{"id":2958,"date":"2017-02-27T20:12:52","date_gmt":"2017-02-27T19:12:52","guid":{"rendered":"http:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/?p=2958"},"modified":"2017-02-27T20:12:52","modified_gmt":"2017-02-27T19:12:52","slug":"cummings-edward-1894-1962","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/2017\/02\/27\/cummings-edward-1894-1962\/","title":{"rendered":"Cummings, Edward (1894-1962)"},"content":{"rendered":"<p>1 \u2013 Le t\u00e9moin<br \/>\n\u00c9crivain et peintre, Edward Estlin Cummings est consid\u00e9r\u00e9 comme l\u2019un des grands po\u00e8tes am\u00e9ricains du XXe si\u00e8cle.<br \/>\nN\u00e9 \u00e0 Cambridge dans le Massachusetts (U.S.A.), Edward grandit dans un milieu culturel ais\u00e9. Son p\u00e8re est professeur \u00e0 l\u2019universit\u00e9 d\u2019Harvard, il deviendra ensuite pasteur unitarien. Tr\u00e8s t\u00f4t, Edward \u00e9crit des po\u00e8mes. De 1911 \u00e0 1916, il \u00e9tudie \u00e0 Harvard, o\u00f9 il se lie d\u2019amiti\u00e9 avec John Dos Passos et obtient un Master en anglais. Puis, il \u00e9tudie la peinture \u00e0 New York.<br \/>\n\u00c0 la mi-avril 1917, il s\u2019engage pour six mois dans le \u00ab Norton-Harjes Ambulance Corp \u00bb, un corps d\u2019ambulanciers de la Croix-Rouge am\u00e9ricaine, au service des arm\u00e9es fran\u00e7aises. (Les \u00e9crivains Ernest Hemingway, John Dos Passos et Dashiell Hammett s\u2019engag\u00e8rent eux aussi comme ambulanciers.)<br \/>\nDurant un mois, Edward Cummings et son compatriote William Slater Brown d\u00e9couvrent Paris et apprennent le fran\u00e7ais en attendant leur affectation. Ils rejoignent la Section Sanitaire Vingt-et-un des ambulances Norton-Harjes, \u00e9tablie \u00e0 Germaine pr\u00e8s de Noyon (Oise). Rapidement, les deux amis se font remarquer par leur comportement non-conformiste et s\u2019attirent l\u2019hostilit\u00e9 de leur sup\u00e9rieur. Des lettres \u00e9crites par William Brown sont intercept\u00e9es par la censure fran\u00e7aise et les deux hommes, soup\u00e7onn\u00e9s d\u2019espionnage, sont arr\u00eat\u00e9s par des agents de la S\u00fbret\u00e9 fran\u00e7aise. Ils se retrouvent intern\u00e9s dans un camp de triage \u00e0 La Fert\u00e9-Mac\u00e9, dans l\u2019Orne en Normandie. Pendant trois mois, de la fin septembre \u00e0 d\u00e9cembre 1917, ils partagent les conditions de captivit\u00e9 des autres suspects, hommes et femmes de diverses nationalit\u00e9s, qui attendent de compara\u00eetre devant une commission. D\u00e9clar\u00e9 coupable, William Brown est transf\u00e9r\u00e9 \u00e0 la prison de Pr\u00e9cign\u00e9 dans la Sarthe, tandis qu\u2019Edward Cummings est lib\u00e9r\u00e9 gr\u00e2ce aux d\u00e9marches entreprises par son p\u00e8re. Celui-ci avait alert\u00e9 les autorit\u00e9s de son pays et l\u2019ambassade am\u00e9ricaine de Paris put retrouver la trace de son fils. En janvier 1918, il est de retour aux U.S.A.<br \/>\nEdward Cummings va se consacrer \u00e0 son \u0153uvre litt\u00e9raire, publier de nombreux recueils de po\u00e8mes, revenir \u00e0 Paris, voyager en Europe, en Union sovi\u00e9tique (th\u00e8me de son livre Eimi) et en Afrique du Nord. En 1952, l\u2019universit\u00e9 d\u2019Harvard lui offrira une chaire de professeur.<\/p>\n<p>2 \u2013 Le t\u00e9moignage<br \/>\nC\u2019est \u00e0 la demande de son p\u00e8re qu\u2019Edward Cummings r\u00e9dige en 1920 un t\u00e9moignage de sa d\u00e9tention. Les carnets de notes prises \u00e0 La Fert\u00e9-Mac\u00e9 lui permettent de recr\u00e9er l\u2019atmosph\u00e8re de l\u2019\u00e9norme chambr\u00e9e, o\u00f9 vivaient les hommes enferm\u00e9s. Son r\u00e9cit, <em>The Enormous Room<\/em>, est publi\u00e9 en 1922 dans une version tronqu\u00e9e (passages supprim\u00e9s, modification des phrases \u00e9crites volontairement en mauvais fran\u00e7ais). Le succ\u00e8s du livre n\u00e9cessite un retirage en 1927 et 1929. Une version revue et corrig\u00e9e est publi\u00e9e en 1928 gr\u00e2ce \u00e0 Lawrence d\u2019Arabie. La version d\u00e9finitive para\u00eet en 1934. Au d\u00e9but du texte, Edward Cummings d\u00e9clare son \u00ab go\u00fbt inn\u00e9 du ridicule \u00bb (p. 54) et, de fait, le r\u00e9cit est teint\u00e9 d\u2019un humour de d\u00e9rision.<\/p>\n<p>3 \u2013 Analyse<br \/>\nLes ennuis d\u2019E. Cummings et W. Brown commencent \u00e0 la Section Sanitaire Vingt-et-un. Leur chef, un Am\u00e9ricain, les met en garde : \u00ab Vous, les gars, vous devriez \u00e9viter ces sales Fran\u00e7ais \u00bb, \u00ab Nous, on est l\u00e0 pour faire voir \u00e0 ces cornards comment on fait les choses en Am\u00e9rique \u00bb, et E. Cummings ajoute : \u00ab Ce \u00e0 quoi nous r\u00e9pondions en fraternisant \u00e0 tout bout de champ \u00bb (p. 21-22). D\u00e8s la cinqui\u00e8me page, les deux amis sont arr\u00eat\u00e9s, emmen\u00e9s \u00e0 Noyon, puis s\u00e9par\u00e9s.<br \/>\nEscort\u00e9 par deux gendarmes, E. Cummings voyage en train jusqu\u2019\u00e0 Briouze, dans l\u2019Orne. Le trio termine \u00e0 pied les treize kilom\u00e8tres qui les s\u00e9parent de La Fert\u00e9-Mac\u00e9. \u00ab Je voulus qu\u2019on s\u2019arr\u00eate au premier caf\u00e9 venu afin que je puisse nous offrir un verre. Cette proposition recueillit l\u2019assentiment de mon escorte, qui m\u2019obligea pourtant \u00e0 la pr\u00e9c\u00e9der de dix pas et attendit que j\u2019eus fini avant de s\u2019approcher du bar non pas par politesse, bien entendu, mais parce que (j\u2019eus vite fait de le comprendre) les gendarmes n\u2019\u00e9taient pas tr\u00e8s bien vus par l\u00e0, et que le spectacle de deux gendarmes accompagnant un prisonnier aurait pu inspirer les habitu\u00e9s de le d\u00e9livrer \u00bb (p. 76).<br \/>\nArriv\u00e9 de nuit dans la chambr\u00e9e non \u00e9clair\u00e9e, E. Cummings est surpris : \u00ab Tout habill\u00e9, je tombai sur ma paillasse, fatigu\u00e9 comme jamais, ni avant ni apr\u00e8s. Mais je ne fermai pas les yeux : car tout autour de moi s\u2019\u00e9levait une mer de bruits tout \u00e0 fait extraordinaires\u2026 la salle, jusqu\u2019ici vide et comprim\u00e9e, devint soudain une \u00e9norme chambr\u00e9e : des cris, des jurons, des rires \u00e9tranges la tiraient sur le c\u00f4t\u00e9 et vers le fond, lui conf\u00e9rant une profondeur et une largeur inconcevable et la comprimant en une proximit\u00e9 affreuse. De tous c\u00f4t\u00e9s, et pendant vingt bonnes minutes, j\u2019\u00e9tais bombard\u00e9 f\u00e9rocement par au moins trente voix parlant en onze langues (je distinguai le hollandais, le belge, l\u2019espagnol, le turc, l\u2019arabe, le polonais, le russe, le su\u00e9dois, l\u2019allemand, le fran\u00e7ais \u2013 et l\u2019anglais) venues de distances allant de quelques centim\u00e8tres \u00e0 vingt m\u00e8tres \u00bb (p. 85-86).<br \/>\nAu matin, il d\u00e9couvre la chambr\u00e9e, une grande salle dont les piliers semblent d\u00e9signer un ancien lieu monacal, et retrouve son ami parmi la trentaine de captifs. Il d\u00e9couvre le fonctionnement quotidien du camp, les gardiens et leurs chefs. La plupart des plantons sont des r\u00e9form\u00e9s : \u00ab C\u2019\u00e9taient en effet des r\u00e9form\u00e9s que le Gouvernement Fran\u00e7ais envoyait de temps en temps \u00e0 La Fert\u00e9 ou \u00e0 d\u2019autres institutions analogues pour qu\u2019ils prennent un peu l\u2019air. Aussit\u00f4t qu\u2019ils avaient, dans cette atmosph\u00e8re salubre, retrouv\u00e9 la sant\u00e9, on les rembarquait dans les tranch\u00e9es, pour assurer la s\u00e9curit\u00e9 du monde, la d\u00e9mocratie, la libert\u00e9, et tout ce qui s\u2019ensuit \u00bb (p. 111).<br \/>\nHommes et femmes sont s\u00e9par\u00e9s, chaque groupe ayant son quartier et sa cour de promenade. Certaines d\u00e9tenues sont des prostitu\u00e9es interpell\u00e9es dans la zone des arm\u00e9es ; d\u2019autres sont des \u00e9pouses qui, avec leurs enfants, ont accompagn\u00e9 en prison leur mari suspect afin de le rencontrer aux heures autoris\u00e9es ; d\u2019autres, de nationalit\u00e9 \u00e9trang\u00e8re, telle Margherite une Allemande, sont suspectes (p. 112). Quelques femmes rebelles n\u2019h\u00e9sitent pas \u00e0 d\u00e9fier les autorit\u00e9s du camp, quitte \u00e0 subir de longues peines d\u2019isolement (p. 198-211).<br \/>\nAu fil des jours, le nombre des captifs passe d\u2019une trentaine (p. 120) \u00e0 une soixantaine (p. 254), \u00e2g\u00e9s de 16 ou 17 ans (p. 216) \u00e0 67 ans (p. 255). E. Cummings observe ses compagnons de mis\u00e8re qu\u2019il d\u00e9crit longuement, et plus particuli\u00e8rement quatre d\u2019entre eux auxquels il consacre quatre chapitres : le Fils du vent (un gitan), le Zoulou (un paysan polonais), Supplice (un tr\u00e8s humble polonais), et Jean-le-N\u00e8gre.<\/p>\n<p>Ce qui ressort de ce t\u00e9moignage, outre les conditions de d\u00e9tention, c\u2019est l\u2019apparente absence du bien-fond\u00e9 des arrestations, et E. Cummings conclut : \u00ab Apr\u00e8s tout, qui avait droit \u00e0 La Fert\u00e9 ? Toute personne que la police d\u00e9nichait dans la douce France et qui remplissait les conditions suivantes : (1) \u00eatre innocente de trahison ; (2) \u00eatre incapable de le prouver \u00bb (p. 148). Il constate que la plupart ne savent ni lire, ni \u00e9crire, et ajoute : \u00ab Pis encore, la plupart de ces affreux criminels, comploteurs inf\u00e2mes contre l\u2019honneur de la France, ne savaient pas un mot de fran\u00e7ais \u00bb (p. 148).<br \/>\nIl ironise sur la situation d\u2019un Hollandais, qu\u2019il surnomme \u00ab l\u2019Astucieux \u00bb : \u00ab C\u2019est un joueur n\u00e9, l\u2019Astucieux \u2013 et sans doute que jouer aux cartes en temps de guerre constituait un crime abominable et bien s\u00fbr qu\u2019il jouait aux cartes avant d\u2019arriver \u00e0 La Fert\u00e9 ; je suppose que gagner au jeu en temps de guerre est d\u2019ailleurs un crime inqualifiable, et je sais qu\u2019il avait gagn\u00e9 au jeu auparavant \u2013 et donc voil\u00e0 expliqu\u00e9e, de fa\u00e7on bonne et valable, la pr\u00e9sence de l\u2019Astucieux parmi nous \u00bb (p. 168).<br \/>\nCertains captifs essaient de contacter leurs ambassades. Ils \u00e9crivent ou demandent \u00e0 un cod\u00e9tenu d\u2019\u00e9crire pour eux. Remises aux autorit\u00e9s du camp, les lettres ne parviennent pas \u00e0 destination, tandis que le courrier sorti secr\u00e8tement du camp arrive \u00e0 bon port (p. 102, 114-115, 221, 253, 275, 359).<br \/>\nEn 1920, E. Cummings songe \u00e0 l\u2019\u00e9preuve qu\u2019il a endur\u00e9e : \u00ab Monsieur Malvy, ce tr\u00e8s-distingu\u00e9 ministre de l\u2019int\u00e9rieur, prenait sans doute plaisir \u00e0 cueillir les papillons \u2013 jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019on le cueill\u00eet lui-m\u00eame. Un jour je devrais aller lui rendre visite \u00e0 la Sant\u00e9 (ou dans tel autre lieu de vill\u00e9giature o\u00f9 on l\u2019aura consign\u00e9) et, me pr\u00e9sentant \u00e0 lui en tant que l\u2019un de ceux qu\u2019il avait exp\u00e9di\u00e9s \u00e0 La Fert\u00e9, lui poser un certain nombre de questions \u00bb (p. 158).<\/p>\n<p>Edward Estlin Cummings, <em>L\u2019\u00e9norme chambr\u00e9e<\/em>, Traduit de l\u2019anglais par D. Jon Grossman, Christian Bourgeois \u00e9diteur, 1978 ; r\u00e9\u00e9dition Christian Bourgeois \u00e9diteur, Collection Titres n\u00b0 10, 2006, 393 pages.<\/p>\n<p>Isabelle Jeger, f\u00e9vrier 2017<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>1 \u2013 Le t\u00e9moin \u00c9crivain et peintre, Edward Estlin Cummings est consid\u00e9r\u00e9 comme l\u2019un des grands po\u00e8tes am\u00e9ricains du XXe si\u00e8cle. N\u00e9 \u00e0 Cambridge dans le Massachusetts (U.S.A.), Edward grandit dans un milieu culturel ais\u00e9. 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