp;semblait presque ignorer la guerre&nbsp;; peu s&rsquo;en fallait qu&rsquo;elle ne la f\u00eet oublier&nbsp;\u00bb (p 156) car cette guerre la \u00ab&nbsp;barb[ait].&nbsp;\u00bb (p 162) Madame Leconque ne sait lui parler que de chiffons et autres futilit\u00e9s&#8230; M\u00eame les militaires en permission ne font gu\u00e8re mieux&nbsp;: \u00ab&nbsp;Odette eut l&rsquo;occasion de d\u00eener avec des officiers qui <em>en<\/em> revenaient, qui<em> y<\/em> retournaient. Et ces hommes parlaient comme tout le monde de futilit\u00e9s, ou par retour bienveillant \u00e0 des convenances d&rsquo;antan.&nbsp;\u00bb (p 165) Un vieil ami, La Villaumer, malgr\u00e9 ses cheveux grisonnants, tente le si\u00e8ge de la volont\u00e9 d&rsquo;Odette avec une dext\u00e9rit\u00e9 insistante et persuasive. Aux yeux de l&rsquo;endeuill\u00e9e, l&rsquo;air de la capitale semble d\u00e9cid\u00e9ment propice \u00e0 toutes les amn\u00e9sies et \u00e0 toutes les audaces&#8230;<\/p>\n<p>La fin du roman accorde une place privil\u00e9gi\u00e9e \u00e0 la question centrale qui est celle de la pression sociale \u00e0 laquelle sont soumises les veuves de guerre lorsqu&rsquo;elles sont en \u00e2ge procr\u00e9er. Apr\u00e8s un bref s\u00e9jour \u00e0 Surville o\u00f9 l&rsquo;activit\u00e9 de l&rsquo;h\u00f4pital temporaire est en baisse, Odette rentre d\u00e9finitivement \u00e0 Paris. La capitale est d\u00e9sormais un lieu o\u00f9 sont soign\u00e9s les grands bless\u00e9s qui vont renforcer la cohorte des grands mutil\u00e9s. La jeune veuve est alors assaillie par ses relations qui s&rsquo;efforcent de produire, \u00e0 chaque rencontre, un discours feutr\u00e9 mais insidieux, l&rsquo;invitant \u00e0 se remarier et \u00e0 avoir des enfants. Ce souhait insistant de l&rsquo;entourage ne vise d&rsquo;ailleurs pas n&rsquo;importe quel mariage. Ainsi, Madame de Blauve organise-t-elle un d\u00eener au cours duquel elle invite Odette et l&rsquo;un des amis de son mari, un officier de chasseurs devenu aveugle. Leur souci est moins de lui faire retrouver le bonheur que de l&rsquo;obliger par pure convenance \u00e0 rendre heureux un mutil\u00e9. Par ce moyen, la haute soci\u00e9t\u00e9 parisienne semble vouloir r\u00e9gler une dette envers les mutil\u00e9s dont la veuve &#8211; priv\u00e9e \u00e0 jamais de celui qu&rsquo;elle aime &#8211; deviendrait une monnaie d&rsquo;\u00e9change. \u00ab&nbsp;Mais nous ne nous appartenons plus. Imitons nos maris&nbsp;!&nbsp;\u00bb lui a d\u00e9clar\u00e9 Madame de Calouas qui entendait marier sa fille de 16 ans \u00e0 un mutil\u00e9 de la face. Aux mariages de convenance propres \u00e0 ce milieu, l&rsquo;\u00e9poque a logiquement substitu\u00e9 ceux de charit\u00e9. L&rsquo;amour et l&rsquo;oubli du d\u00e9funt doivent c\u00e9der face au devoir, tel est le message dont on l&rsquo;assaille sans cesse&#8230; Odette, toujours profond\u00e9ment \u00e9prouv\u00e9e par son deuil, se cabre et tient fermement sur sa position, refusant de jouer le r\u00f4le qu&rsquo;on attend d&rsquo;elle. Elle en sera d&rsquo;autant moins comprise. Le titre du roman, <em>Tu n&rsquo;es plus rien<\/em>, a donc ici une double valeur&nbsp;: il \u00e9voque autant la perte du mari que la disparition de statut social attendu de sa veuve.<\/p>\n<p><strong>4. Autres informations<\/strong><\/p>\n<p>Charles Albert, \u00ab&nbsp;Fid\u00e9lit\u00e9&nbsp;? Deux romans sur les jeunes veuves de guerre&nbsp;\u00bb, <em>Etudes<\/em>, t. CLVI, 20 septembre 1918 (pp 641-666).<\/p>\n<p>St\u00e9phanie Petit, <em>Les veuves de la Grande Guerre. D&rsquo;\u00e9ternelles endeuill\u00e9es&nbsp;?<\/em>, Editions du Cygne, 2007, 166 p.<\/p>\n<p>Fran\u00e7oise Th\u00e9baud, <em>La femme au temps de la guerre de 14, <\/em>Stock, 1986, 319 p.<\/p>\n<p>J.F. Jagielski, f\u00e9vrier 2009<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>1. Le t\u00e9moin De son vrai nom, Ren\u00e9 Tardiveau. Ecrivain fran\u00e7ais, n\u00e9 \u00e0 La Haye-Descartes (Indre-et-Loire) le 14 avril 1867, mort \u00e0 Paris le 14 janvier 1926. Fils du notaire Fran\u00e7ois Pierre Auguste Tardiveau, issu d&rsquo;une famille de petits cultivateurs beaucerons et de Marie Sophie Boilesve, issue d&rsquo;une vieille famille angevine install\u00e9e en Touraine. Perd &hellip; <a href=\"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/2009\/02\/28\/boylesve-rene-1867-1926\/\" class=\"more-link\">Continue reading <span class=\"screen-reader-text\">Boylesve, Ren\u00e9 (1867\u20131926)<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":9,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[96,12,20],"tags":[549,425],"class_list":["post-197","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-1914-1918","category-civil","category-roman","tag-artistes-et-ecrivains","tag-deuil"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/197","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/wp-json\/wp\/v2\/users\/9"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=197"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/197\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":3801,"href":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/197\/revisions\/3801"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=197"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=197"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=197"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}