{"id":298,"date":"2010-11-04T12:34:36","date_gmt":"2010-11-04T11:34:36","guid":{"rendered":"http:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/?p=298"},"modified":"2021-09-12T19:24:49","modified_gmt":"2021-09-12T18:24:49","slug":"varenne-joseph-1894-1980","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/2010\/11\/04\/varenne-joseph-1894-1980\/","title":{"rendered":"Varenne, Joseph (1894-1980)"},"content":{"rendered":"<p><strong>1. Le t\u00e9moin<\/strong><\/p>\n<p>N\u00e9 le 27 f\u00e9vrier 1894 \u00e0 Chavigny (Meurthe-et-Moselle). A\u00een\u00e9 de 4 enfants, fils d\u2019un ouvrier mineur, il obtient son Certificat d\u2019\u00e9tudes Primaires et est employ\u00e9 de commerce au moment de sa mobilisation. Appel\u00e9 le 1<sup>er <\/sup>d\u00e9cembre 1914, il part pour la Somme le 17 mai 1915 avec le 414<sup>e<\/sup> RI, apr\u00e8s une p\u00e9riode d\u2019instruction. Le 31 mai, son r\u00e9giment tient le secteur de Lihons, puis celui de Frise o\u00f9 Varenne re\u00e7oit son bapt\u00eame du feu. Il se trouve \u00e0 Wailly le 25 septembre 1915, au moment o\u00f9 l\u2019offensive est d\u00e9clench\u00e9e. Son r\u00e9giment participe ensuite \u00e0 la bataille de Souchez. Comme beaucoup de ses camarades, Varenne souffre d\u2019une gelure des pieds en novembre et ne peut se remettre de ses fatigues qu\u2019au mois de d\u00e9cembre pendant le&nbsp;Grand Repos, en &nbsp;Haute Sa\u00f4ne. Du d\u00e9but de l\u2019ann\u00e9e 1916 jusqu\u2019\u00e0 la fin du mois de mars, son r\u00e9giment est en Haute Alsace. Il occupe les tranch\u00e9es de Moos et participe aux combats de Seppois. Il quitte ce secteur pour les Hauts de Meuse le 31 mars. Apr\u00e8s une pr\u00e9paration au camp de Beholle o\u00f9 il arrive le 9 avril 1916, puis \u00e0 celui de Tremblay, Varenne monte en ligne avec son r\u00e9giment \u00e0 Verdun, le 31 juillet. Il occupe la tranch\u00e9e Christophe. Varenne \u00e9crit des pages poignantes sur cet \u00e9pisode qui inflige au 414<sup>e<\/sup> RI de lourdes pertes. Relev\u00e9 le 5 ao\u00fbt, il part pour le Grand Repos pr\u00e8s de Sainte-Menehould, puis rejoint ses camarades au camp de Mailly apr\u00e8s une permission (il en aura 5 pendant la dur\u00e9e de ses campagnes, prodigalit\u00e9 qui le ravit). Dans le secteur de Douaumont, le 414<sup>e<\/sup> tient le bois des Cauri\u00e8res o\u00f9 il est engag\u00e9 du 22 d\u00e9cembre 1916 au 18 janvier 1917. Au repos dans la Haute Marne, il repart pour la Somme d\u00e9but f\u00e9vrier. Le 414<sup>e<\/sup> RI entame alors une s\u00e9rie d\u2019\u00e9tapes. La marche lui semble \u00e9tonnamment \u00ab&nbsp;paisible&nbsp;\u00bb et pour cause&nbsp;: il ignore que les Allemands ont d\u00e9cid\u00e9 d\u2019un repli strat\u00e9gique pour s\u2019installer sur des positions plus solides&nbsp;: \u00ab&nbsp;Nous ne savons rien, sinon que nous ne sommes que de modestes pions qu\u2019on d\u00e9place \u00e0 volont\u00e9 sur l\u2019immense \u00e9chiquier qui va de la Belgique \u00e0 la fronti\u00e8re suisse&nbsp;\u00bb (p.123). Le 16 mars, il participe \u00e0 une action sur le village de Crapeaumesnil.&nbsp;Il est alors agent de liaison. La progression fran\u00e7aise \u00e9tant mal coordonn\u00e9e, il se perd dans les lignes ennemies pendant l\u2019une de ses courses, pensant alors rejoindre son unit\u00e9. Il a la pr\u00e9sence d\u2019esprit de d\u00e9truire l\u2019ordre dont il est porteur et tente de fuir mais, pris pour cible, il doit \u00ab&nbsp;faire le mort&nbsp;\u00bb entre les lignes, attendant longuement la nuit. Varenne re\u00e7oit une citation \u00e0 l\u2019ordre du Corps d\u2019Arm\u00e9e pour cette action de sang-froid. Son r\u00e9giment continue sa marche en avant&nbsp;: d\u00e9couvrant les ruines abandonn\u00e9es par les Allemands dans leur repli, il a un sursaut de col\u00e8re. Le 15 avril, le 414<sup>e<\/sup> RI se met en marche et part en ligne le 16 au matin. Pr\u00eat \u00e0 intervenir pour exploiter la grande offensive, il n\u2019est pas engag\u00e9 et se trouve m\u00eal\u00e9 \u00e0 l\u2019encombrement des routes. En attente au camp de Cambressis, il s\u2019emploie \u00e0 la r\u00e9fection d\u2019une route avant de partir pour un entra\u00eenement intensif le 21 avril 1917, au camp de la Villette. Les 7, 8 et 9 mai, son r\u00e9giment est engag\u00e9 sur le plateau de Californie. Varenne d\u00e9crit une exp\u00e9rience d\u2019apocalypse. Il abandonne sur le plateau nombre de ses anciens camarades. Apr\u00e8s 10 jours de repos, il retrouve le secteur de Vauclerc du 19 au 31 mai&nbsp;(en r\u00e9serve dans les abris Electra). Le moral est bas et Varenne, d\u00e9sign\u00e9 pour une liaison avec le camp de Blanc-Sablon le 26, trouve \u00e0 son arriv\u00e9e un bataillon au bord de la r\u00e9volte. Le 414<sup>e<\/sup> RI monte en ligne dans le secteur de Laffaux. De septembre \u00e0 octobre 1917, Varenne participe \u00e0 l\u2019offensive qui aboutit \u00e0 la prise du fort de la Malmaison. Du 13 au 17 novembre, le 414<sup>e<\/sup> RI est au Bois Mortier puis part \u00e0 nouveau dans la Somme. Apr\u00e8s un s\u00e9jour au Camp B de Remaugies, il se porte dans le Pas de Calais \u00e0 Nesles, puis dans les Vosges, avant de partir pour la Marne en mai 1918. Le 27, le 414<sup>e<\/sup> est en ligne pour tenter de contenir l\u2019offensive allemande. Il se porte devant Bligny. C\u2019est l\u00e0 que Varenne est gri\u00e8vement bless\u00e9 au cr\u00e2ne par un \u00e9clat d\u2019obus qui traverse son casque, le 6 juin 1918. Il \u00e9tait alors sergent (Varenne ne mentionne aucune de ses promotions, dont je n\u2019ai pas retrouv\u00e9 les dates). Il est \u00e9vacu\u00e9 et r\u00e9form\u00e9 le 15 novembre (date \u00e0 laquelle son r\u00e9cit prend fin).<\/p>\n<p>Souffrant d\u2019une paralysie du c\u00f4t\u00e9 droit et d\u2019un trouble temporaire de l\u2019\u00e9locution, Varenne suit une r\u00e9\u00e9ducation intensive. Son infirmit\u00e9 lui vaut une proposition pour \u00eatre accueilli \u00e0 l\u2019H\u00f4tel des Invalides&nbsp;: il la refuse et travaille avec acharnement \u00e0 son insertion sociale. Apprenant \u00e0 \u00e9crire de la main gauche, il passe les concours de l\u2019administration et est admis en novembre 1919 \u00e0 la fonction de percepteur des imp\u00f4ts. Il se marie en 1923 et aura deux fils. Apr\u00e8s guerre, il s\u2019implique dans de multiples activit\u00e9s associatives et pr\u00e9sidences au sein du monde des anciens combattants. Il milite pour un rapprochement entre les adversaires d\u2019hier, pour que cette guerre soit la derni\u00e8re. \u00c0 Carcassonne o\u00f9 il est mut\u00e9 en 1946, il se lie d\u2019amiti\u00e9 avec Jo\u00eb Bousquet. Varenne lit beaucoup, dessine encore de la main gauche, et \u00e9crit po\u00e8mes, articles et nouvelles dont certains sont publi\u00e9s dans des revues et journaux. Retrait\u00e9 en 1960 (receveur des Finances), il meurt le 24 avril 1980.<\/p>\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p><strong>2. Le t\u00e9moignage<\/strong><\/p>\n<p><em>L\u2019aube ensanglant\u00e9e. R\u00e9cits de guerre d\u2019un poilu, <\/em>\u00e9d. de la Revue mondiale, 1934, 223 p. r\u00e9ed. Paris, L\u2019Harmattan, 2004.<\/p>\n<p>Souvenirs r\u00e9dig\u00e9s d\u2019apr\u00e8s les carnets de route tenus pendant trois ans et demi de guerre. Paru une premi\u00e8re fois en 1934, \u00e0 compte d\u2019auteur, les souvenirs de guerre de Varenne ont \u00e9t\u00e9 l\u2019objet d\u2019une r\u00e9\u00e9dition en 2004, conforme \u00e0 l\u2019\u00e9dition originale, et pr\u00e9par\u00e9e par ses deux fils. Cette \u00e9dition est enrichie d\u2019annexes&nbsp;: un texte et des dessins in\u00e9dits de l\u2019auteur, des lettres in\u00e9dites qui lui ont \u00e9t\u00e9 adress\u00e9es par Jo\u00eb Bousquet, un glossaire, une note biographique, des rep\u00e8res g\u00e9ographiques.<\/p>\n<p>Dans l\u2019avant propos de l\u2019\u00e9dition de 2004, Andr\u00e9 et Georges Varenne examinent les raisons qui pouss\u00e8rent leur p\u00e8re \u00e0 attendre pr\u00e8s de 15 ann\u00e9es avant de se replonger dans ses carnets et de publier ce livre. La premi\u00e8re raison tient au fait qu\u2019ayant \u00e9t\u00e9 gri\u00e8vement bless\u00e9, Joseph Varenne avait perdu l\u2019usage de sa main droite et souffrait de s\u00e9quelles importantes. Il dut subir une longue r\u00e9\u00e9ducation. La seconde raison de cette attente d\u00e9coule de la premi\u00e8re&nbsp;: il dut consacrer beaucoup de temps et d\u2019effort pour assurer son insertion sociale. La troisi\u00e8me raison avanc\u00e9e par ses fils est un motif souvent invoqu\u00e9 dans l\u2019explication de la r\u00e9daction sur le tard des souvenirs de combattants&nbsp;: choqu\u00e9, traumatis\u00e9, Varenne avait trop souffert. Au lendemain de la guerre, il avait soigneusement remis\u00e9 dans un tiroir de son bureau 6 carnets o\u00f9 il avait not\u00e9 pendant 42 mois de guerre, presque chaque jour, ses \u00ab&nbsp;<em>Souvenirs et impressions de guerre<\/em> \u00bb. Le temps \u00e9tait alors \u00e0 l\u2019oubli et \u00e0 la gu\u00e9rison des blessures physiques et morales.<\/p>\n<p>Lecteur passionn\u00e9, Joseph Varenne lit la litt\u00e9rature d\u2019apr\u00e8s guerre. Au sein d\u2019associations d\u2019anciens combattants, il milite pour un rapprochement entre les adversaires d\u2019hier. Il ressent le devoir de raconter son exp\u00e9rience de combattant. \u00c0 partir de 1930, il ressort ses carnets et commence \u00e0 les mettre en forme.<\/p>\n<p>\u00c0 la page 244 figure un extrait (retranscrit) du manuscrit original, consignant le souvenir terrible de ce jour o\u00f9 il tomba entre les lignes ennemies et dut attendre l\u00e0 l\u2019obscurit\u00e9. On peut y constater la sobri\u00e9t\u00e9 initiale de la prise de notes&nbsp;: \u00ab&nbsp;Retour aux nouvelles positions, portant un pli concernant la rel\u00e8ve, avec Villard. Tranch\u00e9e ennemie. Coups de feu. Imitant la mort de 7h \u00e0 la nuit. Rafales de mitrailleuses. Retour indemne. Contentement&nbsp;\u00bb. Si l\u2019on compare cette note au r\u00e9cit qui en est fait dans le t\u00e9moignage, on mesure&nbsp;l\u2019importance du travail de r\u00e9\u00e9criture et de mise en r\u00e9cit <em>a posteriori <\/em>: \u00ab&nbsp;Peu \u00e0 peu mes membres s\u2019engourdissent. Alors le martyre commence, le corps sentant ses forces diminuer veut tenter l\u2019impossible, mais la raison que dirige l\u2019esprit de conversation commande d\u2019attendre et de ne pas d\u00e9sesp\u00e9rer. Et ainsi, pendant des heures enti\u00e8res, ils se livrent \u00e0 ce singulier combat dont ma vie est l\u2019enjeu. Alors le \u00ab&nbsp;moi&nbsp;\u00bb se r\u00e9v\u00e8le, le pass\u00e9 s\u2019impose en une foule de souvenirs. Je pense \u00e0 tous ceux que j\u2019aime et que je ne verrai peut-\u00eatre plus. Le pr\u00e9sent, c\u2019est le devoir, l\u2019abn\u00e9gation, le sacrifice&nbsp;; l\u2019avenir, en ce moment, m\u2019\u00e9chappe. [\u2026] Maintenant je voudrais bouger, mais mon corps est scell\u00e9 \u00e0 la terre. Je suis li\u00e9&nbsp;\u00e0 elle depuis environ 7 heures du matin, je me sens rapetisser. Que la nuit est donc lente \u00e0 venir&nbsp;! Je la d\u00e9sire, je l\u2019appelle de toutes les forces qui me restent&nbsp;\u00bb (p.126).<\/p>\n<p>Ce travail de m\u00e9moire s\u2019inscrit dans une d\u00e9marche de lutte farouche contre la guerre, ainsi que l\u2019indique la d\u00e9dicace&nbsp;: \u00ab&nbsp;\u00e0 mes fils Andr\u00e9 et Georges. Qu\u2019ils ne connaissent jamais pareil sacrifice&nbsp;\u00bb. Publi\u00e9 en 1934, l\u2019ouvrage re\u00e7oit le Prix International de Litt\u00e9rature contre la Guerre de Gen\u00e8ve la m\u00eame ann\u00e9e.<\/p>\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p><strong>3. Analyse<\/strong><\/p>\n<p>Dans le paratexte de l\u2019\u00e9dition 2004, une page intitul\u00e9e \u00ab&nbsp;<em>Sur les camarades je, on et nous <\/em>\u00bb attire notre attention sur le personnage principal du r\u00e9cit qui va suivre. Cette page, sign\u00e9e A. V. (Andr\u00e9 Varenne&nbsp;?) soul\u00e8ve une question essentielle dans l\u2019\u00e9tude du t\u00e9moignage. Qui parle par la plume de Joseph Varenne&nbsp;? Est-ce \u00ab&nbsp;je&nbsp;\u00bb&nbsp;? Est-ce un \u00ab&nbsp;on&nbsp;\u00bb impersonnel ou le \u00ab&nbsp;nous&nbsp;\u00bb des copains&nbsp;? Le choix du syst\u00e8me d\u2019\u00e9nonciation par le t\u00e9moin est significatif&nbsp;d\u2019une d\u00e9marche, d\u2019une intention. Le \u00ab&nbsp;on&nbsp;\u00bb pluriel comme le \u00ab&nbsp;nous&nbsp;\u00bb appellent la communaut\u00e9 \u00e0 t\u00e9moin. Le groupe donne une l\u00e9gitimit\u00e9 au discours, de par son autorit\u00e9&nbsp;collective. Dire \u00ab&nbsp;je&nbsp;\u00bb, c\u2019est s\u2019exposer seul au jugement. Si l\u2019emploi du \u00ab&nbsp;je&nbsp;\u00bb cr\u00e9\u00e9 l\u2019illusion d\u2019une mise \u00e0 nu de l\u2019auteur, il ne garantit pas un degr\u00e9 de sinc\u00e9rit\u00e9 sup\u00e9rieur au \u00ab&nbsp;nous&nbsp;\u00bb. Tout au plus assure-t-il un spectre d\u2019analyse, un point de vue plus resserr\u00e9 sur l\u2019individu. Le mod\u00e8le d\u2019\u00e9criture militaire tend \u00e0 susciter le \u00ab&nbsp;nous&nbsp;\u00bb collectif&nbsp;: le combattant est impr\u00e9gn\u00e9 du groupe, c\u2019est l\u00e0 l\u2019essence m\u00eame de l\u2019exp\u00e9rience de la camaraderie militaire. Si son emploi peut relever de la volont\u00e9 de minimiser prudemment l\u2019implication personnelle de l\u2019auteur dans l\u2019\u00e9v\u00e9nement racont\u00e9, il peut aussi indiquer le d\u00e9sir de ressusciter une exp\u00e9rience v\u00e9cue collectivement, dans la communion du groupe. Celui qui publie ses souvenirs en hommage \u00e0 ses camarades&nbsp;devient le d\u00e9positaire de la m\u00e9moire de l\u2019unit\u00e9. Varenne est de ces auteurs qui recourent fr\u00e9quemment au \u00ab&nbsp;on&nbsp;\u00bb des copains. Cependant, le \u00ab&nbsp;je&nbsp;\u00bb tient une place importante dans ce texte. En partie parce que Varenne exer\u00e7a souvent la fonction de coureur, exp\u00e9rience \u00ab&nbsp;solitaire&nbsp;\u00bb, et qu\u2019il relate donc des missions effectu\u00e9es en marge de l\u2019action collective. Le point de vue adopt\u00e9 pour la narration se limite strictement \u00e0 ce que l\u2019auteur a vu et fait. L\u2019exemple le plus \u00e9loquent de cette subjectivit\u00e9&nbsp;: le t\u00e9moignage se termine sans la moindre allusion \u00e0 la victoire ou \u00e0 la paix&nbsp;! Il n\u2019est fait aucune mention du 11 novembre, ni de la liesse qui l\u2019accompagne. Pourtant farouche d\u00e9fenseur de la paix, Varenne aurait eu mati\u00e8re \u00e0 disserter. Mais cette \u00e9tonnante omission tient au parcours personnel de l\u2019auteur&nbsp;: bless\u00e9 gri\u00e8vement le 6 juin 1918, sa guerre n\u2019est h\u00e9las pas termin\u00e9e&#8230; Une nouvelle bataille commence : \u00ab&nbsp;La patrie me remercie, \u00e0 24 ans, avec 80 pour cent d\u2019invalidit\u00e9, la m\u00e9daille militaire, quatre citations, et le costume Abrami pour rentrer dans mes foyers&nbsp;\u00bb &nbsp;(p.235).<\/p>\n<p>Le t\u00e9moignage de Joseph Varenne m\u00eale la simplicit\u00e9 des sc\u00e8nes du quotidien aux r\u00e9flexions les plus profondes sur le devoir, la r\u00e9sistance morale, l\u2019ob\u00e9issance. Les sc\u00e8nes de vie les plus douces et anodines alternent avec les sc\u00e8nes de mort les plus abjectes. L\u2019auteur n\u2019a pas sacrifi\u00e9 les sc\u00e8nes de repos, o\u00f9 la vie reprend ses droits au profit des sc\u00e8nes de combat les plus infernales. Ces \u00e9vocations occupent des chapitres \u00e0 part, intercal\u00e9s entres les chapitres consacr\u00e9s aux s\u00e9jours au front. Dans cette alternance des exp\u00e9riences les plus contraires, c\u2019est toute l\u2019absurdit\u00e9 de la guerre qui est d\u00e9peinte avec finesse. C\u2019est l\u2019indignation de l\u2019auteur que l\u2019on retrouve \u00e0 chaque page&nbsp;: \u00ab&nbsp;Quel lamentable destin est le n\u00f4tre&nbsp;! En regardant autour de soi, en \u00e9coutant son propre d\u00e9sir, c\u2019est avec un profond d\u00e9sespoir qu\u2019on se retrouve n\u2019\u00eatre qu\u2019un matricule, un chiffre insignifiant \u00bb (p.133).<\/p>\n<p>Au centre de cet ouvrage&nbsp;: le poilu, qui nous appara\u00eet comme un \u00eatre \u00ab&nbsp;simplifi\u00e9&nbsp;\u00bb (cf. Fr\u00e9d\u00e9ric Rousseau, <em>La guerre censur\u00e9e, <\/em>Paris, Seuil, 1999). Simplifi\u00e9 dans son corps (abandon de la pudeur, salet\u00e9, chosification par la non-information, le port d\u2019un num\u00e9ro de matricule, l\u2019abandon dans la mort, etc.). Simplifi\u00e9 dans ses besoins (omnipr\u00e9sence du souci compulsif pour la nourriture, pour la boisson, \u00e9vocation de la frustration sexuelle). Simplifi\u00e9s dans son rapport aux autres (duret\u00e9 des rapports, du langage, ob\u00e9issance passive, etc.). S\u2019il r\u00e2le souvent, commente, critique, il a appris le sens de la r\u00e9signation : \u00ab&nbsp;Cette docilit\u00e9 ne d\u00e9coulerait-elle pas de notre embrigadement, de l\u2019abandon de notre personnalit\u00e9&nbsp;? Que vous soyez patriote convaincu ou un irr\u00e9ductible sans-patrie, que vous incarniez la r\u00e9volte ou l\u2019ob\u00e9issance passive, vous n\u2019\u00eates pas moins un matricule, consid\u00e9r\u00e9 uniquement par sa valeur num\u00e9rique, devant ob\u00e9ir sans regimber \u00e0 des ordres parfois discutables&nbsp;\u00bb (p.57-58). Cette disparition de l\u2019homme derri\u00e8re sa seule utilit\u00e9 militaire \u00e9c\u0153ure Varenne&nbsp;: dans ses souvenirs, il travaille \u00e0 redonner un peu d\u2019humanit\u00e9 \u00e0 ses num\u00e9ros qui \u00e9taient p\u00e8res de famille, maris et fils, civils sous l\u2019uniforme. Et les anecdotes comme les dialogues compos\u00e9s par l\u2019auteur \u00e9bauchent une galerie de portraits qu\u2019il n\u2019a malheureusement pas le loisir d\u2019approfondir.&nbsp; Redescendant du plateau de Californie en mai 1917, il a alors d\u00e9j\u00e0 perdu presque tous ses anciens et plus proches camarades.<strong> <\/strong>\u00c0 partir de ce moment, les poilus qu\u2019il fr\u00e9quente paraissent moins familiers au lecteur, Varenne met moins d\u2019application \u00e0 nous les faire conna\u00eetre. \u00ab&nbsp;La compagnie Lambert n\u2019est plus&nbsp;\u00bb (p.170).<\/p>\n<p>Sans pour autant s\u2019effacer dans cette reconstitution de l\u2019univers des tranch\u00e9es,&nbsp; l\u2019auteur s\u2019applique \u00e0 n\u2019\u00eatre qu\u2019un poilu comme les autres. Il n\u00e9glige m\u00eame de mentionner ses diff\u00e9rentes promotions (caporal puis sergent), rappelant ainsi ce qui compte r\u00e9ellement&nbsp;: partager le sort de ses camarades. Ses fils notent en pr\u00e9face que Joseph Varenne aurait refus\u00e9 plusieurs fois la formation d\u2019officier qui lui \u00e9tait propos\u00e9e. Certaines pratiques, certaines m\u00e9thodes de commandement, une trop grande n\u00e9gligence pour la vie des hommes l\u2019indignent. Il ne restera qu\u2019un ex\u00e9cutant. L\u2019incarnation du chef mod\u00e8le appara\u00eet dans ses souvenirs&nbsp;sous les traits du sous-lieutenant Lambert. Tomb\u00e9 sur le Chemin des Dames, il emporte avec lui le regret de ses hommes, lui qui \u00ab&nbsp;tout en restant leur chef, s\u00fbt \u00eatre leur fr\u00e8re de mis\u00e8re&nbsp;\u00bb (p.170). Car c\u2019est bien l\u00e0 la condition essentielle pour gagner le c\u0153ur des hommes.&nbsp;Les officiers \u00e9trangers \u00e0 la tranch\u00e9e n\u2019appartiennent pas au m\u00eame monde : \u00ab&nbsp;Quel contraste offrent ces officiers aux buffleteries \u00e9tincelantes avec les n\u00f4tres nettoy\u00e9es \u00e0 la graisse et nos armes d\u00e9bronz\u00e9es par le dur contact de la terre des tranch\u00e9es et les intemp\u00e9ries&nbsp;!&nbsp;\u00bb (p.40). Varenne se souvient de l\u2019agitation f\u00e9brile excit\u00e9e par la venue du g\u00e9n\u00e9ral en premi\u00e8re ligne dans le secteur de Douaumont. L\u2019occasion en est si rare qu\u2019elle a quelque chose de mystique&nbsp;!<\/p>\n<p>L\u2019aspiration \u00e9galitaire pouss\u00e9e \u00e0 sa plus vibrante expression ne tol\u00e8re pas les exceptions. Les souvenirs de Varenne traquent et d\u00e9busquent le planqu\u00e9 sous toutes ses formes. L\u2019embusqu\u00e9 de l\u2019arri\u00e8re-front n\u2019\u00e9chappe pas aux vol\u00e9es de bois vert. C\u2019est un fait connu&nbsp;: pour le fantassin en premi\u00e8re ligne, tout individu qui se trouve derri\u00e8re lui est potentiellement un planqu\u00e9\u2026 Pendant la Premi\u00e8re Guerre mondiale, cette suspicion atteint un niveau paroxystique qui fait parler \u00ab&nbsp;d\u2019embuscomanie&nbsp;\u00bb. L\u2019embusqu\u00e9 est un exutoire, un mod\u00e8le repoussoir qui exorcise la peur de c\u00e9der \u00e0 la tentation de l\u2019imiter. Il est la d\u00e9testable exception qui bafoue la r\u00e8gle d\u2019or&nbsp;fraternelle. Dans les moments les pires, cette solidarit\u00e9 des camarades est tout ce qui reste&nbsp;; un simple quart d\u2019eau g\u00e9n\u00e9reusement partag\u00e9 entre des hommes tortur\u00e9s par la soif vaut tous les serments&nbsp;: \u00ab&nbsp;Si ce n\u2019\u00e9tait la camaraderie cr\u00e9\u00e9e par la souffrance mutuelle, le plus fortun\u00e9 l\u2019acquerrait \u00e0 prix d\u2019or. Mais ce dernier n\u2019a ici aucune valeur et, m\u00eame s\u2019il en avait, il ne saurait corrompre la fraternit\u00e9 qui nous unit sans distinction de religion et de fortune&nbsp;\u00bb (p.69).<\/p>\n<p>Joseph Varenne nous donne quelques indices pr\u00e9cieux pour la compr\u00e9hension de la r\u00e9sistance morale des hommes au combat. C\u2019est par exemple la n\u00e9cessaire int\u00e9riorisation des exigences qui p\u00e8sent sur les \u00e9paules du combattant. Dans le combat, l\u2019emprise des chefs n\u2019est jamais absolue. L\u2019homme se retrouve face \u00e0 lui-m\u00eame&nbsp;et doit apprendre \u00e0 g\u00e9rer cette dangereuse part d\u2019autonomie : \u00ab&nbsp;On se retrouve quatre, quatre deuxi\u00e8mes classes, pas un grad\u00e9 pour nous guider. Que faire&nbsp;? O\u00f9 aller&nbsp;? Se planquer&nbsp;? Ah&nbsp;! non. Le geste est trop grave&nbsp;\u00bb (p.20). Mais qui aurait pu leur en faire le reproche&nbsp;? Personne, Varenne le sait. Dans la confusion du combat, ils \u00e9taient l\u00e0, \u00e9chappant \u00e0 toute surveillance, si ce n\u2019est la surveillance mutuelle. L\u2019\u00e9vitement est une alternative. Mais la t\u00e9nacit\u00e9 d\u00e9passe l\u2019ob\u00e9issance et la discipline. Elle est aussi le fruit de l\u2019int\u00e9riorisation de valeurs sociales, de l\u2019appropriation de valeurs collectives, le r\u00e9sultat de la pression d\u2019exigences personnelles, intimes, qui poussent les hommes \u00e0 faire leur devoir.&nbsp; \u00ab&nbsp;Fuir&nbsp;! Fuir ces lieux&nbsp;! On ne pense qu\u2019\u00e0 cela&nbsp;! Mais non, il faut rester l\u00e0&nbsp;! Vivre avec les morts et vaincre avec les vivants. Il faut attendre que la mort ait creus\u00e9 les vides n\u00e9cessaires pour esp\u00e9rer la rel\u00e8ve. En attendant, autour de nous, les cadavres toujours plus nombreux s\u2019amoncellent. Ils servent de boucliers aux vivants, bravant encore la mitraille en nous prot\u00e9geant. Les chefs, \u00e0 leur tour, un \u00e0 un disparaissent&nbsp;; puis le commandement cesse. Mais le combat, rapide comme la pens\u00e9e, a fait vite du soldat un chef. D\u00e8s lors, l\u2019action n\u2019est plus subordonn\u00e9e \u00e0 un ordre, mais d\u00e9pend de sa propre volont\u00e9, on est celui qui ordonne et qui ob\u00e9it&nbsp;\u00bb.<\/p>\n<p><strong> <\/strong>Mais si Varenne exalte le courage simple des hommes, il n\u2019en porte pas moins un regard honn\u00eate sur leurs d\u00e9faillances. \u00c0 commencer par les siennes. Peur et souffrance morale sont omnipr\u00e9sentes dans son r\u00e9cit. De m\u00eame que le d\u00e9go\u00fbt, l\u2019indignation, la grogne et le grondement sourd des sentiments les plus amers. Varenne ne fait pas de secret de ses \u00e9motions. Il les contemple, les analyse. Il finit la guerre sur une blessure grave qui lui vaut la m\u00e9daille militaire et la croix de guerre avec palme. Comme le veut la formule&nbsp;: il finit la guerre en h\u00e9ros. Le texte accompagnant cette distinction figure dans les annexes&nbsp;: \u00ab&nbsp;Sous-officier de tout premier ordre, courageux et plein d\u2019allant&nbsp;\u00bb.&nbsp; Que nous dit Varenne&nbsp;? \u00ab&nbsp;Je suis appel\u00e9. Il est d\u00e9cid\u00e9 que je contournerai le village sur la gauche pendant que l\u2019un d\u2019eux ex\u00e9cutera la m\u00eame man\u0153uvre \u00e0 droite. J\u2019ai un sursaut de r\u00e9volte. \u2013 Ce n\u2019est pas mon tour de marcher, vous n\u2019ignorez pas que je viens de mener la patrouille au combat. [\u2026] Je suis surpris d\u2019avoir manifest\u00e9 si hautement mon indignation. Je ne me reconnais plus\u2026 [\u2026] \u2013 Quelle sale histoire&nbsp;! Il faut que j\u2019y retourne. C\u2019est toujours aux m\u00eames poires \u00e0 marcher&nbsp;!&nbsp;\u00bb. C\u2019est ainsi que l\u2019auteur nous livre la r\u00e9alit\u00e9 que sublime cette formule&nbsp;: \u00ab&nbsp;plein d\u2019allant&nbsp;\u00bb. Cette faiblesse humilie-t-elle celui qui partit non avec enthousiasme mais par devoir, avec r\u00e9signation&nbsp;? Varenne est sans doute un h\u00e9ros, mais ce h\u00e9ros est un homme ordinaire, confront\u00e9 \u00e0 son instinct de conservation, combattant sa nature et luttant contre la r\u00e9volte de sa chair. La sinc\u00e9rit\u00e9 de ce t\u00e9moignage grandit plus qu\u2019elle n\u2019amoindrit l\u2019homme, dans ce combat avec lui-m\u00eame. Elle nous parle de ce sens du devoir tel qu\u2019il a pu \u00eatre v\u00e9cu par beaucoup d\u2019hommes&nbsp;: non pas comme une inspiration patriotique aux accents mystiques mais plut\u00f4t comme une lutte int\u00e9rieure constante pour parvenir \u00e0 l\u2019ob\u00e9issance. Assistant \u00e0 la r\u00e9volte d\u2019un bataillon au Camp de Blanc-Sablon, au moment des mutineries de 1917, Varenne se souvient des paroles des officiers \u00e0 la troupe&nbsp;: \u00ab&nbsp;les officiers s\u2019efforcent de l\u2019apaiser. Ils vont d\u2019un groupe \u00e0 un autre, ils ne parlent pas de patrie, mais s\u2019adressant \u00e0 l\u2019homme plut\u00f4t qu\u2019au soldat, en un tableau rapidement bross\u00e9, ils montrent le d\u00e9sespoir et le d\u00e9shonneur des familles si jamais survenait le pire&nbsp;!&nbsp;\u00bb (p.149-150).<\/p>\n<p>La haine de l\u2019ennemi&nbsp;? \u00ab&nbsp;Ah&nbsp;! si chaque projectile tuait, la guerre serait finie, bien finie. Nous ne serions plus l\u00e0, obscurs artisans d\u2019une m\u00eal\u00e9e fratricide dont les raisons nous \u00e9chappent&nbsp;\u00bb (p.87).&nbsp; Varenne \u0153uvra apr\u00e8s la guerre, \u00e0 son niveau, au rapprochement des ennemis d\u2019hier. Actif dans le milieu des anciens combattants, il organisait des rencontres. Nul \u00e9tonnement \u00e0 ce que la repr\u00e9sentation de l\u2019ennemi soit tr\u00e8s mesur\u00e9e sous sa plume, fid\u00e8le aux le\u00e7ons que Varenne tira de son exp\u00e9rience de guerre et \u00e0 son engagement&nbsp;: \u00ab&nbsp;En face, je devine la m\u00eame immobilit\u00e9 forc\u00e9e, les m\u00eames gestes et des besoins identiques. Mais voil\u00e0, ils sont vert r\u00e9s\u00e9da pendant que nous sommes bleu horizon&nbsp;! Ce sont des humains qui d\u00e9fendent leur vie comme nous d\u00e9fendons la n\u00f4tre. Ils ob\u00e9issent \u00e0 la loi commune qui veut que celui qui tue diminue les chances de l\u2019\u00eatre. Et c\u2019est surtout cette id\u00e9e dominante qui donne la force de tuer, donc celle de vaincre, et qui cr\u00e9e \u00e0 son insu tant d\u2019h\u00e9ro\u00efsme&nbsp;\u00bb (p.135-136).<\/p>\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p>Doroth\u00e9e Malfoy-No\u00ebl, novembre 2010<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>1. 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