{"id":3007,"date":"2017-06-01T10:09:36","date_gmt":"2017-06-01T09:09:36","guid":{"rendered":"http:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/?p=3007"},"modified":"2017-06-01T10:09:36","modified_gmt":"2017-06-01T09:09:36","slug":"tanquerel-andre-1895-1916","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/2017\/06\/01\/tanquerel-andre-1895-1916\/","title":{"rendered":"Tanquerel, Andr\u00e9 (1895-1916)"},"content":{"rendered":"<p>Le t\u00e9moin<br \/>\nAndr\u00e9 Tanquerel est n\u00e9 en Tunisie o\u00f9 son p\u00e8re dirigeait une exploitation agricole. En 1914, il vit loin de sa famille, travaillant dans une imprimerie \u00e0 Levallois. Il tisse des liens d\u2019amiti\u00e9 avec les Thibault chez qui il loge \u00e0 Colombes. Incorpor\u00e9 (classe 15) en novembre 1914 \u00e0 Bourg-en-Bresse (Ain) au 23e RI, il y est instruit jusqu\u2019en juin 1915. Passant au 158e RI, il monte au front en Artois en juillet 1915. Il participe \u00e0 l\u2019offensive de septembre 1915 devant Souchez (combats du Bois en Hache). En Champagne en f\u00e9vrier 1916, apr\u00e8s une premi\u00e8re hospitalisation, il combat \u00e0 Verdun en mars-avril 1916. Transf\u00e9r\u00e9 dans la Somme en ao\u00fbt 1916, il est tu\u00e9 \u00e0 Ablaincourt le 7 novembre 1916.<br \/>\nLe t\u00e9moignage<br \/>\nDominique Carrier, arri\u00e8re-petite fille de Madeleine Thibault, la  marraine de guerre d\u2019Andr\u00e9 Tanquerel, a fait publier gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019aide de l\u2019universitaire Fran\u00e7ois Crouzet, dans la collection \u00ab Histoire de la D\u00e9fense \u00bb chez L\u2019Harmattan, <em>\u00ab On prend nos cris de d\u00e9tresse pour des \u00e9clats de rire \u00bb, Andr\u00e9 Tanquerel, Lettres d\u2019un poilu<\/em>, 2008, 329 p.\u00a0 Il s\u2019agit d\u2019un recueil de lettres et de documents divers  \u00e9chang\u00e9s entre Andr\u00e9 et la famille Thibault. Isol\u00e9 et venant de Tunis, ces gens de confiance sont devenus pour lui une sorte de famille de substitution. Ainsi, m\u00eame s\u2019il lui donne le titre affectueux de \u00ab marraine \u00bb, Madeleine n\u2019en est pas une au sens classique car ils se connaissent bien (les marraines de guerre sont souvent \u00ab recrut\u00e9es \u00bb par petites annonces dans la presse). Outre Madeleine, les correspondants sont Joseph, son mari, dans la territoriale \u00e0 Rodez, et leur fille H\u00e9l\u00e8ne, avec laquelle Andr\u00e9 se fiance \u00e0 l\u2019automne 1916. Il existe quelques lettres de ces personnes mais la grande majorit\u00e9 du corpus repose sur des lettres du front d\u2019Andr\u00e9, avec aussi des extraits d\u2019un journal rapidement abandonn\u00e9, quelques essais litt\u00e9raires d\u2019une page (prose) et de courts fragments d\u2019un projet de livre. Une introduction historique in\u00e9gale et une utile s\u00e9rie de pr\u00e9sentations familiales restituent le contexte de l\u2019\u00e9change.<br \/>\nAnalyse<br \/>\nLe premier int\u00e9r\u00eat du recueil r\u00e9side dans la libert\u00e9 du ton, originale parmi les correspondances de poilus, c\u2019est-\u00e0-dire dans l\u2019absence de l\u2019autocensure habituelle pour ce type de courrier: est-ce parce que ses interlocuteurs ne sont pas sa vraie famille ? Cela tient-il \u00e0 l\u2019indignation de l\u2019auteur ? En effet l\u2019apport le plus marquant de ce t\u00e9moignage r\u00e9side dans la tonalit\u00e9 tr\u00e8s critique des \u00e9crits d\u2019A. Tanquerel, dans la formulation marqu\u00e9e et r\u00e9p\u00e9t\u00e9e du caract\u00e8re injuste et cruel de la guerre, d\u2019une indignation contre les coupables et les profiteurs, d\u2019une condamnation toujours plus appuy\u00e9e qui finit par se rapprocher du d\u00e9sespoir. Les lettres sont souvent d\u2019abord compos\u00e9es de propos l\u00e9gers, amicaux, parfois tendres, qui traitent de la famille Thibaut, s\u2019int\u00e9ressant \u00e0 la vie \u00e0 Colombes ou \u00e0 Rodez, au paysage du front, au v\u00e9cu dans la tranch\u00e9e ou \u00e0 l\u2019arri\u00e8re. A ce contenu classique sont associ\u00e9es quelques phrases extr\u00eamement critiques sur la guerre, sa conduite, les embusqu\u00e9s et l\u2019horreur des combats. Un bon exemple de ces deux tonalit\u00e9s m\u00eal\u00e9es (Artois septembre 1915) : \u00ab Et ceux qui \u00e9crivent chez eux des lettres \u00e9patantes, sont de sinistres farceurs ou des vantards. Il n\u2019y a pas de nature humaine qui puisse r\u00e9sister au spectacle d\u2019une telle boucherie. J\u2019ai pri\u00e9 constamment la Vierge, suivant le conseil de mon confesseur. Je ne sais pas comment je suis encore l\u00e0\u2026 (\u2026) Merci au patron pour son petit mot, et bonne sant\u00e9. Un baiser \u00e0 toute la maisonn\u00e9e. Votre Andr\u00e9 \u00bb<br \/>\nEn effet A. Tanquerel est un catholique pratiquant, qui aime le son des clochers de village : 1er novembre 1915, p. 140,  Artois, \u00abHier c\u2019\u00e9tait dimanche. On s\u2019arrange toujours de nous faire passer des revues quelconques, juste aux heures des offices, pour nous emp\u00eacher d\u2019y aller. \u00bb Il collectionne les m\u00e9dailles pieuses qu\u2019il perd r\u00e9guli\u00e8rement, Madeleine lui en renvoie : 28 septembre 1915 p. 124 \u00ab je vous renvoie un Sacr\u00e9-c\u0153ur et une autre m\u00e9daille qu\u2019H\u00e9l\u00e8ne a fait b\u00e9nir aujourd\u2019hui. \u00bb<br \/>\nApr\u00e8s deux mois de front, la teneur de la correspondance t\u00e9moigne d\u00e9j\u00e0 d\u2019un manque d\u2019entrain (p. 120) \u00ab Enfin tout cela est idiot, idiot, idiot. \u00bb, mais une rupture plus nette se produit avec l\u2019exp\u00e9rience traumatisante de l\u2019offensive d\u2019Artois. Une page r\u00e9sume la journ\u00e9e d\u2019attaque au Bois de la Hache devant Souchez (p. 126) et le r\u00e9cit d\u00e9crit son enfouissement par un obus sous deux cadavres fran\u00e7ais tu\u00e9s quelques instants avant. Seul, il r\u00e9ussit \u00e0 se d\u00e9gager puis erre, hagard, avant de retrouver les siens. Les lettres suivantes t\u00e9moignent de l\u2019exp\u00e9rience : 28 septembre \u00ab Ce qui se passe ici est affreux. Je me demande comment je ne suis pas mort ou devenu fou\u00bb ou (30 septembre) \u00ab Je me demande quel crime nous avons commis pour \u00eatre si cruellement punis ? \u00bb L\u2019exp\u00e9rience de cette bataille donne \u00e0 l\u2019auteur un ton tr\u00e8s critique et sombre qui durera en s\u2019accentuant jusqu\u2019\u00e0 la fin. Il brave la censure avec des propos r\u00e9currents que celle-ci qualifierait de \u00ab d\u00e9faitistes \u00bb (29 novembre 1915, p. 152) : \u00ab On pr\u00e9f\u00e8re attendre une victoire probl\u00e9matique et sacrifier encore des milliers d\u2019existences, b\u00eatement, pour quelques bandits assoiff\u00e9s d\u2019or ! Ah ! Je vous supplie de ne plus me parler de Patrie, non, jamais. \u00bb, mais curieusement, il respecte scrupuleusement les interdictions d\u2019indiquer les lieux pr\u00e9cis o\u00f9 il combat : (p. 120) \u00ab Ceux qui seraient pris \u00e0 donner des d\u00e9tails, sont passibles de conseil de guerre. Or nous sommes suffisamment emb\u00eat\u00e9s comme cela pour ne pas chercher \u00e0 nous procurer d\u2019autres emb\u00eatements. \u00bb C\u2019est la m\u00eame chose en 1916 o\u00f9 le lieu Verdun n\u2019est pas nomm\u00e9, alors que ses descriptions ne sont pas de nature \u00e0 rassurer l\u2019arri\u00e8re. En Artois, A. Tanquerel tient une position \u00e0 5 km de celle de L. Barthas et les conditions tr\u00e8s \u00e9prouvantes de la fin de l\u2019automne rappellent celles des <em>Carnets de guerre<\/em> : Bois en Hache, 29 novembre 1915, p. 152 \u00ab\u00a0 des gla\u00e7ons flottaient et s\u2019agglom\u00e9raient autour de nos jambes. 48 heures ainsi. \u00bb<br \/>\nLe ton de la presse, l\u2019enthousiasme ou les mensonges des journaux r\u00e9voltent l\u2019auteur et il d\u00e9nonce souvent les embusqu\u00e9s. A Verdun, il est r\u00e9volt\u00e9 par la lecture des journaux qui annoncent la venue de Sarah Bernhard : 6 avril 1916 p. 188 \u00ab Oui c\u2019est affreux (\u2026) Et un sergent qui perd ses tripes, et un mitrailleur dont les pieds sont arrach\u00e9s, et encore, encore, tant d\u2019autres . (\u2026) Et il continue avec une noire ironie : \u00ab Enfin ce qui me console c\u2019est que Sarah Bernhard est venue ici pour nous encourager. \u00bb Il insiste beaucoup sur le fait que l\u2019arri\u00e8re ne connait pas la r\u00e9alit\u00e9 de la situation du front, et que la guerre ne dure que gr\u00e2ce \u00e0 cette ignorance.<br \/>\nD\u2019apr\u00e8s ses r\u00e9ponses \u00e0 sa marraine, dont nous n\u2019avons pas les lettres, on sent qu\u2019elle lui fait des reproches, probablement pour le motiver, m\u00eame si les divergences ne vont jamais jusqu\u2019au conflit : Verdun 13 avril 1916 p. 200 \u00ab Non, Marraine, dites-moi que je suis ici, pour vous d\u00e9fendre vous, pour d\u00e9fendre H\u00e9l\u00e8ne et Jean (\u2026) mais je vous en prie ne me parlez pas de grands mots, comme Droit, Libert\u00e9, etc., car ici on ne sait pas ce que c\u2019est. \u00bb (\u2026) \u00ab Nous ne souhaitons que la fin de la guerre. Pour nous, le \u00ab jusqu\u2019au bout \u00bb et \u00ab on les aura \u00bb n\u2019existe pas. \u00bb A. Tanquerel se d\u00e9fend d\u2019\u00eatre d\u00e9faitiste,  il ne veut pas qu\u2019elle le prenne \u00ab pour un vilain r\u00e9volutionnaire que je ne suis pas \u00bb (p. 226) et qu\u2019elle pense qu\u2019il est un l\u00e2che : \u00ab pourtant, si ma vie pouvait \u00eatre le prix de la paix, je la donnerais avec joie pour faire cesser tout cela. \u00bb (p. 226)  Evoquant tr\u00e8s rarement les Allemands, il n\u2019est pas politis\u00e9 mais cite les propos prol\u00e9tariens formul\u00e9s par un camarade (septembre 1916 p. 263) \u00ab on cherche l\u2019extermination de la classe ouvri\u00e8re, qui commen\u00e7ait \u00e0 devenir dangereuse, avec ses conceptions r\u00e9volutionnaires\u2026\u00bb.<br \/>\nSa conviction que la guerre est inutile est corr\u00e9l\u00e9e \u00e0 des crises de cafard de plus en plus marqu\u00e9es ; en 1916, il s\u2019\u00e9crie \u00e0 Verdun (avril 1916 p. 201) : \u00ab La foi est morte. (\u2026) Comprendra-t-on qu\u2019il y en a assez ! Que le mot \u00ab Assez \u00bb pourrait s\u2019\u00e9crire en lettres gigantesques dans le ciel, comme le cri supr\u00eame de l\u2019arm\u00e9e ? \u00bb Ses fian\u00e7ailles avec H\u00e9l\u00e8ne, la fille de Madeleine, am\u00e9liorent un temps son moral, mais les crises de d\u00e9sespoir sont encore plus violentes dans la Somme (octobre 1916, p. 277), avec une page dramatique dont un extrait donne son titre \u00e0 la publication \u00ab Autrefois je me r\u00e9voltais, maintenant je n\u2019en ai m\u00eame plus la force. Le militarisme donne son fruit. Je suis ab\u00eati et abruti suffisamment pour me faire tuer sans rien dire. (\u2026) Et c\u2019est justement ce qui nous fait souffrir tous, c\u2019est de penser que l\u2019on prend nos cris de d\u00e9tresse pour des \u00e9clats de rire. \u00bb Le 7 novembre 1916 en d\u00e9but d\u2019apr\u00e8s-midi, lorsque sa compagnie est de soutien lors de l\u2019attaque d\u2019Ablaincourt, il est frapp\u00e9 par un obus et meurt sur le coup.<br \/>\nOn a la chance, assez rare pour un simple soldat, d\u2019avoir une citation des faits ext\u00e9rieure, glan\u00e9e dans le r\u00e9cit du chef d\u2019une autre section de la m\u00eame compagnie du 158e RI (Carnets de Ferdinand Gilette, 7 novembre 1916, tranch\u00e9e de Leth\u00e9, attaque d\u2019Ablaincourt, site \u00ab chtimiste \u00bb, Carnets de guerre, n\u00b0 151) : \u00ab Le canon fait rage et les obus passent et \u00e9clatent de tous c\u00f4t\u00e9s : nous sommes bien mal post\u00e9s, car nous n\u2019avons aucun abri. Un tombe dans la tranch\u00e9e en plein dans la 2\u00e8me section, il tue 2 types : Tanquerel et Gardon et en blesse 2 autres. (\u2026) Voil\u00e0 un type : Tanquerel qui \u00e0 chaque attaque se faisait \u00e9vacuer et qui revenait ensuite nous rejoindre au repos, il a suffi qu\u2019il vienne une fois dans la fournaise pour y rester. \u00bb<br \/>\nLe jugement est bien dur car l\u2019aspirant Gillette n\u2019est arriv\u00e9 au 158e RI que le 25 avril 1916, et celui-ci n\u00e9glige le fait que malgr\u00e9 ses trois \u00e9vacuations  (5 mois d\u2019\u00e9vacuation en 3 fois sur 2 ans de campagne) , A. Tanquerel a fait l\u2019offensive d\u2019Artois en 1\u00e8re ligne et surtout a support\u00e9 l\u2019attaque sur le fort de Vaux \u00e0 Verdun le 9 mars 1916.<br \/>\nA la fin de l\u2019ouvrage D. Carrier, dont il faut souligner le travail pr\u00e9cieux, a regroup\u00e9 les documents (courriers priv\u00e9s, du maire, avis de citation \u00e0 titre posthume [\u00ab soldat courageux\u2026]) li\u00e9s \u00e0 l\u2019annonce du d\u00e9c\u00e8s. Sans nouvelles, Madeleine \u00e9crit au commandant de la Compagnie d\u2019Andr\u00e9, et celui-ci fait r\u00e9pondre par Aim\u00e9 Desporte, un camarade : 26 novembre (p. 296) \u00ab Croyez que pour moi il est fort p\u00e9nible de vous apprendre la triste r\u00e9alit\u00e9, et soyez assur\u00e9e, Madame, que j\u2019ai pleur\u00e9 cet ami avec lequel je n\u2019ai eu que de bonnes relations ; il fut regrett\u00e9 aussi bien de ses chefs que de ses camarades et tous nous aimions sa franche ga\u00eet\u00e9 et son caract\u00e8re ouvert. (\u2026) Allons courage Madame et que Dieu vous garde.\u00bb Une lettre de l\u2019aum\u00f4nier, charg\u00e9 de tenir le registre de l\u2019emplacement des s\u00e9pultures du r\u00e9giment, termine le dossier : 16 janvier 1917 p. 301 \u00ab je vous adresse ci-joint le calque de la partie qui vous int\u00e9resse. (\u2026) J\u2019ai tout lieu d\u2019esp\u00e9rer, le connaissant comme l\u2019un de nous tous, qu\u2019il \u00e9tait en r\u00e8gle avec le Bon Dieu. Abb\u00e9 Friesenhauser \u00bb.<br \/>\nDonc un t\u00e9moignage marquant, avec l\u2019expression d\u2019une intimit\u00e9 affective attachante, la formulation individuelle d\u2019une profonde hostilit\u00e9 \u00e0 la guerre et aussi &#8211; l\u2019auteur soulignant souvent le fait que son indignation est partag\u00e9e par ses camarades -, la formulation d\u2019un ressenti collectif dans lequel le \u00ab nous \u00bb devient r\u00e9current pour l\u2019expression de cette souffrance.<\/p>\n<p>Vincent Suard\t\tmai 2017<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le t\u00e9moin Andr\u00e9 Tanquerel est n\u00e9 en Tunisie o\u00f9 son p\u00e8re dirigeait une exploitation agricole. En 1914, il vit loin de sa famille, travaillant dans une imprimerie \u00e0 Levallois. Il tisse des liens d\u2019amiti\u00e9 avec les Thibault chez qui il loge \u00e0 Colombes. 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