{"id":2901,"date":"2016-12-16T20:37:21","date_gmt":"2016-12-16T19:37:21","guid":{"rendered":"http:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/?p=2901"},"modified":"2016-12-16T20:37:21","modified_gmt":"2016-12-16T19:37:21","slug":"remi-henriette-pseudonyme-dhenriette-wille-1885-1978","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/2016\/12\/16\/remi-henriette-pseudonyme-dhenriette-wille-1885-1978\/","title":{"rendered":"R\u00e9mi, Henriette (pseudonyme d&rsquo;Henriette Wille) (1885-1978)"},"content":{"rendered":"<p>1 \u2013 Le t\u00e9moin<br \/>\nL\u2019historien genevois St\u00e9phane Garcia a r\u00e9ussi \u00e0 identifier l\u2019auteure d\u2019<em>Hommes sans visage<\/em>, un r\u00e9cit consacr\u00e9 aux \u00ab\u00a0gueules cass\u00e9es\u00a0\u00bb, publi\u00e9 en 1942 sous le pseudonyme d\u2019Henriette R\u00e9mi.<br \/>\nIl s\u2019agit d\u2019une Suissesse, dont le nom de jeune fille est Henriette Wille, n\u00e9e \u00e0 La Chaux-de-Fonds (canton de Neuch\u00e2tel) le 31 ao\u00fbt 1885. Ses parents appartiennent \u00e0 la bourgeoisie des horlogers neuch\u00e2telois ; ils ont cinq enfants et sont des libres-penseurs. \u00c0 dix-neuf ans, Henriette Wille est trilingue (fran\u00e7ais, allemand, anglais). En 1908, elle ouvre un atelier de photographie \u00e0 La Chaux-de-Fonds apr\u00e8s avoir suivi une formation \u00e0 Berlin.<br \/>\nEn avril 1914, elle \u00e9pouse Hans Danneil, un officier prussien. Son mariage avec un \u00e9tranger lui fait perdre la nationalit\u00e9 suisse. Pendant la guerre, elle r\u00e9side \u00e0 Verden an der Aller, en Basse-Saxe, et devient infirmi\u00e8re aupr\u00e8s des \u00ab\u00a0gueules cass\u00e9es\u00a0\u00bb (les soldats d\u00e9figur\u00e9s).<br \/>\nApr\u00e8s la guerre, Henriette Danneil veut promouvoir une nouvelle soci\u00e9t\u00e9 fond\u00e9e sur la paix. En 1919, elle adh\u00e8re \u00e0 l\u2019Internationaler Jugend-Bund (IJB, Ligue internationale de la jeunesse), un mouvement pacifiste et anticapitaliste qui pr\u00f4ne un socialisme \u00e9thique. Elle s\u2019installe \u00e0 G\u00f6ttingen o\u00f9 si\u00e8ge l\u2019IJB, puis se s\u00e9pare de son mari.<br \/>\nEn f\u00e9vrier 1924, elle arrive \u00e0 Gen\u00e8ve o\u00f9 vit sa famille. Dans cette ville qui abrite la Soci\u00e9t\u00e9 des Nations, elle enseigne l\u2019esp\u00e9ranto. Elle adh\u00e8re au Bureau international d\u2019\u00e9ducation, devient secr\u00e9taire \u00e0 l\u2019Institut Jean-Jacques Rousseau et collabore \u00e0 la revue <em>Pour l\u2019\u00c8re Nouvelle <\/em>dirig\u00e9e par le p\u00e9dagogue Adolphe Ferri\u00e8re. Elle reste proche de l\u2019IJB devenu un parti politique en 1925 : l\u2019Internationaler Sozialistischer Kampf-Bund (Union internationale de lutte pour le socialisme), dont elle anime la cellule genevoise.<br \/>\nEn 1929, les autorit\u00e9s helv\u00e9tiques refusent de lui rendre la nationalit\u00e9 suisse pour cause de \u00ab\u00a0mauvaise r\u00e9putation\u00a0\u00bb (c\u2019est-\u00e0-dire activit\u00e9s socialistes), ce qui implique un renvoi en Allemagne \u00e0 l\u2019\u00e9ch\u00e9ance de son permis de s\u00e9jour. Mais en ao\u00fbt 1929, elle \u00e9pouse un Suisse, Emile Ith, ouvrier \u00e9b\u00e9niste anarchiste et objecteur de conscience, de dix-sept ans plus jeune qu\u2019elle, et redevient Suissesse. Tous deux militent pour le pacifisme et la non-violence. Henriette Ith adh\u00e8re \u00e0 l\u2019Union mondiale de la femme pour la concorde internationale, au Mouvement international de la R\u00e9conciliation et fr\u00e9quente les Quakers de Gen\u00e8ve. Tous deux s\u2019int\u00e9ressent aux \u00e9crits de Gandhi et aux ma\u00eetres spirituels hindous Ramakrishna et Vivekananda, dont Romain Rolland a publi\u00e9 les biographies.<\/p>\n<p>2 \u2013 Le t\u00e9moignage<br \/>\nEn 1915, une autre Genevoise avait publi\u00e9 <em>Les Carnets d\u2019une infirmi\u00e8re <\/em>sous le pseudonyme de No\u00eblle Roger (H\u00e9l\u00e8ne Dufour). Elle y relatait son exp\u00e9rience d\u2019infirmi\u00e8re de la Croix-Rouge engag\u00e9e volontaire aupr\u00e8s des soldats fran\u00e7ais. \u00c9crit dans les premiers temps du conflit, son t\u00e9moignage au style \u00e9mouvant et bien pensant avait connu un certain succ\u00e8s.<br \/>\nEn 1939, dans un contexte d\u2019avant-guerre, Henriette Ith r\u00e9dige un bref t\u00e9moignage, <em>Hommes sans visage<\/em>, pour d\u00e9noncer toute guerre en rappelant sa cruelle r\u00e9alit\u00e9. Le livre ne sera \u00e9dit\u00e9 qu\u2019en 1942 aux Editions Spes \u00e0 Lausanne. Paru sous le pseudonyme d\u2019Henriette R\u00e9mi, l\u2019ouvrage n\u2019est pas interdit par l\u2019Office romand de censure du livre, qui applique les directives de l\u2019\u00e9tat-major de l\u2019arm\u00e9e. Il n\u2019est diffus\u00e9 qu\u2019en Suisse romande.<br \/>\nEn 2014, <em>Hommes sans visage <\/em>est r\u00e9\u00e9dit\u00e9 \u00e0 Gen\u00e8ve, accompagn\u00e9 d\u2019une importante postface \u00e9crite par St\u00e9phane Garcia. Ayant pu identifier l\u2019auteure, il retrace la vie de celle-ci jusque dans les ann\u00e9es 1940 et r\u00e9v\u00e8le son engagement pacifiste constant. La couverture du livre reproduit le tableau peint par Otto Dix en 1920, <em>Die Skatspieler <\/em>(Les joueurs de skat), repr\u00e9sentant trois grands d\u00e9figur\u00e9s et mutil\u00e9s de guerre.<\/p>\n<p>3 \u2013 Analyse<br \/>\nLe texte est compos\u00e9 de onze brefs chapitres relatant chacun une sc\u00e8ne v\u00e9cue. C\u2019est \u00e0 partir du chapitre IV que l\u2019auteure commence son activit\u00e9 \u00e0 l\u2019h\u00f4pital, o\u00f9 elle va c\u00f4toyer des soldats gravement d\u00e9figur\u00e9s et, pour la plupart, aveugles. Sa premi\u00e8re r\u00e9action est l\u2019effroi : \u00ab Et elle [tante Marie] se sauve, me laissant plus morte que vive, en face\u2026 de ce que j\u2019ai vu de plus atroce de ma vie ! Une vingtaine de , une vingtaine de monstres, d\u2019hommes qui n\u2019ont presque plus rien d\u2019humain, de corps portant des d\u00e9bris mutil\u00e9s de visages \u00bb (p. 33-34). La nuit suivante, revoyant ces visages, elle croit les entendre crier : \u00ab C\u2019est ta faute aussi si nous sommes ainsi. Pas d\u2019exception et pas d\u2019excuse. C\u2019est la faiblesse de chacun qui a permis cette boucherie. Tu as ta part, tu as ta part ! \u00bb (p. 39).<br \/>\nMettant en sc\u00e8ne quelques-uns d\u2019entre eux, l\u2019auteure expose leurs diverses situations. Si vivre comme avant n\u2019est plus possible, chacun esp\u00e8re cependant r\u00e9int\u00e9grer sa famille et l\u2019on assiste aux retrouvailles douloureuses ou tragiques entre un fils d\u00e9figur\u00e9 et son p\u00e8re, un mari d\u00e9figur\u00e9 et sa femme, un p\u00e8re d\u00e9figur\u00e9 et son enfant.<br \/>\nLorsqu\u2019un p\u00e8re effondr\u00e9 voudrait attraper le soldat ennemi qui a d\u00e9figur\u00e9 son fils, l\u2019auteure pense en elle-m\u00eame : \u00ab Il \u00e9tait artilleur, votre fils. Vous oubliez que les \u00e9clats d\u2019obus qu\u2019il lan\u00e7ait en ont arrang\u00e9 bien d\u2019autres . Et peut-\u00eatre en ce moment m\u00eame, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la fronti\u00e8re, un vieux p\u00e8re, martyris\u00e9 en son c\u0153ur comme vous, serre aussi les poings et crie : &#8211; Ah ! si je le tenais, si je le tenais ! \u00bb (p. 44-45).<br \/>\nAssis dans un train o\u00f9 son visage effraie les passagers, un soldat s\u2019adresse \u00e0 un enfant : \u00ab Regarde-moi bien, mon petiot, regarde-moi bien. Et ne m\u2019oublie jamais. \u00c7a, c\u2019est la guerre \u2013 la guerre, c\u2019est \u00e7a, et rien que \u00e7a ! Et tout ce qu\u2019on te dira d\u2019autre pour te faire marcher : mensonge, tromperie. Souviens-t\u2019en toujours, toujours ! \u00bb (p. 77).<br \/>\nLa sc\u00e8ne du dernier chapitre montrant un petit gar\u00e7on qui s\u2019enfuit en criant \u00ab Pas papa ! Pas papa ! \u00bb, suivie du suicide de son p\u00e8re, a \u00e9t\u00e9 reprise par Marc Dugain dans son roman La chambre des officiers publi\u00e9 en 1998 et dans le film du m\u00eame titre r\u00e9alis\u00e9 par Fran\u00e7ois Dupeyron en 2001. Auparavant ce p\u00e8re avait confi\u00e9 : \u00ab Avoir \u00e9t\u00e9 un homme, avoir mis toutes ses forces \u00e0 r\u00e9aliser en plein ce que ce mot veut dire\u2026 et n\u2019\u00eatre plus que \u00e7a\u2026 un objet de terreur pour son propre enfant, une charge quotidienne pour sa femme, une honte pour l\u2019humanit\u00e9\u2026 \u00bb (p. 83).<br \/>\nL\u2019absence de noms germaniques laisse croire que le r\u00e9cit se passe en France, alors qu\u2019il t\u00e9moigne d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 v\u00e9cue en Allemagne. Ce changement de camp semble li\u00e9 aux contraintes d\u2019une publication en r\u00e9gion francophone en 1942, comme l\u2019explique St\u00e9phane Garcia. L\u2019effet de surprise pass\u00e9, on r\u00e9alise que cette permutation ne change rien \u00e0 la d\u00e9nonciation de la guerre et correspond finalement \u00e0 l\u2019esprit de l\u2019auteure, pour laquelle un camp \u00e9quivaut \u00e0 l\u2019autre : les victimes allemandes aux victimes fran\u00e7aises, les responsabilit\u00e9s des militaires aux responsabilit\u00e9s des civils.<br \/>\nIsabelle Jeger, d\u00e9cembre 2016<\/p>\n<p>Henriette R\u00e9mi, <em>Hommes sans visage<\/em>, Postface historique de St\u00e9phane Garcia, Editions Slatkine, Gen\u00e8ve, 2014, 133 pages.<br \/>\nSur Henriette R\u00e9mi, voir \u00e9galement : St\u00e9phane Garcia, \u00ab Henriette R\u00e9mi, une Suissesse face au visage inhumain de la guerre \u00bb, dans : <em>La Suisse et la guerre de 1914-1918<\/em>, Actes du colloque tenu du 10 au 12 septembre 2014 au Ch\u00e2teau de Penthes [Gen\u00e8ve], sous la direction de Christophe Vuilleumier, Editions Slatkine, Gen\u00e8ve, 2015, p. 107-115.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>1 \u2013 Le t\u00e9moin L\u2019historien genevois St\u00e9phane Garcia a r\u00e9ussi \u00e0 identifier l\u2019auteure d\u2019Hommes sans visage, un r\u00e9cit consacr\u00e9 aux \u00ab\u00a0gueules cass\u00e9es\u00a0\u00bb, publi\u00e9 en 1942 sous le pseudonyme d\u2019Henriette R\u00e9mi. 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