{"id":249,"date":"2010-05-09T14:19:30","date_gmt":"2010-05-09T13:19:30","guid":{"rendered":"http:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/?p=249"},"modified":"2021-09-09T17:31:37","modified_gmt":"2021-09-09T16:31:37","slug":"hertz-robert-1885-1915","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/2010\/05\/09\/hertz-robert-1885-1915\/","title":{"rendered":"Hertz, Robert (1885-1915)"},"content":{"rendered":"<p><!--[if gte mso 9]&amp;gt; &amp;lt;![endif]--><!--[if gte mso 9]&amp;gt; Normal   0         21         false   false   false      FR   X-NONE   X-NONE &amp;lt;![endif]--><!--[if gte mso 9]&amp;gt; &amp;lt;![endif]--> <!--[if gte mso 10]&amp;gt;--><\/p>\n<p><strong>1. Le t\u00e9moin<\/strong><\/p>\n<p>Robert Hertz (Saint-Cloud, 22 juin 1881 &#8211; March\u00e9ville, 13 avril 1915). Sociologue, normalien, re\u00e7u premier \u00e0 l&rsquo;agr\u00e9gation de philosophie en 1904, il est proche de Durkheim. D\u00e8s 1905, il collabore \u00e0 <em>L&rsquo;Ann\u00e9e sociologique<\/em>. Ses travaux portent sur les repr\u00e9sentations collectives religieuses, avec des th\u00e8mes de recherche comme le culte des saints<sup>1<\/sup>, la mort et ses rites, le p\u00e9ch\u00e9 (sujet de sa th\u00e8se inachev\u00e9e). Hertz est aussi un alpiniste et un sportif. Ces caract\u00e9ristiques se retrouvent dans sa pratique scientifique&nbsp;: il a le go\u00fbt de l&rsquo;ethnographie au grand air, des enqu\u00eates de terrain (ce dont il doit d&rsquo;ailleurs se justifier \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque envers l&rsquo;Universit\u00e9). Issu d&rsquo;un milieu de commer\u00e7ants ais\u00e9s, il est rentier et n&rsquo;a pas besoin d&rsquo;une activit\u00e9 professionnelle pour subvenir \u00e0 ses besoins, mais il conna\u00eet n\u00e9anmoins des exp\u00e9riences d&rsquo;enseignement avant-guerre.<\/p>\n<p>Politiquement, c&rsquo;est un intellectuel socialiste, proche de la sensibilit\u00e9 de la <em>Fabian Society<\/em> anglaise. Son socialisme est parlementaire, r\u00e9formiste, intellectualiste, la\u00efciste, scientiste et positiviste. \u00c0 ses yeux, la science sociale doit nourrir la r\u00e9flexion politique et le progr\u00e8s. Il participe ainsi \u00e0 la fondation du <em>Groupe d&rsquo;\u00c9tudes Socialistes<\/em> en 1908. Pour compl\u00e9ter ce profil rapide, on n&rsquo;omettra pas de mentionner les activit\u00e9s de sa femme Alice Bauer (1877-1927, m\u00e8re d&rsquo;Antoine Hertz, n\u00e9 en 1909), p\u00e9dagogue d&rsquo;avant-garde, parmi les pionni\u00e8res de l&rsquo;\u00e9ducation des tr\u00e8s jeunes enfants en France. Ceci explique l&rsquo;importance accord\u00e9e par Robert Hertz aux questions de transmission et de diffusion des savoirs, position d&rsquo;ailleurs en coh\u00e9rence avec sa conception d&rsquo;une imbrication n\u00e9cessaire de la pratique scientifique et de la vie citoyenne. Sur ce point, Robert Hertz est tr\u00e8s repr\u00e9sentatif des \u00e9lites juives de l&rsquo;\u00e9poque, tr\u00e8s attach\u00e9es \u00e0 la R\u00e9publique. Un fort patriotisme (visant l&rsquo;int\u00e9gration dans la communaut\u00e9 nationale, toujours ambivalent quelques ann\u00e9es seulement apr\u00e8s l&rsquo;Affaire Dreyfus) en d\u00e9coule assez naturellement la Grande Guerre venue.<\/p>\n<p><strong>2. Le t\u00e9moignage<\/strong><\/p>\n<p><em>Un ethnologue dans les tranch\u00e9es (ao\u00fbt 1914-avril 1915). Lettres de Robert Hertz \u00e0 sa femme Alice<\/em>, Paris, CNRS \u00e9ditions, 2002, 265 p., pr\u00e9sentation par Alexander Riley et Philippe Besnard, pr\u00e9faces de Jean-Jacques Becker et Christophe Prochasson.<\/p>\n<p>Le recueil pr\u00e9sente un extrait des lettres envoy\u00e9es par Robert Hertz \u00e0 sa femme Alice. La taille exacte du corpus n&rsquo;est pas pr\u00e9cis\u00e9e. Ce volume ne reproduit pas les lettres dans leur int\u00e9gralit\u00e9, ce que signalent pr\u00e9alablement A. Riley et P. Besnard&nbsp;: <em>\u00ab&nbsp;nous n&rsquo;avons g\u00e9n\u00e9ralement pas reproduit les passages des lettres qui ne concernent que des affaires strictement priv\u00e9es, \u00e9v\u00e9nements familiaux, questions financi\u00e8res, consid\u00e9rations pratiques sur l&rsquo;envoi des colis au front&nbsp;\u00bb <\/em>(p. 37). Ce choix a ceci de f\u00e2cheux qu&rsquo;il contribue \u00e0 rendre de Robert Hertz, d\u00e9j\u00e0 tr\u00e8s port\u00e9 sur les r\u00e9flexions sociologiques et patriotiques, une image excessivement d\u00e9sincarn\u00e9e et id\u00e9aliste. Le gommage des aspects prosa\u00efques de sa vie ob\u00e8re en l&rsquo;occurrence l&rsquo;int\u00e9r\u00eat du document en tant que source historique, l&rsquo;inadaptation de Hertz aux exigences pratiques et manuelles de la condition de combattant rev\u00eatant, comme on le verra, une importance cruciale. Il est dans le m\u00eame ordre d&rsquo;id\u00e9es regrettable que les \u00e9diteurs n&rsquo;aient pas publi\u00e9 les lettres de sa femme, qui permettent de comprendre en reflet bien des choses quant \u00e0 l&rsquo;exaltation de Robert Hertz, laquelle se manifeste aussi en r\u00e9ponse aux questions et affirmations d&rsquo;Alice. (cf. MARIOT (N.), <em>art. cit<\/em>., n. 24)<\/p>\n<p>Parcours militaire&nbsp;:<\/p>\n<p>&#8211; 2 ao\u00fbt 1914 &#8211; 14 ao\u00fbt 1914&nbsp;: sergent au 44<sup>e<\/sup> R\u00e9giment territorial d&rsquo;infanterie (15<sup>e<\/sup>Cie) (Verdun, caserne Miribel)<\/p>\n<p>&#8211; 14 ao\u00fbt 1914 &#8211; 21 octobre 1914&nbsp;: sergent au 44<sup>e<\/sup> R\u00e9giment territorial d&rsquo;infanterie (15<sup>e<\/sup>Cie) (village de Bras, r\u00e9gion de la Wo\u00ebvre)<\/p>\n<p>&#8211; 21 octobre 1914 &#8211; 13 avril 1915&nbsp;: sergent au 330<sup>e<\/sup> R\u00e9giment d&rsquo;Infanterie (17<sup>e<\/sup> Cie) Lieux&nbsp;: Verdun, Braquis(20 kms \u00e0 l&rsquo;est de Verdun, nord de la cr\u00eate des \u00c9parges). Le 330<sup>e<\/sup> R.I. participe \u00e0 l&rsquo;offensive de la cote 233 \u00e0 partir de Fresnes-en-Wo\u00ebvre les 12 et 13 avril 1915, date de la mort de Robert Hertz, qui avait \u00e9t\u00e9 promu sous-lieutenant le 3 avril&nbsp;: \u00ab&nbsp;l&rsquo;attaque avait co\u00fbt\u00e9 quarante morts, cent cinquante bless\u00e9s et seize disparus&nbsp;\u00bb (pr\u00e9face de Jean-Jacques Becker, p. 23).<\/p>\n<p><strong>3. Analyse<\/strong><\/p>\n<p><em>La guerre (presque) sans combats. Traits de la vie dans l&rsquo;arri\u00e8re-front&nbsp;: <\/em><\/p>\n<p>Dans ses lettres, Robert Hertz s&rsquo;\u00e9tend r\u00e9guli\u00e8rement sur le quotidien de la vie dans les tranch\u00e9es, en ayant le souci, commun dans ce type d&rsquo;\u00e9crits combattants, de ne pas engendrer trop d&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 pour les proches. Il d\u00e9crit par suite les activit\u00e9s diverses auxquelles lui est ses hommes sont affect\u00e9s (terrassements et travaux divers notamment), ainsi que les repas, nuits en plein air, marches&#8230; qui constituent l&rsquo;essentiel de cette vie de sentinelles d&rsquo;un pays en guerre. Il d\u00e9livre des appr\u00e9ciations concises et pr\u00e9cises la condition du troupier&nbsp;:<\/p>\n<p><em>\u00ab&nbsp;apr\u00e8s deux jours et deux nuits de repos pass\u00e9s au village, j&rsquo;ai regagn\u00e9 le bois o\u00f9 nous sommes aux avant-postes (&#8230;) je suis sous une hutte construite avec des fagots de bois (&#8230;) une mince couche de paille \u00e0 moiti\u00e9 pourrie constitue notre literie. Mais ce qui fait le charme de notre demeure, c&rsquo;est un petit feu que nous sommes autoris\u00e9s \u00e0 entretenir \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur parce que nous sommes bien en arri\u00e8re de la lisi\u00e8re du bois. Il faut vivre au bivouac par ces jours-ci pour appr\u00e9cier vraiment la vertu d&rsquo;un feu. Il ne faut pas trop plaindre les soldats en campagne &#8211; s&rsquo;ils ont des privations, des mis\u00e8res, ils ont de grandes joies&nbsp;: se s\u00e9cher au coin d&rsquo;un bon feu, une rafle de cochons dans un village abandonn\u00e9, une vieille bouteille oubli\u00e9e dans un recoin, etc.&nbsp;\u00bb<\/em> (30 octobre 1914, p. 88).<\/p>\n<p><em>Un intellectuel \u00e0 la guerre. <\/em><em>\u00c9<\/em><em>crire, lire et r\u00e9fl\u00e9chir&#8230;<\/em><\/p>\n<p>Robert Hertz note \u00e0 plusieurs reprises le moindre int\u00e9r\u00eat qu&rsquo;il porte \u00e0 la lecture du fait de la guerre. Il lit essentiellement les livres qu&rsquo;Alice lui envoie, ou bien qui lui tombent sous la main (<em>Antigone<\/em> de Sophocle, 3 octobre 1914, p. 69). Il ne cesse par contre de se projeter dans ses travaux et publications d&rsquo;apr\u00e8s-guerre.<\/p>\n<p>Il exerce ses comp\u00e9tences d&rsquo;intellectuel en produisant de nombreuses r\u00e9flexions sur le cours de la guerre, sa signification, les traits de mentalit\u00e9 de ceux qui y participent&#8230; Il nous faut ici d\u00e9tailler un peu le fond de ces pens\u00e9es&nbsp;: \u00e0 travers elles, en effet, ce sont plusieurs penchants typiques des intellectuels dans la Grande Guerre qui peuvent \u00eatre saisis. Car si Robert Hertz pense, analyse et disserte comme sa formation lui a appris \u00e0 le faire, il d\u00e9missionne dans le m\u00eame temps quant au devoir de critique. Cette posture, qu&rsquo;il endosse explicitement au nom des circonstances, constitue une part pourtant essentielle de l&rsquo;\u00e9thique de sa profession et ce \u00e0 plus forte raison pour un sociologue comme lui, ayant \u00e0 c\u0153ur de ne pas dissocier les apports de la science de leurs implications sociales.<\/p>\n<p>Dans un tel cadre, on le trouve fr\u00e9quemment en train de relativiser certaines notions issues du discours dominant sur la guerre, tout en assumant de ne pas trop pousser sa r\u00e9flexion.<\/p>\n<p>Ainsi l&rsquo;id\u00e9e de guerre d&rsquo;agression men\u00e9e par l&rsquo;Allemagne, pourtant un \u00e9l\u00e9ment-clef de l&rsquo;acceptation de la guerre par sa famille politique, est-elle fort judicieusement mise en balance avec les sentiments \u00e9prouv\u00e9s par la masse des Allemands, eux aussi convaincus de lutter contre les menaces pesant sur leur patrie. Mais ce constat lucide une fois pos\u00e9, aucune cons\u00e9quence n&rsquo;en est tir\u00e9e&nbsp;:<\/p>\n<p><em>\u00ab&nbsp;comme cette distinction entre la guerre d&rsquo;agression et de conqu\u00eate et la guerre de d\u00e9fense para\u00eet futile \u00e0 l&rsquo;\u00e9preuve des faits. Heureusement nul besoin de raisonner&nbsp;\u00bb<\/em> (17 novembre 1914, p. 113).<\/p>\n<p>De telles abdications de l&rsquo;analyse critique objective se rencontrent ailleurs&nbsp;: il remet en cause le rationalisme d&rsquo;un autre mobilis\u00e9, l&rsquo;ing\u00e9nieur Chiffert, qui voit dans la guerre un g\u00e2chis de vies, de forces et de richesses&nbsp;:<\/p>\n<p><em>\u00ab&nbsp;L&rsquo;id\u00e9e que cette guerre p\u00fbt \u00eatre embrass\u00e9e comme un \u00e9v\u00e9nement salutaire et salu\u00e9e par l&rsquo;un de nous comme l&rsquo;heure culminante de sa vie lui paraissait billeves\u00e9e, mystique et le faisait sourire. Pour ce catholique tr\u00e8s pratiquant, la religion \u00e9tait une affaire d&rsquo;un tout autre ordre &#8211; il n&rsquo;y avait pas communication&#8230;&nbsp;\u00bb<\/em>, (16 d\u00e9cembre 1914, p. 149).<\/p>\n<p>Reprochant de la sorte \u00e0 un catholique le cloisonnement de ses valeurs (attitude tr\u00e8s la\u00efque au fond), Robert Hertz n&rsquo;est gu\u00e8re cr\u00e9dible quand il s&rsquo;irrite ailleurs, avec une rh\u00e9torique tr\u00e8s banalement anticl\u00e9ricale du retour aux autels. C&rsquo;est l\u00e0 pour lui la marque des esprits faibles et superstitieux&nbsp;: il faut en effet<em>\u00ab&nbsp;peu de choses pour faire vaciller leur raison&nbsp;\u00bb<\/em> (28 novembre 1914, p.127). On notera la contradiction dans les termes avec la tirade \u00e9mise onze jours plus t\u00f4t.<\/p>\n<p>Cette mise en jach\u00e8re des exigences du travail intellectuel se traduit de diverses fa\u00e7ons&nbsp;: g\u00e9n\u00e9ralisations \u00e0 partir de cas isol\u00e9s (sur les qualit\u00e9s inn\u00e9es du Fran\u00e7ais, 10 ao\u00fbt 1914, p. 42), d\u00e9sir d&rsquo;une <em>\u00ab&nbsp;absorption dans le service&nbsp;\u00bb<\/em> (26 d\u00e9cembre 1914, p. 167), \u00e9loges \u00e0 Maurice Barr\u00e8s (28 novembre 1914, p. 128), le pacifisme et les id\u00e9aux d&rsquo;avant-guerre comme <em>\u00ab&nbsp;illusions perdues&nbsp;\u00bb<\/em>(1<sup>er<\/sup> novembre 19114, p. 92) ouvrant sur l&rsquo;in\u00e9vitable d\u00e9vouement sacrificiel \u00e0 l&rsquo;int\u00e9r\u00eat collectif (3 novembre 1914, p. 98, 8 novembre 1914, p.105 et surtout 20 f\u00e9vrier 1915, p. 215-216, o\u00f9 sont convoqu\u00e9es l&rsquo;Union sacr\u00e9e, la charit\u00e9, la guerre juste&#8230;)<\/p>\n<p>Son consentement\/\u00ab&nbsp;contentement&nbsp;\u00bb (pr\u00e9face de Christophe Prochasson, p. 31) \u00e0 la guerre est certes effectif, il n&rsquo;est toutefois pas univoque. Le m\u00eame qui clame les vertus de l&rsquo;oubli de soi et le sacrifice int\u00e9gral ne d\u00e9courage pas les efforts de ses proches pour lui obtenir une affectation de faveur en usant notamment des r\u00e9seaux normaliens autour d&rsquo;Albert Thomas (cf. p.107, 109, 119, 124, 133, 135).<\/p>\n<p>En outre, toute sa vision de la guerre doit \u00eatre rapport\u00e9e \u00e0 la tranquillit\u00e9 des secteurs o\u00f9 il est mobilis\u00e9 jusqu&rsquo;\u00e0 ses derniers jours<sup>2<\/sup>. Cette pr\u00e9caution analytique doit notamment s&rsquo;appliquer \u00e0 son approche &#8211; ambivalente &#8211; de l&rsquo;ennemi. Il entre d&rsquo;une part dans le cercle ferm\u00e9 de ceux qui vivent la guerre comme une croisade (5 d\u00e9cembre 1914, p. 139), en v\u00e9ritable moine-soldat (25 novembre 1914, p. 120). Cela doit bien \u00eatre rattach\u00e9 \u00e0 son affectation relativement prot\u00e9g\u00e9e et \u00e0 sa mort pr\u00e9matur\u00e9e, qui pr\u00e9servent de telles conceptions de l&rsquo;\u00e9preuve des faits. Mais cette situation abrit\u00e9e agit sur un autre versant de ses r\u00e9flexions. Hertz ne manifeste pas, en effet, de haine de l&rsquo;ennemi&nbsp;: <em>\u00ab&nbsp;pourquoi chercher \u00e0 d\u00e9nigrer, \u00e0 rabaisser son ennemi, qui, comme dit Nietzsche quelque part, est notre partenaire, notre camarade de lutte&nbsp;?&nbsp;\u00bb<\/em> (28 novembre 1914, p. 127). Une telle conception, celle du \u00ab\u00a0pur guerrier\u00a0\u00bb et de la communaut\u00e9 de sort des combattants de part et d&rsquo;autre du front, aurait pu \u00e9voluer dans la dur\u00e9e en pacifisme, mais ce n&rsquo;est l\u00e0 qu&rsquo;une conjecture. Telle quelle, elle interpelle par sa proximit\u00e9 avec d&rsquo;autres consid\u00e9rations m\u00e9taphysiques sur le soldat, telles celles d&rsquo;Ernst J\u00fcnger. Par exemple&nbsp;:<em>\u00ab&nbsp;lorsque nous nous tombons dessus dans un brouillard de feu et de fum\u00e9e, alors nous ne faisons plus qu&rsquo;un nous sommes deux parties d&rsquo;une seule force, fondus en un seul m\u00eame corps&nbsp;\u00bb<\/em> (<em>La guerre comme exp\u00e9rience int\u00e9rieure<\/em>, Paris, Christian Bourgois, 2008, p. 155). Sauf que si J\u00fcnger a bel et bien v\u00e9cu le combat de premi\u00e8re ligne, ce qui fait de telles assertions des t\u00e9moignages d&rsquo;un \u00e9tat d&rsquo;esprit sp\u00e9cifique (et marginal), le propos de Robert Hertz, par suite, ne nous renseigne gu\u00e8re que sur les \u00e9lucubrations personnelles de ce dernier.<\/p>\n<p>Mettre en \u00e9vidence un tel degr\u00e9 de d\u00e9calage entre les \u00e9crits de Robert Hertz et le v\u00e9cu de sa guerre, c&rsquo;est rappeler que sa formation et son statut ne font pas automatiquement de lui le\u00a0\u00bbsuper-t\u00e9moin\u00a0\u00bb qu&rsquo;une appr\u00e9ciation un peu rapide peut mettre an avant&nbsp;: <em>\u00ab&nbsp;voir et avoir la capacit\u00e9 d&rsquo;en rendre compte sont deux choses totalement diff\u00e9rentes. Rendre compte, cela signifie avoir d&rsquo;abord le talent d&rsquo;observation, ensuite celui d&rsquo;\u00e9criture, en d&rsquo;autres termes \u00eatre ou devenir un \u00e9crivain ou, comme dans le cas pr\u00e9sent, \u00eatre ethnologue&nbsp;\u00bb<\/em> (pr\u00e9face de Jean-Jacques Becker, p. 24).<\/p>\n<p>C&rsquo;est aussi dire clairement qu&rsquo;il serait erron\u00e9 d&rsquo;accorder au contenu analytique, largement extrapol\u00e9, des lettres de Robert Hertz une valeur repr\u00e9sentative quant aux convictions de la masse des soldats. Ceux-ci sont en moyenne,&nbsp; comme il va en faire maintes fois l&rsquo;exp\u00e9rience, bien plus attir\u00e9s par la perspective de survivre \u00e0 la guerre que de la mettre au profit pour r\u00e9aliser un destin patriote mod\u00e8le.<\/p>\n<p><em>Vivre dans la nature, avec le peuple<\/em><\/p>\n<p>En m\u00eame temps qu&rsquo;elle lui offre le contexte de sp\u00e9culations politiques et m\u00e9taphysiques, la guerre est pour Robert Hertz le th\u00e9\u00e2tre d&rsquo;exp\u00e9riences personnelles nouvelles, soit la vie au grand air en compagnie d&rsquo;hommes des classes populaires. On a dit que le sociologue \u00e9tait familier de l&rsquo;activit\u00e9 physique (membre du Club Alpin fran\u00e7ais), mais la guerre de tranch\u00e9es rend quotidien ce qu&rsquo;il ne connaissait qu&rsquo;en termes de loisirs, la vie en ext\u00e9rieur. Il s&rsquo;en trouve tr\u00e8s bien, et r\u00e9p\u00e8te \u00e0 l&rsquo;envi les bienfaits d&rsquo;une telle existence. Comme n&rsquo;importe quel individu amen\u00e9 \u00e0 passer beaucoup de temps en ext\u00e9rieur, il est attentif au temps qu&rsquo;il fait, aux changements de saisons, \u00e0 la multitude de signes que la nature donne \u00e0 ceux qui savent y pr\u00eater attention. Cette proximit\u00e9 &#8211; in\u00e9dite parce que permanente &#8211; avec l&rsquo;environnement naturel se double d&rsquo;une autre, celle v\u00e9cue avec les autres combattants, issus de milieux populaires et ruraux pour la plupart. Le tout reli\u00e9 aux r\u00e9f\u00e9rences culturelles du normalien forme un dr\u00f4le d&rsquo;attelage, o\u00f9 les classes sociales sont simultan\u00e9ment estomp\u00e9es et affirm\u00e9es, sur fond de retour \u00e0 la Nature&nbsp;:<\/p>\n<p><em>\u00ab&nbsp;Doux et gai rayon de soleil qui nous dit que la boue ne submergera pas tout. Et puis, dans le bois effeuill\u00e9, que de promesses d\u00e9j\u00e0&nbsp;: des feuilles mortes \u00e0 demi d\u00e9compos\u00e9es ont lev\u00e9, drue, une moisson de mousse tr\u00e8s verte, tr\u00e8s fra\u00eeche. Et comme je la remarquais, les gars de la campagne m&rsquo;ont dit&nbsp;: c&rsquo;est la saison &#8211; les saules au bord de la petite rivi\u00e8re d\u00e9bord\u00e9e (qui marque en ce moment la fronti\u00e8re entre l&rsquo;ennemi et nous) &#8211; argent\u00e9es aujourd&rsquo;hui &#8211; les saules sont tout roses &#8211; les bourgeons des charmes commencent \u00e0 se d\u00e9ployer et \u00e0 montrer leurs feuilles&nbsp;\u00bb<\/em><\/p>\n<p>(13 d\u00e9cembre 1914, p. 145).<\/p>\n<p><em>\u00ab&nbsp;Plus je vois des hommes ici et plus je me convaincs que la campagne est indispensable pour r\u00e9gler et calmer les hommes, et je crois que que la chasse pratiqu\u00e9e avec des hommes du terroir, un tantinet braconniers, doit \u00eatre une \u00e9cole merveilleuse (d&rsquo;observation aigu\u00eb, d&rsquo;endurance, de poursuite tenace, etc.) Ce que je souhaite le plus \u00e0 nos petits, c&rsquo;est de ne pas \u00eatre prisonniers de la tradition citadine, livresque et bourgeoise, c&rsquo;est d&rsquo;\u00eatre des hommes frais en contact direct avec la nature, capables de cr\u00e9er. La lecture de <\/em>La Campagne de France<em> de Goethe m&rsquo;a de nouveau fait vivre dans cette atmosph\u00e8re l\u00e9g\u00e8re, libre et sereine que fait na\u00eetre toujours cet \u00e9tonnant annonciateur de l&rsquo;Europe nouvelle&nbsp;\u00bb.<\/em><\/p>\n<p>(3 octobre 1914, p. 68)<\/p>\n<p>Hertz amalgame assez automatiquement le milieu naturel avec les hommes d&rsquo;origine sociale modeste&nbsp;: les deux font corps dans ses repr\u00e9sentations. Il exerce sur eux son regard d&rsquo;ethnologue, dans lequel se m\u00ealent empathie, admiration et condescendance. Un relev\u00e9 des expressions employ\u00e9es par Hertz au fil des jours pour qualifier ses compagnons est tr\u00e8s significatif quant \u00e0 ces \u00e9quivoques&nbsp;: <em>\u00ab&nbsp;bons camarades&nbsp;\u00bb<\/em>, <em>\u00ab&nbsp;les gars&nbsp;\u00bb <\/em>(39), <em>\u00ab&nbsp;braves meusiens&nbsp;\u00bb<\/em>, <em>\u00ab&nbsp;ouvriers parisiens d\u00e9gourdis et habiles&nbsp;\u00bb<\/em> (45)&nbsp;; <em>\u00ab&nbsp;bons gars d\u00e9brouillards&nbsp;\u00bb<\/em> (46), <em>\u00ab&nbsp;grands enfants de trente \u00e0 quarante-six ans&nbsp;\u00bb<\/em> (48), <em>\u00ab&nbsp;belle race&nbsp;\u00bb<\/em> (54), <em>\u00ab&nbsp;rudes lapins&nbsp;\u00bb<\/em>, <em>\u00ab&nbsp;amis&nbsp;\u00bb<\/em> (70), <em>\u00ab&nbsp;inculte mais gentil&nbsp;\u00bb<\/em> (71), <em>\u00ab&nbsp;leurs propos sont toujours savoureux et instructifs&nbsp;\u00bb<\/em> (71), <em>\u00ab&nbsp;gais et insouciants&nbsp;\u00bb<\/em> (85), <em>\u00ab&nbsp;mes <a name=\"_GoBack\"><\/a>oiseaux de basse-cour&nbsp;\u00bb<\/em>. Les \u00ab&nbsp;Mayennais&nbsp;\u00bb sont &nbsp;tels des <em>\u00ab&nbsp;enfants heureux&nbsp;\u00bb<\/em> (cf. 117-119, 141, 200-216).<\/p>\n<p>Robert Hertz est aussi tr\u00e8s \u00e0 l&rsquo;\u00e9coute de ses camarades&nbsp;: il note leurs dictons et expressions, rel\u00e8ve des \u00e9l\u00e9ments de folklores, de croyances. Il est \u00e9galement prompt \u00e0 \u00e9voquer leurs m\u00e9rites et leurs limites. Si Hertz lui-m\u00eame est assez port\u00e9 sur les abstractions patriotiques, il a toutefois la lucidit\u00e9 de reconna\u00eetre que ce trait est tout sauf r\u00e9pandu dans la zone des combats, o\u00f9 les formes diverses du rire populaire ont t\u00f4t fait de tourner en ridicule les p\u00e9roraisons officielles&nbsp;:<\/p>\n<p><em>\u00ab&nbsp;ils ont une sorte de r\u00e9pugnance instinctive \u00e0 la phrase, au lyrisme. Je leur ai lu le manifeste socialiste, du Barr\u00e8s, l&rsquo;article de Lavisse aux soldats de France. Rien de tout cela ne m&rsquo;a paru mordre. Leur puissance est dans la blague (&#8230;) ils ne se laissent pas \u00ab\u00a0bourrer le cr\u00e2ne\u00a0\u00bb (&#8230;) ils poussent la l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 jusqu&rsquo;au sublime. Sto\u00efcisme spontan\u00e9, simple, \u00e9l\u00e9gant&nbsp;\u00bb<\/em> (1<sup>er<\/sup> janvier 1915, p. 175).<\/p>\n<p>Il n&rsquo;est au fond pas tr\u00e8s \u00e9tonnant de constater par le biais de ces observations la facilit\u00e9 avec laquelle les usages de la culture populaire demeurent actifs malgr\u00e9 la guerre. Hertz raconte ailleurs comment, tomb\u00e9s sur diverses t\u00eates de b\u00e9tail, les hommes <em>\u00ab&nbsp;jouaient \u00e0 se vendre les b\u00eates (&#8230;) tout comme au champ de foire de chez eux&nbsp;\u00bb<\/em> (14 f\u00e9vrier 1915, p. 207).<\/p>\n<p>Par moments, Robert Hertz s&rsquo;approprie un peu du r\u00e9alisme troupier, de ses satisfactions prosa\u00efques et n\u00e9anmoins essentielles. Un tr\u00e8s bon exemple est ce petit moment de libert\u00e9 individuelle retrouv\u00e9e quand RH doit effectuer un trajet \u00e0 pied seul, libre de ses mouvements pour quelques kilom\u00e8tres&nbsp;: <em>\u00ab&nbsp;pour la premi\u00e8re fois [depuis deux mois] j&rsquo;avais l&rsquo;espace devant moi, la bride (relativement) sur le cou&nbsp;\u00bb<\/em> (6 janvier 1915, p. 180).<\/p>\n<p>Cette exp\u00e9rience de <em>vie<\/em> &#8211; et non de temps pass\u00e9 en enqu\u00eate de terrain &#8211; avec des ouvriers et des paysans l&rsquo;am\u00e8ne plus largement \u00e0 red\u00e9finir une \u00e9chelle politique et morale des valeurs. Si le parcours scolaire et universitaire de Robert Hertz n&rsquo;est en rien celui d&rsquo;un paresseux, il vaut n\u00e9anmoins d&rsquo;appr\u00e9cier le regard qu&rsquo;il porte sur le travail manuel. Ainsi, quand des <em>\u00ab&nbsp;b\u00fbcherons de l&rsquo;Argonne&nbsp;\u00bb<\/em> viennent <em>\u00ab&nbsp;construire de nouvelles baraques&nbsp;\u00bb<\/em>, il se dit&nbsp;: <em>\u00ab&nbsp;c&rsquo;est beau de les voir travailler le bois d&rsquo;une main s\u00fbre et vigoureuse (&#8230;) la plupart des hommes d&rsquo;ici, ouvriers, cultivateurs, b\u00fbcherons, aiment leur travail, ils en ont la fiert\u00e9 et la nostalgie&nbsp;\u00bb<\/em> (19 septembre 1914, p. 57). Ce th\u00e8me ne le l\u00e2che pas, et quelques mois plus tard, il en fait le fondement d&rsquo;une \u00e9thique patriotique et sociale renouvel\u00e9e&nbsp;en le rapportant \u00e0 l&rsquo;inscription dans la dur\u00e9e de la guerre de position :<\/p>\n<p><em>\u00ab&nbsp;ce long effort patient et obscur, ces progr\u00e8s lents, assur\u00e9s par tant de sacrifices, c&rsquo;est le type m\u00eame de l&rsquo;action f\u00e9conde, disciplin\u00e9e, que nous avions \u00e0 apprendre et qu&rsquo;il faudra bien continuer dans tous les domaines apr\u00e8s la guerre. Nous avons appris \u00e0 avoir juste la confiance en nous qu&rsquo;il faut pour bien vivre et qui est aussi \u00e9loign\u00e9e de la sotte infatuation que du m\u00e9chant d\u00e9nigrement de soi auquel nous nous laissions trop aller&nbsp;\u00bb<\/em> (13 d\u00e9cembre 1914, p. 145-146). Ajoutons simplement ici que cette d\u00e9couverte des vertus du labeur assidu, sans \u00e9clat ni valorisation individuelle est une r\u00e9alit\u00e9 v\u00e9cue de longue date par la France des ouvriers, employ\u00e9s et paysans&nbsp;: encore une fois, la vision de Robert Hertz est model\u00e9e par son habitus de savant et de bourgeois.<\/p>\n<p>Cette derni\u00e8re caract\u00e9ristique est essentielle pour une compr\u00e9hension embrassant l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 de son exp\u00e9rience de guerre. L&rsquo;int\u00e9r\u00eat du rapport de Robert Hertz au travail manuel r\u00e9side aussi dans le constat que l&rsquo;on peut faire de ses inaptitudes personnelles en la mati\u00e8re. Malgr\u00e9 ce que l&rsquo;on pourrait appeler une \u00ab\u00a0bonne volont\u00e9 manuelle\u00a0\u00bb, il ne fait gu\u00e8re de progr\u00e8s en la mati\u00e8re, et se trouve souvent \u00e9bahi par les comp\u00e9tences de ses cong\u00e9n\u00e8res. Ce foss\u00e9 de l&rsquo;habilet\u00e9 entre lui et ces derniers dit bien l&rsquo;\u00e9tendue, malgr\u00e9 le <em>\u00ab&nbsp;communisme&nbsp;chaud, intime&nbsp;\u00bb<\/em> des tranch\u00e9es (14 f\u00e9vrier 1915, p. 208), du d\u00e9calage issu des origines sociales de chacun.<\/p>\n<p>Sur ce point, dans sa pr\u00e9face, Christophe Prochasson avance l&rsquo;id\u00e9e que durant la guerre, si <em>\u00ab&nbsp;pour un socialiste comme Hertz, le <\/em><em>\u00ab\u00a0<\/em><em>peuple<\/em><em>\u00ab\u00a0<\/em><em>, la <\/em><em>\u00ab\u00a0<\/em><em>classe ouvri\u00e8re<\/em><em>\u00ab\u00a0<\/em><em> s&rsquo;incarnent soudainement&nbsp;(&#8230;) <\/em><em>la tranch\u00e9e n&rsquo;est pas pour lui un lieu propice \u00e0 la critique sociale. Le grand th\u00e8me id\u00e9ologique d&rsquo;apr\u00e8s-guerre, celui de la fusion sociale qu&rsquo;on pr\u00e9tendait s&rsquo;y \u00eatre r\u00e9alis\u00e9e, trouve dans cette correspondance, si peu politique, un s\u00e9v\u00e8re d\u00e9menti tant les <\/em>barri\u00e8res culturelles<em> semblent infranchissables&nbsp;\u00bb <\/em>(p. 28-29). Je souligne au passage l&rsquo;expression culturelle, \u00e0 mon sens inappropri\u00e9e et euph\u00e9misante. C&rsquo;est bien de barri\u00e8res <em>sociales<\/em> qu&rsquo;il faut en effet parler, ainsi que le montre en de multiples occurrences cette correspondance. Au fond de tous les sentiments m\u00eal\u00e9s que l&rsquo;on d\u00e9c\u00e8le chez lui vis-\u00e0-vis du peuple, on retrouve toujours une certaine condescendance, celle du (bon) ma\u00eetre envers la domesticit\u00e9 &#8211; qu&rsquo;il \u00e9voque le cuisinier Jamin, <em>\u00ab&nbsp;bon type de troupier&nbsp;fran\u00e7ais&nbsp;\u00bb<\/em> usant d&rsquo;expressions approximatives mais d\u00e9brouillard (15 octobre 1914, p. 76) ou la cuisini\u00e8re familiale Laurence <em>(\u00ab&nbsp;gentille fille de la campagne fran\u00e7aise, je suis content que ses yeux clairs et francs ne nous aient pas tromp\u00e9s, et ne cachent point comme tu dis, une \u00e2me vile&nbsp;\u00bb<\/em>, 21 novembre 1914, p. 116).<\/p>\n<p>Mais les in\u00e9galit\u00e9s sociales se manifestent aussi \u00e0 des signes concrets, des attitudes. Il d\u00e9courage ainsi sa femme de lui faire parvenir des effets pour les soldats&nbsp;:<\/p>\n<p><em>\u00ab&nbsp;Quant \u00e0 m&rsquo;envoyer des choses pour les hommes, en particulier de ces \u00ab\u00a0salopettes\u00a0\u00bb qui leur seraient certes utiles, je juge inopportun de m&rsquo;\u00e9riger en M\u00e9c\u00e8ne, m\u00eame anonyme, de la compagnie o\u00f9 je suis un \u00ab\u00a0humble et obscur sergent\u00a0\u00bb. Tout ce qui rappelle les anciennes in\u00e9galit\u00e9s de fortune, de classe, etc. est mauvais, et, avec tous mes pr\u00e9cieux accessoires, couteau, montre, jumelle, musette somptueuse, couverture de L\u00e9on, etc. je tranche d\u00e9j\u00e0 trop sur le commun&nbsp;\u00bb<\/em> (15 d\u00e9cembre 1914, p. 147). Rien de culturel ici, assur\u00e9ment, et pas davantage dans l&rsquo;extrait suivant, o\u00f9 Robert Hertz est d\u00e9rang\u00e9 dans la r\u00e9daction de sa correspondance par une petite fille du village de cantonnement&nbsp;:<\/p>\n<p><em>\u00ab&nbsp;Tandis que j&rsquo;\u00e9cris, elle veut \u00e0 tout prix m&rsquo;\u00f4ter mon alliance. \u00ab\u00a0Tiens Maman, le monsieur, il a une dent en fer&nbsp;!\u00a0\u00bb (Je t&rsquo;ai d\u00e9j\u00e0 dit, je crois, combien mes dents en or font d&rsquo;impression par ici)&nbsp;\u00bb<\/em> (8 novembre 1914, p. 105).<\/p>\n<p>Si l&rsquo;on tente, pour finir, une synth\u00e8se de la fa\u00e7on d&rsquo;\u00eatre en guerre de Robert Hertz, sociologue, rentier, juif patriote et socialiste, il faut mettre en avant la richesse des entrelacs entre classes sociales auxquels ses lettres nous permettent d&rsquo;acc\u00e9der, souvent malgr\u00e9 Hertz lui-m\u00eame. Il demeure en effet captif de son intellectualisme malgr\u00e9 toutes les perceptions in\u00e9dites (du peuple, de la nature, des hi\u00e9rarchies sociales) que lui a apport\u00e9 la guerre. Il reste ind\u00e9fectiblement persuad\u00e9 que son point de vue est issu (un peu comme par nature) de la raison critique distanci\u00e9e, quand ses positions t\u00e9moignent au contraire d&rsquo;un suivisme patent quant au conformisme de ce temps. Il se voit en guerrier id\u00e9aliste mais demeure na\u00eff, empot\u00e9, livresque, le tout avec une exaltation \u00e0 laquelle on ne peut retirer aucune part d&rsquo;honn\u00eatet\u00e9 ou de sinc\u00e9rit\u00e9. Sa mort, au-devant de laquelle \u00c9mile Durkheim n&rsquo;est pas loin de penser qu&rsquo;il s&rsquo;est port\u00e9 par exaltation patriotique (cf. pr\u00e9sentation, p. 14), pourrait dans un tel ordre d&rsquo;id\u00e9es \u00eatre comprise comme celle de l&rsquo;\u00e9chec d&rsquo;un homme \u00e0 devenir un soldat malgr\u00e9 toute sa bonne volont\u00e9. Ainsi, une dizaine de jours avant sa mort, il \u00e9crit \u00e0 sa femme&nbsp;: <em>\u00ab&nbsp;Aim\u00e9e, je n&rsquo;\u00e9cris pas ce que je voudrais, je suis las d&rsquo;\u00e9crire et un peu d\u00e9rang\u00e9 par le bruit et par les petits soins du m\u00e9tier. Pr\u00e8s de moi, mes gentils poilus, appliqu\u00e9s et s\u00e9rieux, v\u00e9rifient l&rsquo;\u00e9tat de leurs fusils et nettoient leurs cartouches comme pour une revue, pour qu&rsquo;elles n&rsquo;encrassent pas leur canon&nbsp;\u00bb<\/em> (2 avril 1915, p. 248). Ce commentaire un peu agac\u00e9 ne r\u00e9v\u00e8le-t-il pas l&rsquo;\u00e9tendue des lacunes du sergent Hertz&nbsp;? Car, ce qu&rsquo;il prend comme un z\u00e8le un peu m\u00e9canique de la part de ses subordonn\u00e9s, c&rsquo;est avant tout un geste essentiel de soldat. Les paysans qui l&rsquo;entourent sont habitu\u00e9s \u00e0 porter un soin m\u00e9ticuleux \u00e0 leurs outils, et ont transf\u00e9r\u00e9 cet usage dans leur m\u00e9tier de soldat. Davantage accoutum\u00e9 \u00e0 compter sur les autres pour les aspects pratiques de l&rsquo;existence, Hertz tombe peut-\u00eatre, par contre, pour des raisons fort peu m\u00e9taphysiques mais, comme l&rsquo;indique en raccourci l&rsquo;exemple choisi, tr\u00e8s li\u00e9es \u00e0 son statut social.<\/p>\n<p><strong>4. Autres informations&nbsp;: <\/strong><\/p>\n<p><span>Notes<\/span> :<\/p>\n<p>1 &#8211; Cf. Nicolas MARIOT, \u00ab&nbsp;Les archives de saint Besse. Conditions et r\u00e9ception de l&rsquo;enqu\u00eate directe dans le milieu durkheimien&nbsp;\u00bb, <em>Gen\u00e8ses<\/em>, 63, juin 2006, pp. 66-87.<\/p>\n<p>2 &#8211; Cf. R\u00e9my CAZALS, \u00ab&nbsp;Non, on ne peut pas dire&nbsp;: \u00ab\u00a0\u00c0 tout t\u00e9moignage on peut en opposer un autre\u00a0\u00bb&nbsp;\u00bb, <em>Mat\u00e9riaux pour l&rsquo;histoire de notre temps<\/em>, 91, juillet-septembre 2008, pp. 23-27.<\/p>\n<p>(Fran\u00e7ois Bouloc, mars 2010)<\/p>\n<p>Voir Nicolas Mariot, <em>Histoire d&rsquo;un sacrifice. Robert, Alice et la guerre<\/em>, Paris, Seuil, 2017, 442 pages.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>1. Le t\u00e9moin Robert Hertz (Saint-Cloud, 22 juin 1881 &#8211; March\u00e9ville, 13 avril 1915). Sociologue, normalien, re\u00e7u premier \u00e0 l&rsquo;agr\u00e9gation de philosophie en 1904, il est proche de Durkheim. D\u00e8s 1905, il collabore \u00e0 L&rsquo;Ann\u00e9e sociologique. 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