{"id":3014,"date":"2017-07-04T10:15:13","date_gmt":"2017-07-04T09:15:13","guid":{"rendered":"http:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/?p=3014"},"modified":"2017-07-04T10:15:13","modified_gmt":"2017-07-04T09:15:13","slug":"courouble-alphonse-1880-1955","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/2017\/07\/04\/courouble-alphonse-1880-1955\/","title":{"rendered":"Courouble, Alphonse (1880-1955)"},"content":{"rendered":"<p>1. Le t\u00e9moin<br \/>\nAlphonse Courouble (1880 \u2013 1955), n\u00e9 \u00e0 Villers Guislain (Nord), est fils de brasseur et brasseur lui-m\u00eame dans la ville du Quesnoy. Huiti\u00e8me d\u2019une famille bourgeoise de dix enfants, il est membre de la Croix-Rouge et organiste de l\u2019\u00e9glise paroissiale. R\u00e9form\u00e9 \u00e0 la suite d\u2019une blessure \u00e0 la jambe, il reste au Quesnoy (Nord) alors que sa femme et ses enfants quittent la ville \u00e0 l\u2019arriv\u00e9e des Allemands. Le journal s\u2019interrompant en ao\u00fbt 1916, on sait seulement qu\u2019il est \u00e9vacu\u00e9 en Belgique \u00e0 la fin du conflit et qu\u2019il ne reprend pas sa brasserie compl\u00e8tement ruin\u00e9e. Il sera ensuite directeur d\u2019\u00e9cole catholique \u00e0 Croix (Nord) puis \u00e0 Orchies (Nord).<br \/>\n2. Le t\u00e9moignage<br \/>\nMichel Decaux, son petit-neveu, a retranscrit le \u00ab journal de guerre d\u2019Alphonse Courouble, brasseur au Quesnoy \u00bb, dans une version non \u00e9dit\u00e9e de 65 pages, illustr\u00e9es de photographies familiales. Le document se pr\u00e9sente sous la forme de notes journali\u00e8res de quelques lignes, \u00e9crites entre le 21 ao\u00fbt 1914 et le 2 ao\u00fbt 1916. Le ton du r\u00e9cit, tr\u00e8s hostile aux Allemands, en fait pour son r\u00e9dacteur une possession dangereuse. Ce document nous a \u00e9t\u00e9 signal\u00e9 par M. Decaux, qui poss\u00e8de l\u2019original, \u00e0 l\u2019occasion du travail sur le journal du poilu Adolphe Courouble, fr\u00e8re d\u2019Alphonse.<br \/>\n3. Analyse<br \/>\nLe journal de guerre d\u2019Alphonse Courouble est un r\u00e9cit fait par un civil de l\u2019occupation d\u2019un gros bourg du Nord par les troupes allemandes, avec la description du comportement des occupants, des \u00e9v\u00e9nements quotidiens et des diverses mis\u00e8res, p\u00e9nuries et humiliations endur\u00e9es par les civils. L\u2019auteur est \u00e0 la fois brasseur, infirmier civil et organiste \u00e0 l\u2019\u00e9glise, c\u2019est une petite notabilit\u00e9 locale. Si son sort para\u00eet au d\u00e9part moins p\u00e9nible que celui d\u2019autres habitants, et surtout que celui des r\u00e9fugi\u00e9s et d\u00e9plac\u00e9s, la r\u00e9quisition des cuivres de sa brasserie finit par le ruiner comme les autres (voir la notice Denisse Albert). Apr\u00e8s avoir longtemps esp\u00e9r\u00e9 \u00eatre \u00e9pargn\u00e9 : \u00ab Va-t-on brasser chez moi ? Ou tout me prendre plus tard, ou encore bien peut-\u00eatre ne touchera-t-on \u00e0 rien. Apr\u00e8s tout ce ne serait pas la peine d\u2019\u00eatre calotin si on devait \u00eatre trait\u00e9 comme le commun du vulgaire. \u00bb (p. 29), son mat\u00e9riel de brasseur est enti\u00e8rement d\u00e9mont\u00e9 et emmen\u00e9 : p. 49 \u00ab Dieu l\u2019a voulu, je suis ruin\u00e9, que sa volont\u00e9 s\u2019accomplisse. \u00bb,  il est \u00e0 la fois r\u00e9sign\u00e9 et indign\u00e9, \u00ab 1125 kg de cuivre. Avec cela les cochons pourront encore tuer quelques-uns des n\u00f4tres. Tas de salauds ! \u00bb Le quotidien des occup\u00e9s est rythm\u00e9 de bruits les plus divers, de nouvelles inv\u00e9rifiables, comme en octobre 1914, p. 17, \u00ab Le docteur Duginant confirme la prise de Metz et Strasbourg et le suicide de 9 officiers allemands, 3 li\u00e9s entre eux. \u00bb,  ou en janvier 1915, p. 25, \u00ab On dit que Douai est repris par les Fran\u00e7ais. On dit qu\u2019une arm\u00e9e bavaroise se serait rendue au roi des  Belges ; Que croire de tout cela ? On en dit tant et on en a tant dit qui n\u2019est jamais arriv\u00e9 ! Quand je verrai les chemin\u00e9es et les toits voler en \u00e9clat, peut-\u00eatre commencerais-je \u00e0 croire \u00e0 l\u2019approche des Fran\u00e7ais. \u00bb. L\u2019\u00e9vocation de la  d\u00e9faite prochaine des Allemands revient aussi souvent, il s\u2019agit de se rassurer et de s\u2019encourager mutuellement: 15 novembre 1915, p. 53, \u00ab Para\u00eet que les Boches sont inquiets sur leur sort. Tant mieux pour nous. Para\u00eet aussi que r\u00e9ellement ils commencent \u00e0 claquer de faim chez eux, du moins leurs journaux ont l\u2019air de le dire et les soldats le disent tout carr\u00e9ment : \u00ab Oh, malheur la guerre ! femmes, enfants, beaucoup fort faim ! \u00bb Heureusement que nous avons le ravitaillement am\u00e9ricain !\u00bb. A. Courouble n\u2019aura de nouvelles de sa femme et de ses enfants, indirectement,  qu\u2019en mai 1915, soit 9 mois apr\u00e8s leur d\u00e9part du Quesnoy. Jules Courouble, un fr\u00e8re fait prisonnier \u00e0 la chute de Maubeuge, permet \u00e0 la famille de garder contact malgr\u00e9 la ligne de front; il peut communiquer, avec des d\u00e9lais assez longs, avec la zone occup\u00e9e, il a droit \u00e0 des cartes de la Croix-Rouge pour \u00e9crire en France. Alphonse apprend en juin 1916 la mort de son fr\u00e8re Adolphe tu\u00e9 en Artois en septembre 1915 (p. 62) \u00ab re\u00e7u une carte de Jules  m\u2019annon\u00e7ant une triste nouvelle : la disparition d\u2019Adolphe  (\u2026) sans cesse je pense \u00e0 lui, \u00e0 cette pauvre Lucienne et \u00e0 ses enfants. Quelle situation pour elle\u2026 Quelle vie. \u00bb<br \/>\nIl d\u00e9teste ses occupants depuis le d\u00e9but : 18 octobre 1914, p. 16, \u00ab le drapeau prussien flotte sur le beffroi. Quelle honte pour nous quand il faut passer en face. Sale loque ; si je pouvais te foutre au fumier. Les Boches chantent \u00e0 la messe de 9 heures. Je ne veux pas y aller pour ne pas me m\u00ealer avec ces gens-l\u00e0. Alice revient tout en pleurs de cette fameuse messe. \u00bb Son journal est sujet, suivant les \u00e9v\u00e9nements, \u00e0 des bouff\u00e9es de col\u00e8re, par exemple \u00e0 l\u2019occasion de l\u2019annonce de civils tu\u00e9s en f\u00e9vrier 1916 \u00e0 Villers-Pol et Orsinval (p.58) \u00ab Grattez le peu de civilisation qui recouvre ces salauds-l\u00e0 et l\u2019on retrouve la brute dans sa hideuse sauvagerie. Il n\u2019y a pas de mots assez forts pour les qualifier. \u00bb En face de cette forte hostilit\u00e9 se pose pour lui la question du pardon chr\u00e9tien, par exemple lorsqu\u2019il \u00e9voque l\u2019\u00e9tat de la maison d\u2019une proche \u00e9vacu\u00e9e, apr\u00e8s le logement de troupes allemandes (p. 58) \u00abQuel tableau ! (\u2026) Toutes les boiseries des placards ont \u00e9t\u00e9 br\u00fbl\u00e9es, saccag\u00e9es, les portes elles-m\u00eames sont d\u00e9fonc\u00e9es, les serrures arrach\u00e9es (\u2026) Oh ces Allemands, comme je les hais de les avoir vus de pr\u00e8s ! Ah non, cent fois jamais de paix avec ces \u00eatres-l\u00e0 ; une haine \u00e9ternelle, oui, et rien que cela. Et pourtant, je dois leur pardonner ! Voil\u00e0 qui est dur, quasi-impossible. \u00bb<br \/>\nLa r\u00e9quisition, d\u00e8s le d\u00e9but de 1915, de tous les jeunes gens de la ville pour servir comme prisonniers civils est durement ressentie, ceux-ci \u00e9tant d\u2019abord enferm\u00e9s pendant un mois dans la caserne du Quesnoy, puis affect\u00e9s \u00e0 des travaux ext\u00e9rieurs. A. Courouble essaie d\u2019aider Fernand, un jeune prot\u00e9g\u00e9 de 18 ans, et s\u2019inqui\u00e8te pour lui \u00ab Pauvre enfant ! Heureusement qu\u2019il est pieux ; cela le consolera un peu dans ses peines. \u00bb (p. 27). Les victimes des Allemands ne sont pas \u00e9gales en terme de traitement, ceci tenant au statut social, \u00e9l\u00e9ment parfaitement int\u00e9gr\u00e9 par l\u2019auteur mais aussi par les occupants : 8 janvier, p. 24, \u00a0\u00ab Je reprends un peu courage, les docteurs allemands laissent entendre qu\u2019ils r\u00e9formeraient le plus possible de jeunes gens bien \u00e9lev\u00e9s, ne voulant pas qu\u2019ils restent m\u00e9lang\u00e9s \u00e0 toute cette clique. \u00bb Cette diff\u00e9rence de traitement se concr\u00e9tise par la promotion de trois jeunes hommes de la bourgeoisie locale \u00e0 la direction du reste du contingent des requis : \u00ab Une petite consolation au milieu de ce deuil g\u00e9n\u00e9ral c\u2019est de savoir 3 de mes gens mieux que les autres. Le Commandant a dit \u00e0 Fernand de choisir 2 jeunes gens pour l\u2019aider [il a \u00e9t\u00e9 nomm\u00e9 \u00ab adjudant des jeunes \u00bb]. Celui-ci aussit\u00f4t a pris M. Dutrieux et M. Demessine. Ils sont \u00e0 trois dans une chambre et ont du feu et un lit alors que les autres sont sur la paille, les malheureux ! On vient chez eux chercher leur manger.  C\u2019est un soldat allemand qui leur sert d\u2019ordonnance.\u00bb (p. 23)<br \/>\nOn a vu les sentiments d\u2019hostilit\u00e9 de l\u2019auteur, mais il sait aussi composer : il se rapproche des sous-officiers qui gardent enferm\u00e9s les jeunes gens, rappelant ainsi \u00abque les relations entre occupants et occup\u00e9s ne peuvent se r\u00e9duire au couple victime \u2013 bourreau \u00bb, pour reprendre la formule de P. Salson dans\u00a0<em>L\u2019Aisne occup\u00e9e<\/em>. A cet \u00e9gard, on peut citer pour finir quelques extraits qui concernent les relations avec le sergent Moltz, responsable des jeunes civils:<br \/>\n14 janvier 1915 \u00ab Le soir rebanquet chez les Cossart avec les deux sergents allemands. \u00bb<br \/>\n15 janvier 1915 \u00abRe rebanquet ce soir chez Demessine. (\u2026) Le sergent Moltz en profite pour s\u2019\u00e9pancher le c\u0153ur dans celui de tante Alice \u00bb<br \/>\nDimanche 17 janvier 1915 \u00ab Bonne surprise en rentrant de la grand\u2019messe. Je trouve mes 3 jeunes gens install\u00e9s chez moi en compagnie du sergent Moltz. Ils ne devaient venir qu\u2019une \u00bd heure mais, tout compte fait, le sergent leur permet de rester pour d\u00eener. (\u2026) Bonne journ\u00e9e qui console un peu nos jeunes gens de la vie de prisonniers. \u00bb<br \/>\n18 f\u00e9vrier 1915 \u00ab Moltz et Bollinger doivent partir dimanche. C\u2019est dommage pour nous tous car ils \u00e9taient on ne peut plus serviables. \u00bb<br \/>\nDimanche 21 f\u00e9vrier 1915 \u00ab Alice remet \u00e0 Moltz leur photo prise la veille. Il a bien gros c\u0153ur en nous disant adieu. On voit qu\u2019il en a plein le dos de la guerre ainsi que tous ses cong\u00e9n\u00e8res du reste. \u00bb<\/p>\n<p>Vincent Suard,\t\tjuin 2017<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>1. Le t\u00e9moin Alphonse Courouble (1880 \u2013 1955), n\u00e9 \u00e0 Villers Guislain (Nord), est fils de brasseur et brasseur lui-m\u00eame dans la ville du Quesnoy. Huiti\u00e8me d\u2019une famille bourgeoise de dix enfants, il est membre de la Croix-Rouge et organiste de l\u2019\u00e9glise paroissiale. 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