{"id":2898,"date":"2016-12-16T20:22:38","date_gmt":"2016-12-16T19:22:38","guid":{"rendered":"http:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/?p=2898"},"modified":"2016-12-16T20:22:38","modified_gmt":"2016-12-16T19:22:38","slug":"cotte-eugene-1889-1976","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/2016\/12\/16\/cotte-eugene-1889-1976\/","title":{"rendered":"Cotte, Eug\u00e8ne (1889-1976)"},"content":{"rendered":"<p>1 \u2013 Le t\u00e9moin<br \/>\nEug\u00e8ne Cotte est n\u00e9 le 25 mars 1889 dans une famille de petits cultivateurs pauvres habitant la commune de Pannes (Loiret). Il est le deuxi\u00e8me de quatre enfants.<br \/>\nApr\u00e8s avoir obtenu le certificat d\u2019\u00e9tudes primaires, Eug\u00e8ne quitte l\u2019\u00e9cole et travaille dans la ferme de ses parents. La lecture des journaux r\u00e9publicains et anticl\u00e9ricaux de son p\u00e8re \u00e9veille son sens critique. En 1905, il part travailler comme domestique dans une ferme voisine. Sa s\u0153ur a\u00een\u00e9e, plac\u00e9e dans une ferme depuis l\u2019\u00e2ge de ses treize ans, devient \u00ab\u00a0fille-m\u00e8re\u00a0\u00bb. La honte s\u2019abat sur la famille, et Eug\u00e8ne ressent l\u2019hypocrisie des convenances sociales. Dans un village voisin, il se lie d\u2019amiti\u00e9 avec trois anarchistes issus comme lui du monde rural. Il travaille dans diff\u00e9rentes fermes de l\u2019Yonne et lit les publications anarchistes.<br \/>\nEn 1910, refusant d\u2019accomplir le service militaire, il \u00e9migre en Suisse et travaille dans le canton de Vaud en \u00e9tant terrassier, puis charretier.<br \/>\nRentr\u00e9 en France en d\u00e9cembre 1912, il se fait arr\u00eater deux mois plus tard \u00e0 Lyon, o\u00f9 il est condamn\u00e9 \u00e0 trois mois de prison pour insoumission. \u00c0 sa lib\u00e9ration, il est conduit au 17e r\u00e9giment de ligne \u00e0 Gap (r\u00e9giment de B\u00e9ziers jusqu\u2019aux \u00e9v\u00e9nements de 1907 ; c\u00e9l\u00e9br\u00e9 alors par la fameuse chanson de Mont\u00e9hus) afin d\u2019y effectuer le service militaire. D\u00e9cid\u00e9 \u00e0 se faire r\u00e9former, il essaie l\u2019incontinence, sans succ\u00e8s, puis cesse discr\u00e8tement de s\u2019alimenter ; maigrissant jusqu\u2019\u00e0 peser moins de cinquante kilos, il est r\u00e9form\u00e9 en octobre 1913.<br \/>\nEn d\u00e9cembre 1914, les r\u00e9form\u00e9s sont convoqu\u00e9s. D\u00e9clar\u00e9 apte, Eug\u00e8ne Cotte est affect\u00e9 au 23e RIC (r\u00e9giment d\u2019infanterie coloniale) et effectue quatre mois d\u2019instruction militaire \u00e0 Paris. En juin 1915, il est volontaire pour \u00eatre muletier aux Dardanelles. Il arrive \u00e0 Moudros (\u00eele de Lemnos) en juillet, devient mitrailleur au 58e RIC et d\u00e9barque \u00e0 Sedd-ul-Bahr (presqu\u2019\u00eele de Gallipoli), o\u00f9 il reste de septembre \u00e0 d\u00e9cembre. De janvier \u00e0 avril 1916, le 58e RIC est \u00e0 Mytil\u00e8ne (\u00eele de Lesbos), puis rentre en France.<br \/>\nEn juin 1916, le 58e RIC est dirig\u00e9 dans la Somme pour participer \u00e0 l\u2019offensive de juillet. Bless\u00e9 le 1er juillet, Eug\u00e8ne Cotte est hospitalis\u00e9 \u00e0 Caen et autres lieux du Calvados. (\u00c0 cette date, l\u2019anarchiste Louis Lecoin (1888-1971) est emprisonn\u00e9 \u00e0 Caen, mais les deux hommes ne se connaissent pas).<br \/>\nEn octobre 1916, Eug\u00e8ne Cotte rejoint le d\u00e9p\u00f4t des isol\u00e9s coloniaux de Marseille, puis le 53e bataillon de tirailleurs s\u00e9n\u00e9galais \u00e0 El Kantara en Alg\u00e9rie, o\u00f9 il reste jusqu\u2019en f\u00e9vrier 1918. \u00c0 son retour en France, il est nomm\u00e9 caporal-fourrier, puis envoy\u00e9 au front o\u00f9 il est intoxiqu\u00e9 par les gaz. En septembre 1918, il regagne le d\u00e9p\u00f4t de Marseille et re\u00e7oit, en octobre, la croix de guerre avec \u00e9toile de bronze.<br \/>\nApr\u00e8s la guerre, il revient \u00e0 Pannes chez sa s\u0153ur et son beau-fr\u00e8re. Il travaille comme cantonnier, se marie en 1921, est nomm\u00e9 cantonnier chef \u00e0 Gien (Loiret). En 1943, il est emprisonn\u00e9 pour avoir h\u00e9berg\u00e9 un juif allemand. En 1945, il adh\u00e8re au Parti communiste, devient conseiller municipal de 1959 \u00e0 1965, est membre de la CGT, mais reste en contact avec les mouvements anarchistes.<\/p>\n<p>2 \u2013 Le t\u00e9moignage<br \/>\nC\u2019est pendant son hospitalisation dans le Calvados en \u00e9t\u00e9 1916, qu\u2019Eug\u00e8ne Cotte \u00e9crit ses m\u00e9moires. La majeure partie du texte concerne son enfance et sa vie adulte d\u2019avant-guerre. Son t\u00e9moignage de soldat va de f\u00e9vrier 1915 \u00e0 septembre 1916 et occupe les cinquante derni\u00e8res pages. Plus tard, durant son s\u00e9jour en Alg\u00e9rie de janvier 1917 \u00e0 mars 1918, il continuera d\u2019\u00e9crire et remplira un cahier, mais celui-ci n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 \u00e9dit\u00e9. Le manuscrit des m\u00e9moires d\u2019Eug\u00e8ne Cotte a \u00e9t\u00e9 transmis par sa fille \u00e0 un ami de la famille, Philippe Worms, qui a r\u00e9dig\u00e9 l\u2019Avant-propos et se souvient d\u2019Eug\u00e8ne \u00e0 la fin de sa vie.<\/p>\n<p>3 \u2013 Analyse<br \/>\nIl s\u2019agit d\u2019un document de grand int\u00e9r\u00eat en raison de la personnalit\u00e9 d\u2019Eug\u00e8ne Cotte, un anarchiste issu du monde rural, instruit et lucide, anim\u00e9 de fermes convictions et d\u2019une grande force de caract\u00e8re. Habitu\u00e9 \u00e0 ne pouvoir partager ses id\u00e9es qu\u2019avec tr\u00e8s peu d\u2019amis, il se livre d\u2019autant plus dans ses m\u00e9moires en y ins\u00e9rant de nombreuses r\u00e9flexions personnelles. Il ajoute \u00e9galement des remarques descriptives sur les divers lieux o\u00f9 il a s\u00e9journ\u00e9.<\/p>\n<p>Eug\u00e8ne Cotte explique pourquoi les anarchistes n\u2019ont pas dit au \u00ab\u00a0peuple imb\u00e9cile et veule\u00a0\u00bb : \u00ab\u00a0Abrutis de tous les pays, massacrez-vous !\u00a0\u00bb et pourquoi la plupart des anarchistes et lui-m\u00eame ont accept\u00e9 de d\u00e9fendre \u00ab\u00a0la patrie des riches\u00a0\u00bb : il fallait repousser le militarisme allemand, ne pas abandonner le peuple afin de garder sa confiance, et \u00e9viter le d\u00e9shonneur d\u2019appara\u00eetre comme des l\u00e2ches qui fuient les dangers de la guerre (p. 181-185).<br \/>\nEvoquant les jours pr\u00e9c\u00e9dant la mobilisation g\u00e9n\u00e9rale, il rappelle le souvenir de Jaur\u00e8s \u00ab\u00a0tant regrett\u00e9 aujourd\u2019hui\u00a0\u00bb (p. 49) et dit : \u00ab Le 31 juillet au soir, Jaur\u00e8s, le grand orateur socialiste, ce tribun droit et consciencieux auquel les gouvernements avaient souvent \u00e0 rendre compte de leurs actes, \u00e9tait assassin\u00e9 par un individu des milieux chauvins et nationalistes qu\u2019on fit passer pour fou afin de ne pas susciter la col\u00e8re du peuple en ces heures si critiques \u00bb (p. 185).<br \/>\nIl d\u00e9nonce le parti cl\u00e9rical : \u00ab Les organisations cl\u00e9ricales distribuaient des m\u00e9dailles, des grigris porte-bonheur en m\u00eame temps que des brochures religieuses \u00e0 ceux qui partaient sur le front. J\u2019eus bien voulu voir quelqu\u2019un distribuer des brochures anarchistes, au nom de cette libert\u00e9 de conscience dont savent si bien se servir les nationalistes et les cl\u00e9ricaux ! \u00bb (p. 190).<\/p>\n<p>Dans les tranch\u00e9es de Sedd-ul-Bahr, il d\u00e9nonce les ordres insens\u00e9s concernant les parapets : \u00ab Qui donc peut rester courageux et ne pas \u00eatre d\u00e9go\u00fbt\u00e9 de la guerre quand il s\u2019aper\u00e7oit qu\u2019on fait si peu de cas de la vie humaine ? Combien de vies ont-elles \u00e9t\u00e9 ainsi sacrifi\u00e9es stupidement dans cette guerre, sans aucun r\u00e9sultat, par suite de l\u2019ignorance, de l\u2019incurie, de l\u2019incapacit\u00e9 ou du caprice des chefs ? \u00bb (p. 202).<br \/>\n\u00c0 Mytil\u00e8ne, il d\u00e9nonce les \u00ab\u00a0stupidit\u00e9s militaires\u00a0\u00bb : \u00ab Le colonel ne s\u2019\u00e9tait-il pas mis dans la t\u00eate de nous apprendre le pas d\u00e9compos\u00e9 ? Il esp\u00e9rait s\u00fbrement nous faire d\u00e9filer, plus tard, au pas de l\u2019oie, dans les rues de Berlin ! \u00bb (p. 207).<br \/>\nCependant, il \u00e9prouve de l\u2019estime pour son sergent : \u00ab Avec des chefs qu\u2019on estime et en qui l\u2019on a confiance on se sent du courage pour passer partout. On les suivrait \u00e0 la mort avec plaisir, sans m\u00eame aucun patriotisme, rien que par camaraderie pour eux \u00bb (p. 216).<\/p>\n<p>En septembre 1916, alors que la guerre n\u2019est pas termin\u00e9e, il conclut son r\u00e9cit par une vigoureuse condamnation de la soci\u00e9t\u00e9 capitaliste et de la guerre, exprim\u00e9e sur dix pages.<br \/>\n\u00ab Oh ! il n\u2019est plus patriote, allez, le soldat qui a souffert un an ou deux sur le front. Beaucoup ne pouvaient admettre avant la guerre que quelqu\u2019un cherche \u00e0 se soustraire aux obligations militaires en d\u00e9sertant \u00e0 l\u2019\u00e9tranger. Aujourd\u2019hui, presque tous disent : \u00ab\u00a0Ah ! si j\u2019avais su que la guerre \u00e9claterait et durerait si longtemps, je ne serais pas ici.\u00a0\u00bb \u00bb (p. 224).<br \/>\n\u00ab Croirez-vous enfin les anarchistes lorsqu\u2019ils vous disent que le seul moyen de vivre librement et paisiblement est d\u2019abord de rendre les richesses du pays au pays lui-m\u00eame et non \u00e0 quelques profiteurs qui vivent grassement sur la mis\u00e8re des autres, et de vous organiser sans jamais prendre de chefs qui vous tromperont toujours, ni abdiquer la plus infime parcelle de votre volont\u00e9, ni de votre libert\u00e9, entre les mains de repr\u00e9sentants et de gouvernants ? \u00bb (p. 229).<br \/>\n\u00ab Apr\u00e8s comme avant la guerre, le dernier mot de la v\u00e9ritable civilisation sera toujours : si tu veux la paix, pr\u00e9pare la paix ! Et apr\u00e8s la guerre, nous continuerons d\u2019en montrer l\u2019horreur et nous nous efforcerons plus que jamais d\u2019en faire conna\u00eetre au peuple les v\u00e9ritables causes afin qu\u2019il puisse l\u2019\u00e9viter. [\u2026] Apr\u00e8s comme avant, nous continuerons de dire qu\u2019il fait noir dans les t\u00e9n\u00e8bres, que le r\u00e9gime capitaliste est inique, que le salariat est une forme de l\u2019esclavage, que le militarisme engendre la guerre et d\u00e9grade l\u2019individu, que la guerre est criminelle, que l\u2019autorit\u00e9 est odieuse, que l\u2019orgueil est imposteur, que la bassesse est vile ! \u00bb (p. 231-232).<br \/>\nIsabelle Jeger, d\u00e9cembre 2016<\/p>\n<p>Eug\u00e8ne Cotte, <em>Je n\u2019irai pas ! M\u00e9moires d\u2019un insoumis<\/em>, Avant-propos de Philippe Worms, Pr\u00e9face et appareil critique de Guillaume Davranche, Editions La ville br\u00fble, 2016, 239 pages.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>1 \u2013 Le t\u00e9moin Eug\u00e8ne Cotte est n\u00e9 le 25 mars 1889 dans une famille de petits cultivateurs pauvres habitant la commune de Pannes (Loiret). Il est le deuxi\u00e8me de quatre enfants. Apr\u00e8s avoir obtenu le certificat d\u2019\u00e9tudes primaires, Eug\u00e8ne quitte l\u2019\u00e9cole et travaille dans la ferme de ses parents. 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