{"id":265,"date":"2010-09-29T23:58:39","date_gmt":"2010-09-29T22:58:39","guid":{"rendered":"http:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/?p=265"},"modified":"2021-09-12T19:24:19","modified_gmt":"2021-09-12T18:24:19","slug":"je-vous-ecris-depuis-les-tranchees-lettres-dun-engage-volontaire-1915-1918","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/2010\/09\/29\/je-vous-ecris-depuis-les-tranchees-lettres-dun-engage-volontaire-1915-1918\/","title":{"rendered":"Garnung, Raymond (1897-1975)"},"content":{"rendered":"<p>1. Le t\u00e9moin<\/p>\n<p>N\u00e9 en 1897, Raymond Garnung est originaire de Mios en Gironde. Son p\u00e8re est directeur d&rsquo;une scierie. On le dit passionn\u00e9 de litt\u00e9rature et brillant \u00e9l\u00e8ve. A 18 ans, il est d\u00e9tenteur du baccalaur\u00e9at ; c&rsquo;est alors qu&rsquo;il d\u00e9cide de s&rsquo;engager, nous sommes le 15 juillet 1915. Deux ans plus tard, il quitte le front suite \u00e0 une blessure. Il est d\u00e9mobilis\u00e9 en 1919, promu lieutenant et d\u00e9cor\u00e9 de la l\u00e9gion d&rsquo;honneur. <em>Je vous \u00e9cris depuis les tranch\u00e9es<\/em> reste \u00e0 ce jour son seul ouvrage publi\u00e9. Il meurt d&rsquo;une hydrocution dans la Volga au cours d&rsquo;une croisi\u00e8re en 1975 (information fournie\u00a0par le petit-fils de Raymond Garnung, que nous remercions).<\/p>\n<p>2. Le t\u00e9moignage<\/p>\n<p>Raymond GARNUNG, <em>Je vous \u00e9cris depuis les tranch\u00e9es, Lettres d\u2019un engag\u00e9 volontaire (1915-1918), <\/em>l&rsquo;Harmattan, collection M\u00e9moires du XX<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle, 187 p., 2003.<\/p>\n<p>Ce t\u00e9moignage se pr\u00e9sente sous la forme d&rsquo;un recueil de 373 lettres, illustr\u00e9 d&rsquo;une soixantaine de photographies prises par l&rsquo;auteur. Il a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9 par la descendance de l&rsquo;auteur et plus pr\u00e9cis\u00e9ment con\u00e7u et r\u00e9alis\u00e9 par Jean-Claude Garnung. Ce dernier laisse quelques commentaires sur le d\u00e9roulement g\u00e9n\u00e9ral de la guerre et apporte certaines pr\u00e9cisions sur le parcours de Raymond Garnung.<\/p>\n<p>Du 24 juillet 1915 au 11 novembre 1918, le sous-lieutenant Garnung fait partager sa vie de soldat \u00e0 sa famille, principalement \u00e0 sa s\u0153ur, Yvonne, adolescente de 15 ans. Il a manifestement d\u00e8s le d\u00e9but une volont\u00e9 testimoniale voire ethnographique\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Sit\u00f4t arriv\u00e9, je vous donnerai des d\u00e9tails sur la vie de camp, sur les puces et punaises qui peuvent loger dans nos gourbis, sur la qualit\u00e9 de la soupe etc<\/em>.\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Engag\u00e9 volontaire le 15 juillet 1915, il int\u00e8gre le 37<sup>e<\/sup> R.A.C. \u00e0 Bourges mais sert rapidement au 60<sup>e<\/sup> d\u2019artillerie \u00e0 Arvord du 26 juillet 1915 au 8 f\u00e9vrier 1916, \u00e0 Fontainebleau du 8 f\u00e9vrier au 20 mai, \u00e0 La Valbonne au moins du 2 au 6 juin. Nomm\u00e9 aspirant le 12 juin, il monte enfin au front apr\u00e8s de longs mois d\u2019une vie de caserne et d\u2019instruction monotone ;\u00a0 il transite alors par Thiviers et Paris, et arrive \u00e0 Fismes, en Champagne, le 29 juin. Il est ensuite envoy\u00e9 en Picardie o\u00f9 il sert \u00e0 Salouel, du 7 au 19 ao\u00fbt, Hardecourt-Moulin de Fargny du 21 au 23 ao\u00fbt, Maurepas du 25 ao\u00fbt au 26 septembre, Combles du 29 septembre au 18 octobre, Valmy du 22 octobre 1916 au 27 f\u00e9vrier 1917 et enfin Craonne du 24 mars au 13 avril. Ce 13 avril 1917, il est gravement bless\u00e9 aux jambes par des \u00e9clats d\u2019obus. Il quitte ainsi d\u00e9finitivement le front pour une longue convalescence. Il est soign\u00e9 \u00e0 Montigny-sur-Aisne du 15 au 20 avril, puis \u00e0 Rambervillers du 21 au 28 avril et enfin \u00e0 Lyon du 28 avril au 20 ao\u00fbt. Sa p\u00e9riode de convalescence termin\u00e9e, on lui remet le commandement de 1 200 hommes au camp de Souges en Gironde, du 6 novembre 1917 au 11 f\u00e9vrier 1918. Il passe ensuite par Thiviers, du 18 f\u00e9vrier au 29 mars et Mailly du 1<sup>er<\/sup> au 15 avril avant d&rsquo;\u00eatre charg\u00e9, \u00e0 partir du 18 avril de l&rsquo;accueil de bateaux rapatriant des prisonniers fran\u00e7ais \u00e0 Cherbourg. C&rsquo;est \u00e0 ce poste qu&rsquo;il met fin \u00e0 sa correspondance, le 11 novembre 1918.<\/p>\n<p>3. R\u00e9sum\u00e9 et analyse<\/p>\n<p>D\u00e9nu\u00e9es de la qualit\u00e9 descriptive et litt\u00e9raire de t\u00e9moins plus illustres de la Grande Guerre, les lettres de Raymond Garnung sont courtes, sommaires et tr\u00e8s personnelles. Destin\u00e9es pour beaucoup \u00e0 une adolescente, sa s\u0153ur \u00e2g\u00e9e de 15 ans, leur contenu est d\u00e9form\u00e9 par le miroir \u00e9dulcorant et anecdotique d\u2019une guerre rassurante, presque fra\u00eeche et joyeuse dans laquelle l\u2019\u00e9pistolier se pose plus souvent en t\u00e9moin qu\u2019en acteur. Ces lettres sont le reflet de la correspondance habituelle, quasi-protocolaire entre le soldat et sa famille.<\/p>\n<p>C\u2019est donc dans le parcours de leur auteur qu\u2019il faut y rechercher l\u2019int\u00e9r\u00eat du t\u00e9moignage. En effet, Raymond Garnung, bien qu\u2019il s\u2019engage \u00e0 l\u2019\u00e9t\u00e9 1915 (mais dans l&rsquo;artillerie), ne monte au front pour une unit\u00e9 active que pr\u00e8s d\u2019un an plus tard. Il vit avant cette date une longue p\u00e9riode de caserne et d\u2019instruction d\u2019artilleries dont il nous brosse un tableau d\u2019int\u00e9r\u00eat, montrant \u00e0 l\u2019historien la vie quotidienne m\u00e9connue car d\u00e9laiss\u00e9e de la litt\u00e9rature de guerre de la vie militaire du temps de paix en temps de guerre. Mesquineries et monotonie de la caserne alternent avec une libert\u00e9 et un confort singuliers alors que les conditions de vie au front sont dramatiques. Il nous fait part pendant cette p\u00e9riode de quelques \u00e9v\u00e9nements remarquables tels que deux accidents, un \u00e0 l&rsquo;infirmerie d\u00fb \u00e0 un obus ill\u00e9galement d\u00e9tenu par un soldat et par m\u00e9garde mis \u00e0 feu, un autre au champ de tir provoquant la mort de deux personnes (page 51). Il \u00e9voque aussi le tournage d&rsquo;une sc\u00e8ne d&rsquo;artillerie au polygone cens\u00e9e reproduire la bataille du fort de Douaumont de f\u00e9vrier 1916 et destin\u00e9e \u00e0 \u00eatre diffus\u00e9e dans les cin\u00e9mas fran\u00e7ais (sous le nom de \u00ab\u00a0<em>La Flamb\u00e9e<\/em> \u00bb) (page 61).<\/p>\n<p>Avant qu&rsquo;il ne soit envoy\u00e9 au front, il est int\u00e9ressant de remarquer qu&rsquo;il met en place avec sa famille un syst\u00e8me de code pour se pr\u00e9server de la censure (page 67).<\/p>\n<p>On l&rsquo;envoie en Champagne. Il parle de sa guerre, de sa chasse au boche et des petits tracas de la vie du front. Il fait, page 12, notamment la description d&rsquo;un lit de fortune dans une \u00ab\u00a0<em>cagna<\/em> \u00bb . Page 76, on apprend l&rsquo;existence de \u00ab\u00a0<em>g\u00e9ophones<\/em> \u00bb : \u00ab\u00a0<em>des appareils plac\u00e9s dans les tranch\u00e9es et qui permettent d&rsquo;entendre toutes les conversations des boches en premi\u00e8re ligne<\/em> \u00bb. Il insiste aussi sur l&rsquo;utilit\u00e9 de sa montre car \u00ab\u00a0<em>tout se fait en se basant sur l&rsquo;heure officielle<\/em> \u00bb page 88. Enfin, il \u00e9voque le r\u00f4le des mulets dans le ravitaillement (page 92). L\u00e0-dessus, il rapporte quelques anecdotes telle la possibilit\u00e9 d&rsquo;allumer sa pipe gr\u00e2ce aux obus ou encore un mauvais accueil des habitants du village de Saint-U&#8230; (en fait Saint-Utin) dans la Marne qui \u00ab\u00a0<em>pr\u00e9f\u00e9raient avoir les boches<\/em> \u00bb (page 114). Plus que de simples descriptions, il nous fait \u00e9galement part de ses ressentis. Page 78, on trouve une vue critique de la c\u00e9r\u00e9monie de la \u00ab\u00a0<em>revue<\/em> \u00bb, une \u00ab\u00a0<em>com\u00e9die<\/em> \u00bb, \u00e9crit-il. Plus loin, il d\u00e9crit la boue comme \u00ab\u00a0[faisant] <em>honneur \u00e0 ceux qui la portent<\/em> \u00bb en comparaison \u00e0 ceux qui n&rsquo;ont pas le courage de combattre ; il insiste sur son statut d&rsquo;engag\u00e9 volontaire (page 86). Il imagine \u00e9galement ce que deviendra le soldat redevenu civil apr\u00e8s-guerre. D&rsquo;apr\u00e8s lui, il se sera endurci et profitera de son nouveau statut pour pr\u00e9tendre \u00e0 des postes avantageux au sein de la soci\u00e9t\u00e9 (page 112). Enfin, il observe que les soldats perdent la notion de saison au front du fait des for\u00eats d\u00e9truites et de la disparition du feuillage (page 98). Il se pose de plus en observateur de ses camarades de tranch\u00e9es. Il se permet ainsi un commentaire sur les hommes du Nord \u00ab\u00a0<em>pas si froids qu&rsquo;on veut bien le dire <\/em>[\u2026]<em> tr\u00e8s gentils dans l&rsquo;intimit\u00e9<\/em> \u00bb, ou sur les Anglais (page 88) : il les dit toujours sereins, m\u00eame devant la mort. A propos des rapports des soldats entre eux, il pr\u00e9tend qu&rsquo;un esprit de famille r\u00e8gne du simple poilu jusqu&rsquo;au colonel et que les fantassins admirent leurs camarades artilleurs (page 118). Quant \u00e0 l&rsquo;exercice de son poste d&rsquo;officier, il relate le cas exceptionnel d&rsquo;une ordonnance pour deux officiers en d\u00e9cembre 1916 d\u00fb \u00e0 un manque d&rsquo;hommes.<\/p>\n<p>Le 14 avril 1917 \u00ab\u00a0<em>pr\u00e8s de Craonne<\/em> \u00bb, il annonce \u00eatre \u00ab\u00a0<em>l\u00e9g\u00e8rement bless\u00e9 [&#8230;] de petits \u00e9clats d\u2019obus \u00e0 la cuisse droite<\/em> \u00bb. Pourtant il ne reviendra jamais au front, nouvel exemple de la distorsion de la souffrance du soldat devant sa famille. D\u00e8s lors, il nous raconte sa vie de grand bless\u00e9 entre soins et r\u00e9tablissement. Il assiste \u00e0 un traitement par drain (page 139), se plaint de la nourriture qu&rsquo;il dit pire qu&rsquo;au front et nous apprend \u00eatre soign\u00e9 d&rsquo;apr\u00e8s les recommandations du c\u00e9l\u00e8bre docteur Carrel \u00e0 l&rsquo;origine de la solution \u00ab\u00a0<em>Dakin<\/em> \u00bb (page 139). Gu\u00e9ri, il est affect\u00e9 \u00e0 un \u00ab\u00a0<em>emploi s\u00e9dentaire<\/em> \u00bb au camp de Souges avant celui de Mailly puis \u00e0 Cherbourg o\u00f9 la guerre se termine sans lui au front. Pendant cette p\u00e9riode, il a en charge plusieurs unit\u00e9s dont la classe 18 et une autre form\u00e9e d&rsquo;Annamites qu&rsquo;il d\u00e9crit toutes deux comme \u00e9tant \u00ab\u00a0<em>fort mal dress\u00e9e<\/em>[s]\u00a0\u00bb. Il est \u00e9galement t\u00e9moins lorsqu&rsquo;il se trouve \u00e0 Cherbourg du rapatriement de prisonniers fran\u00e7ais en tr\u00e8s mauvais \u00e9tat de sant\u00e9.<\/p>\n<p>L\u2019ouvrage produit donc une sorte de triptyque de visages de guerre diff\u00e9rents, montrant tout \u00e0 tour sur des p\u00e9riodes sensiblement \u00e9gales la caserne, le front et l\u2019h\u00f4pital suivi de la convalescence dans un emploi r\u00e9serv\u00e9.<\/p>\n<p>Opportun\u00e9ment pr\u00e9sent\u00e9es, ces lettres de guerres forment un ouvrage dense et d\u2019int\u00e9r\u00eat. Les lieux ont \u00e9t\u00e9 restitu\u00e9s quand cela fut possible m\u00eame si plusieurs hypoth\u00e8ses eurent pu \u00eatre confirm\u00e9es par une recherche idoine. Ainsi, de nombreux renseignements peuvent \u00eatre puis\u00e9s de ces portraits singuliers d\u2019une courte guerre d\u2019un artilleur. L\u2019ouvrage est tr\u00e8s largement iconographi\u00e9 des photos de guerre du h\u00e9ros.<\/p>\n<p>Yann Prouillet &#8211; Marie Bouchereau. Septembre 2010.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>1. Le t\u00e9moin N\u00e9 en 1897, Raymond Garnung est originaire de Mios en Gironde. Son p\u00e8re est directeur d&rsquo;une scierie. On le dit passionn\u00e9 de litt\u00e9rature et brillant \u00e9l\u00e8ve. A 18 ans, il est d\u00e9tenteur du baccalaur\u00e9at ; c&rsquo;est alors qu&rsquo;il d\u00e9cide de s&rsquo;engager, nous sommes le 15 juillet 1915. 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