{"id":2841,"date":"2016-06-20T19:34:57","date_gmt":"2016-06-20T18:34:57","guid":{"rendered":"http:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/?p=2841"},"modified":"2016-06-20T19:34:57","modified_gmt":"2016-06-20T18:34:57","slug":"castelain-gabriel-1890-1915","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/2016\/06\/20\/castelain-gabriel-1890-1915\/","title":{"rendered":"Castelain, Gabriel (1890-1915)"},"content":{"rendered":"<p>1. le t\u00e9moin<br \/>\nJean Gabriel Castelain est n\u00e9 \u00e0 Santes (Nord) en 1890. Il grandit \u00e0 Haubourdin, un faubourg de Lille, dans une famille catholique tr\u00e8s pratiquante. Il a deux fr\u00e8res et deux s\u0153urs : Emile, religieux et brancardier, est bless\u00e9 gri\u00e8vement en 1914, et Paul, classe 17, fait la guerre au 8e BCP \u00e0 partir de 1916. Une s\u0153ur meurt de la grippe espagnole en 1918. Gabriel adolescent suit l\u2019enseignement du petit s\u00e9minaire d\u2019Haubourdin, qui accueille aussi des \u00e9l\u00e8ves sans vocation eccl\u00e9siastique. Il fait son service militaire de 1911 \u00e0 juin 1914 (loi des trois ans) puis se marie avec Suzanne le 21 juin 1914. Mobilis\u00e9 comme sergent au 110e R\u00e9giment d\u2019infanterie de Dunkerque, il combat en Belgique, devant Reims, puis sur l\u2019Aisne (Bois de la Miette \u2013 ferme du Chol\u00e9ra) \u00e0 l\u2019automne 1914. Transf\u00e9r\u00e9 en Champagne en d\u00e9cembre 1914, il est tu\u00e9 lors de la premi\u00e8re grande offensive devant le Mesnil-les-Hurlus le 18 f\u00e9vrier 1915. Il est enterr\u00e9 au cimeti\u00e8re du village, mais les lieux seront totalement boulevers\u00e9s par la seconde offensive de septembre 1915 : en 1917, son jeune fr\u00e8re Paul ne parviendra pas \u00e0 retrouver sa tombe.<br \/>\n2. le t\u00e9moignage<br \/>\nLes carnets furent rendus \u00e0 sa veuve par l\u2019autorit\u00e9 militaire en 1919. L\u2019association \u00ab La M\u00e9moire de Ronchin \u00bb a publi\u00e9 en f\u00e9vrier 2016 un livret (68 pages, ISBN 802 750 778 00010) reproduisant le \u00ab Journal de guerre 1914\/1915 de Jean Gabriel Castelain \u00bb. Cette publication est la copie fid\u00e8le des calepins r\u00e9dig\u00e9s au jour le jour au crayon, dans la tranch\u00e9e ou \u00e0 l\u2019arri\u00e8re. Une double page pr\u00e9sente une photographie de deux pages des carnets originaux en regard de leur transcription et montre le souci de v\u00e9racit\u00e9 de la reproduction, la seule modification \u00e9tant des italiques non pr\u00e9sentes dans l\u2019original. L\u2019iconographie a \u00e9t\u00e9 ajout\u00e9e par l\u2019association.<br \/>\n3. analyse<br \/>\nLe journal relate les faits de guerre, mais son originalit\u00e9 tient d\u2019abord \u00e0 ce qu\u2019il traduit des sentiments, des \u00e9motions. La r\u00e9daction sert un propos intime, un dialogue avec soi-m\u00eame qui semble aussi destin\u00e9 \u00e0 \u00eatre montr\u00e9 \u00e0 sa femme apr\u00e8s la campagne : \u00ab A la pens\u00e9e que petite Suze lira bient\u00f4t ces quelques pages, v\u00e9ritable roman d\u2019un cauchemar v\u00e9cu, je me sens vaillant, Dieu est l\u00e0 c\u2019est tangible. \u00bb (p. 29).<br \/>\nLes combats<br \/>\nLe premier domaine est celui de l\u2019affrontement avec les \u00ab alboches \u00bb, qui ne deviennent les \u00ab boches \u00bb qu\u2019en octobre. Lors de la bataille de Charleroi, le spectacle des r\u00e9fugi\u00e9s fuyant les combats provoque compassion et col\u00e8re (27 ao\u00fbt) : \u00ab Que c\u2019est triste : une jeune femme, chass\u00e9e de la fronti\u00e8re par les alboches, tient dans ses bras une petite mioche qui se meurt. Derri\u00e8re elles suivent un moussaillon de sept ans et une petite fille de huit ans, ils sont perdus et ne savent o\u00f9 aller, la m\u00e8re est en haillons (\u2026) quels bandits que ces alboches ! \u00bb p.13. La bataille de Guise (29 ao\u00fbt) est un traumatisme (\u00ab la journ\u00e9e la plus terrible de ma vie \u00bb) ; l\u2019affrontement dure toute la journ\u00e9e : \u00abL\u2019officier que je venais de tuer devant moi d\u2019un coup bien ajust\u00e9 m\u2019avait rendu tout dr\u00f4le. Que c\u2019est donc terrible. \u00bb p. 17. Apr\u00e8s la retraite et le combat d\u2019arr\u00eat du 6 septembre, c\u2019est le recul allemand et la description classique du champ de bataille de la Marne qui se d\u00e9couvre aux combattants : \u00abJe suis t\u00e9moin d\u2019un spectacle horrible, des cadavres par dizaines sont \u00e9tendus partout, dans les bois, dans les foss\u00e9s, ruisselant de sang, des t\u00eates d\u00e9chiquet\u00e9es, des ventres ouverts, je regardai cela sans trop de haut-le-c\u0153ur, la guerre vous endurcit son homme. \u00bb p. 21. La reprise de contact \u00e0 Pontavert devant l\u2019Aisne est violente et l\u2019ennemi ne veut pas d\u00e9loger : (27 octobre) \u00abpar ordre du g\u00e9n\u00e9ral, le 110e va \u00eatre cit\u00e9 \u00e0 l\u2019ordre du jour : nous avons perdu 1128 hommes du 15 septembre au 15 octobre. Horrible chose que la guerre ! \u00bb p. 42. A partir de novembre les consid\u00e9rations personnelles dominent, mais le combat revient par \u00e9pisodes, 1er f\u00e9vrier 1915 : \u00able caporal de demi-section qui avait remplac\u00e9 celui bless\u00e9 vendredi dernier tombe, tu\u00e9 d\u2019une balle ou d\u2019un \u00e9clat d\u2019obus au c\u0153ur. Il dit \u00ab je suis bless\u00e9 \u00bb et tombe raide mort pr\u00e8s de moi. La mort plane autour de nous \u00e0 toute seconde depuis le d\u00e9but de la guerre. C\u2019est une compagne terrible, cruelle, ignoble, qui veut de nous \u00e0 chaque pas (\u2026) Sales boches, il faudra payer un jour toutes vos infamies et vos atrocit\u00e9s. \u00bb La derni\u00e8re description est un tir trop court de pr\u00e9paration de 75 en vue d\u2019un assaut. C\u2019est l\u2019\u00e9pisode le plus dramatique du recueil (12 f\u00e9vrier au Mesnil-les-Hurlus) \u00ab Ah ! je comprends maintenant quelle doit \u00eatre la terreur de ceux d\u2019en face pour ces engins effroyables ! (\u2026) un obus ennemi a, para\u00eet-il, coup\u00e9 le t\u00e9l\u00e9phone ; notre capitaine fait lancer plus de 20 fus\u00e9es rouges pour avertir, rien n\u2019y fait, un brouillard nous s\u00e9pare. (\u2026)  Ils me regardent de c\u00f4t\u00e9, les yeux hagards, en r\u00e9p\u00e9tant, fous d\u2019horreur et de terreur \u00ab trop court, Sergent, trop court. \u00bb (\u2026) L\u2019horrible trag\u00e9die se d\u00e9roule toujours. J\u2019ai fait depuis quelques minutes le sacrifice de ma vie.  A mes voisins imm\u00e9diats, je crie \u00ab c\u2019est le moment de bien mourir mes enfants, pensons \u00e0 Dieu.\u00bb Un mourant me r\u00e9pond \u00ab Ah ! Quel malheur, mon Dieu, quel malheur. \u00bb  Il a 3 enfants. (\u2026) Le capitaine est \u00e0 l\u2019entr\u00e9e de la tranch\u00e9e. Il a les yeux humides et hagards. Fou du spectacle que j\u2019ai vu, je passe, en allant je ne sais o\u00f9 (\u2026) le capitaine me fait brutalement \u00ab Ah ! Combien ? Castelain, combien ? \u00bb Mon Capitaine, j\u2019ai march\u00e9 sur tous, mais tous ne doivent pas \u00eatre morts.\u00bb p. 64. L\u2019\u00e9pisode fait une quinzaine de tu\u00e9s \u00e0 la demi-section (il y a neuf survivants).<br \/>\nLa ch\u00e8re femme<br \/>\nG. Castelain, 24 ans, est tr\u00e8s \u00e9pris de son \u00e9pouse, et n\u2019a eu qu\u2019un mois de vie maritale jusqu\u2019\u00e0 la mobilisation. Son journal est jalonn\u00e9 de t\u00e9moignages d\u2019affection pour \u00ab sa petite Suze \u00bb. Cette intimit\u00e9 est en permanence reli\u00e9e \u00e0 un patronage religieux, \u00e0 l\u2019\u00e9vocation d\u2019une protection divine.  (6 octobre  1914, courrier) \u00ab Quelle confiance quelle r\u00e9signation, j\u2019ai pu lire entre les lignes ! Oh merci mon Dieu, c\u2019est ce qui m\u2019a fait le plus plaisir ! (\u2026) Ma confiance est sans bornes. Dieu est avec nous. \u00bb p. 34. Les dimanches sont importants car les \u00e9poux se retrouvent r\u00e9unis dans la communaut\u00e9 de la pri\u00e8re (6 septembre) \u00abIl est dimanche 6 heures \u00ab Suze prie pour son Gaby \u00bb quel r\u00e9confort ! \u00bb p. 21 ou \u00ab L\u00e0-bas ils sont en pri\u00e8res et nous ici assis au soleil sur les bords de l\u2019Aisne paisible (\u2026) nous unissons notre pri\u00e8re \u00e0 celles ferventes de l\u00e0-bas, le doux nid familial o\u00f9 il nous tarde toujours de rentrer ! Que c\u2019est r\u00e9confortant mon Dieu cette union de pri\u00e8re ! \u00bb p. 34<br \/>\nLe d\u00e9chirement de l\u2019occupation<br \/>\nLe soldat nordiste en campagne prend aussi progressivement conscience de l\u2019envahissement des deux tiers du d\u00e9partement (chute de Lille le 12 octobre) : aux tracas du front s\u2019ajoute bient\u00f4t une autre inqui\u00e9tude : (17 octobre) \u00abOn parle de l\u2019arriv\u00e9e des boches pr\u00e8s de Lille. Serait-ce possible ? \u00bb p. 39. Le journal illustre ce tourment, sans aucunes nouvelles des proches : (22 octobre) \u00ab Les nouvelles sur Haubourdin et Lille nous arrivent. Que Dieu nous aide dans cette grande \u00e9preuve. Plus de lettres, comme c\u2019est dur aussi, puis l\u2019incertitude. Que c\u2019est angoissant ! \u00bb  23 octobre : \u00able bruit court que Lille a souffert de l\u2019invasion. (\u2026) Ah, combien dure est l\u2019\u00e9preuve ! \u00bb p. 40.  Des communications postales avec des proches \u00e0 Armenti\u00e8res le rassurent un peu, mais en 1915 les rumeurs et l\u2019absence totale de nouvelles minent le moral du sergent : (19 janvier 1915) \u00abUn nouveau bruit court encore sur la lib\u00e9ration de Lille. J\u2019\u00e9cris une carte \u00e0 Haubourdin \u00e0 ma bien-aim\u00e9e petite femme dont le c\u0153ur doit souffrir tant et dont l\u2019id\u00e9e de cette souffrance me poursuit nuit et jour, augmentant mon chagrin. \u00bb<br \/>\nUn croyant au combat<br \/>\nCe t\u00e9moignage d\u2019un fervent catholique, dont le fr\u00e8re a\u00een\u00e9 est r\u00e9demptoriste, rel\u00e8ve d\u2019une conception d\u2019une religion protectrice : 17 ao\u00fbt \u00ab Dieu me garde, la bonne Vierge et Saint-Joseph sont l\u00e0. Courage. \u00bb. La foi permet de tenir (\u00e0 Pontavert) : \u00ab Quel \u00e9pouvantable spectacle que ces morts, que ces hurlements de bless\u00e9s dans la nuit. (\u2026). Quel r\u00e9confort aussi d\u2019avoir la foi en ces horribles moments !&#8230; \u00bb Le terme \u00abFiat !\u00bb (r\u00e9signation et r\u00e9solution) scande les carnets et apporte un calme moral, \u00ab fiat donc et patience \u00bb p. 29. Les centres d\u2019int\u00e9r\u00eat sont religieux (apr\u00e8s la messe de Minuit \u00e0 son fr\u00e8re) : \u00ab J\u2019\u00e9cris \u00e0 Emile une lettre de 6 pages lui donnant les d\u00e9tails de la belle c\u00e9r\u00e9monie. \u00bb.<br \/>\nPour lui la guerre a ramen\u00e9 les soldats vers Dieu, il s\u2019en r\u00e9jouit : (2 octobre) \u00abIl est bon de remarquer combien le revirement dans la foi est profond. Les sorties d\u2019\u00e9glises ressemblent maintenant \u00e0 des sorties de cin\u00e9ma et ces derniers sont ferm\u00e9s. Alors la constatation est bonne et cela me r\u00e9jouit fort. C\u2019est sans nul doute ce que Dieu veut \u00e0 tout prix et il a employ\u00e9 de grands moyens terribles. \u00bb p. 33. Ce mouvement touche surtout des croyants auparavant discrets sur leurs convictions :  \u00abbeaucoup de ceux que l\u2019on ne voyait jamais parler de Dieu, n\u2019ont plus peur maintenant d\u2019afficher leur foi et la plupart ont leur chapelet en main.\u00bb p.49. Le retour vers l\u2019autel ne semble toutefois pas g\u00e9n\u00e9ral : (28 octobre) \u00abQue Dieu nous aide, nous en avons tous besoin ! Ah ! Qu\u2019ils sont donc malheureux ceux qui n\u2019ont pas la foi ! J\u2019en entends, malgr\u00e9 tout, blasph\u00e9mer : les malheureux, ce n\u2019est gu\u00e8re le moment ! \u00bb p. 42. Pas d\u2019\u00e9vocation de croisade, mais la seule \u00e9vocation positive des Allemands d\u00e9test\u00e9s est celle de la Toussaint dans la tranch\u00e9e (1er novembre)  \u00abon s\u2019attend \u00e0 une attaque et \u00e0 voir surgir des t\u00eates. Non, des chants latins d\u2019une musique douce comme la n\u00f4tre, parfois dans les paroles. C\u2019est la Toussaint. Ils ne l\u2019oublient pas, eux au moins. \u00bb p.43.<br \/>\nL\u2019auteur est persuad\u00e9 d\u2019\u00eatre personnellement prot\u00e9g\u00e9, ce qui lui apporte un grand r\u00e9confort moral : 28 novembre \u00abLa meilleure preuve que je suis prot\u00e9g\u00e9 miraculeusement, la voici : je viens \u00e0 l\u2019instant d\u2019\u00e9chapper \u00e0 une mort certaine, une fois de plus parmi toutes les autres fois. Je causais tranquillement au Caporal Cavrois (\u2026) une balle boche avec le dzz habituel vient lui traverser la main et \u00e9corner ma pipe (\u2026) Pour moi, quelles actions de gr\u00e2ces, n\u2019ai-je pas imm\u00e9diatement fait monter au ciel ! \u00bb p. 51. Le raisonnement pouss\u00e9 \u00e0 l\u2019extr\u00eame d\u00e9route un peu le statisticien contemporain: (11 d\u00e9cembre) \u00abUne simple constatation \u00e9loquente entre toutes. Je reste \u00e0 la compagnie le seul sergent r\u00e9serviste parmi ceux partis de Dunkerque. N\u2019est-ce pas consolant pour moi et encourageant ? \u00bb p. 54.<br \/>\nAu total donc un t\u00e9moignage int\u00e9ressant sur \u00ab ceux de 14 \u00bb, sur l\u2019exp\u00e9rience nordiste du combat et sur le v\u00e9cu intime des plus fervents des catholiques flamands fran\u00e7ais, comme l\u2019illustre encore ce dernier extrait : (1er janvier 1915) \u00ab Heureux de se trouver encore vivants, nous nous pr\u00e9sentons mutuellement les souhaits de bonne ann\u00e9e. Triste journ\u00e9e, quand m\u00eame o\u00f9, malgr\u00e9 moi, je me sens bien chagrin. Par la pens\u00e9e, j\u2019envoie \u00e0 ma bien-aim\u00e9e petite Suze mes meilleurs v\u0153ux avec mes plus tendres baisers ainsi qu\u2019\u00e0 mes parents bien-aim\u00e9s dont de si douloureuses \u00e9preuves me s\u00e9parent. Dieu seul me reste encore pr\u00e9sent en moi. Vers lui, montent mon chagrin et toutes mes pens\u00e9es. Vers lui, je crie ma confiance in\u00e9branlable, ma foi au retour cette ann\u00e9e sans nul doute. Oh ! Que le d\u00e9couragement viendrait donc vite si Dieu, la bonne Vierge et Saint-Joseph n\u2019\u00e9taient l\u00e0. Chaque jour, l\u00e0-bas, l\u2019on pense et l\u2019on prie. \u00bb<br \/>\nVincent Suard, juin 2016<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>1. le t\u00e9moin Jean Gabriel Castelain est n\u00e9 \u00e0 Santes (Nord) en 1890. Il grandit \u00e0 Haubourdin, un faubourg de Lille, dans une famille catholique tr\u00e8s pratiquante. 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