{"id":3020,"date":"2017-07-04T20:33:03","date_gmt":"2017-07-04T19:33:03","guid":{"rendered":"http:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/?p=3020"},"modified":"2017-07-04T20:33:03","modified_gmt":"2017-07-04T19:33:03","slug":"courouble-adolphe-1883-1915","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/2017\/07\/04\/courouble-adolphe-1883-1915\/","title":{"rendered":"Courouble, Adolphe (1883-1915)"},"content":{"rendered":"<p>1.\tLe t\u00e9moin<br \/>\nAdolphe Courouble appartient \u00e0 une famille de la moyenne bourgeoisie catholique; il est \u00e0 la mobilisation brasseur \u00e0 Etroeungt (Nord), mari\u00e9, a deux jeunes enfants. Incorpor\u00e9 \u00e0 Cambrai, il est embarqu\u00e9 au Havre le 8 septembre 1914 et d\u00e9barqu\u00e9 \u00e0 La Palice le 11 ;  Il rejoint Mourmelon puis les tranch\u00e9es de Champagne avec le 126\u00e8me RI en octobre 1914. Passant dans la Wo\u00ebvre d\u2019avril \u00e0 juin 1915, il est en secteur pr\u00e8s d\u2019Arras en juillet. Il est tu\u00e9 \u00e0 Neuville-Saint-Vaast le 25 septembre 1915, premier jour de l\u2019offensive (3\u00e8me bataille d\u2019Artois). N\u00e9 dans une famille de 10 enfants, il est le seul de 7 fr\u00e8res \u00e0 avoir \u00e9t\u00e9 tu\u00e9.<br \/>\n2.\tLe t\u00e9moignage<br \/>\nUn premier t\u00e9moignage est constitu\u00e9 par un carnet, renvoy\u00e9 par un camarade \u00e0 la famille, et qui raconte sommairement la campagne d\u2019A. Courouble. Disponible sur le site \u00ab chtimiste \u00bb (journal n\u00b0 10), le document a \u00e9t\u00e9 retranscrit par Etienne Courouble et pr\u00e9sent\u00e9 par Michel Decaux, deux des petits-fils de l\u2019auteur, et il occupe environ 18 pages A4. M. Decaux nous a fourni un second document plus dense, de 187 pages, achev\u00e9 en septembre 2005 pour le 90\u00e8me anniversaire de la mort d\u2019Adolphe. Il regroupe le carnet, une correspondance cons\u00e9quente \u00e9chang\u00e9e avec la famille, et un dossier de lettres li\u00e9 \u00e0 la recherche du corps du soldat tu\u00e9, d\u00e9clar\u00e9 disparu par son unit\u00e9. Adolphe Courouble recopiait soigneusement au revers de son carnet de campagne toutes les lettres re\u00e7ues, et les lettres envoy\u00e9es furent gard\u00e9es par la famille et regroup\u00e9es dans ce recueil. Un exemplaire num\u00e9ris\u00e9 a \u00e9t\u00e9 remis aux A.D. du Nord. Il existe aussi le t\u00e9moignage de sa femme Lucienne Courouble, civile en territoire occup\u00e9,  qui a tenu un journal pendant toute la guerre, et celui de son fr\u00e8re Alphonse Courouble, qui a laiss\u00e9 une chronique de l\u2019occupation au Quesnoy pour les ann\u00e9es 1914 \u00e0 1916 (voir ces deux notices).<br \/>\n3.\tAnalyse<br \/>\nAdolphe Courouble consacrait son temps de libert\u00e9 surtout \u00e0 sa correspondance, et son journal tenu au 126\u00e8me RI est assez succinct. Ce qui transpara\u00eet le plus est la mention r\u00e9p\u00e9t\u00e9e de la souffrance de ne pas avoir de nouvelles de sa famille laiss\u00e9e en zone occup\u00e9e, comme en novembre 1914, p. 7 : \u00ab Toujours pas de nouvelles de Lucienne, que c\u2019est long ! \u00bb On trouve des mentions de lieux, de rel\u00e8ves. Il signale le 15 octobre 1914 : (p. 7) \u00ab Jeudi 15. Beau. On fusille un soldat. Triste \u00e9v\u00e9nement. Partons pour les tranch\u00e9es. \u00bb Le journal d\u00e9crit un quotidien fait de boue et de lassitude. Le 18 mars 1915, l\u2019auteur mentionne avoir re\u00e7u, apr\u00e8s 7 mois d\u2019attente, des nouvelles des siens : \u00abQuelle joie d\u00e9bordante en tout mon \u00eatre ! Oh ma ch\u00e9rie, combien je t\u2019aime et te remercie d\u2019avoir pu arriver \u00e0 me donner ainsi de tes nouvelles. Que ne puis-je faire de m\u00eame ? Tu dois \u00eatre bien anxieuse de mon sort. \u00bb Au total, les carnets montrent qu\u2019il aura en un an 3 fois de courtes nouvelles de sa femme et de ses enfants (2 ans et 6 mois en ao\u00fbt 1914) : le 18 mars 1915, une petite carte le 20 juin et on sait que fin-ao\u00fbt, il est en permission chez des amis qui ont pu recevoir du courrier de la zone occup\u00e9e : il y a pu voir une photographie r\u00e9cente de ses enfants. Il est tu\u00e9 \u00e0 Neuville-Saint-Vaast le 25 septembre 1915 (erreur de date sur la fiche \u00ab Mort pour la France\u00bb), et un mois plus tard, Lucienne \u00e9crit dans son journal le 25 octobre 1915 : \u00ab bonnes nouvelles d\u2019Adolphe: a pass\u00e9 6 jours chez les Fabre au 15 septembre, a re\u00e7u portrait des enfants. \u00bb<br \/>\nSi les carnets sont succincts, les courriers \u00e9chang\u00e9s nous donnent beaucoup plus d\u2019\u00e9l\u00e9ments, les lettres nous montrant \u00e0 la fois le ressenti et les pr\u00e9occupations d\u2019Adolphe au front, mais aussi, \u00e0 travers les nombreux correspondants, l\u2019habitus d\u2019une famille de la moyenne bourgeoisie en guerre.<br \/>\nUn sang d\u2019encre<br \/>\nLes poilus des r\u00e9gions occup\u00e9es par les Allemands n\u2019ont souvent aucune nouvelle des leurs, c\u2019est une souffrance profonde, mais qui laisse en g\u00e9n\u00e9ral peu de traces dans les sources. Le riche corpus de lettres permet ici de montrer l\u2019inqui\u00e9tude qui ronge A. Courouble et les solidarit\u00e9s qui s\u2019organisent avec ses multiples correspondants. Cette angoisse sur le sort des siens est li\u00e9e \u00e0 la situation militaire, la derni\u00e8re mention des siens \u00e9tant une perte de contact, fin ao\u00fbt, dans les d\u00e9sordres li\u00e9s \u00e0 la fuite devant les uhlans: l\u2019inqui\u00e9tude est \u00e9videmment renforc\u00e9e par la relation dans les journaux des \u00ab atrocit\u00e9s allemandes \u00bb. Une lettre de mars 1915 d\u00e9crit bien cet \u00e9tat d\u2019esprit:  6 mars 1915, d\u2019Adolphe \u00e0 Monsieur Gilbert \u00abPourtant, il me serait si doux d\u2019avoir quelques nouvelles de mes chers petits. Tous les jours, je me demande si tous ils n\u2019ont pas trop \u00e0 souffrir de l\u2019invasion ou de quelques mauvais proc\u00e9d\u00e9s de la part des Allemands. Et que de privations ne doivent-ils pas endurer ? Parfois, je pense \u00e0 leur sort et le compare au mien et je vous assure que la comparaison n\u2019est pas en mon honneur. Ne suis-je pas plus heureux qu\u2019eux tous ? Je ne manque de rien en somme. (\u2026) Mais eux, n\u2019ont-ils pas trop \u00e0 souffrir de la m\u00e9chancet\u00e9 germanique ? Mes enfants, ne les ont-ils pas  fait souffrir directement ou indirectement ? Quand on a la relation de la cruaut\u00e9 allemande, ne faut-il pas s\u2019attendre \u00e0 tout ? Enfin je prie Dieu et j\u2019esp\u00e8re qu\u2019il aura piti\u00e9 des miens. \u00bb Sa famille s\u2019organise pour le soutenir: \u00ab Ecrivons-lui et t\u00e2chons de le consoler du mieux que nous pouvons. \u00bb (de son fr\u00e8re G\u00e9ry \u00e0 la famille)\u00bb et sa belle-s\u0153ur Marie-Th\u00e9r\u00e8se essaye de le rassurer, en lui disant que l\u2019absence de nouvelle est partag\u00e9e par tous et que certaines atrocit\u00e9s cit\u00e9es par la presse ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9menties depuis (p. 39).<br \/>\nLa solitude au milieu du groupe<br \/>\nL\u2019auteur a \u00e9voqu\u00e9 souvent dans son journal sa solitude, parmi ceux de ses camarades qui ont  un contact r\u00e9gulier avec leurs proches : \u00ab On se tient pr\u00eat pour une attaque g\u00e9n\u00e9rale. Tous les copains \u00e9crivent chez eux. Que ne puis-je faire de m\u00eame ?\u00bb (20 d\u00e9cembre 1914, p. 10) Il explicite ce sentiment dans une lettre \u00e0 Madame Gilbert en mars 1915 (p. 81) \u00ab Mais l\u2019\u00e9preuve est parfois dure surtout certains soirs o\u00f9 je vois les camarades ouvrir les lettres de leur femme ou quand ils me montrent des cartes o\u00f9 la main incertaine de leurs babys a trac\u00e9 quelques mots. \u00bb Lorsqu\u2019il a enfin des nouvelles des siens, il les partage et pense \u00e0 ceux de ses camarades, nombreux, qui n\u2019en ont pas : (p. 89) \u00ab Il me fallut faire part de la bonne nouvelle \u00e0 mes officiers qui s\u2019int\u00e9ressent \u00e0 moi, \u00e0 mes camarades dont beaucoup, moins heureux, sont encore sans nouvelles de leurs aim\u00e9s. \u00bb<br \/>\nLa religion<br \/>\nLe secours principal apport\u00e9 \u00e0 Adolphe, outre la chaleur du courrier familial, \u00ab C\u2019est si bon de se lire en famille ! On n\u2019appr\u00e9cie gu\u00e8re l\u2019affection en temps ordinaire, mais il faut \u00eatre \u00e9loign\u00e9, expos\u00e9 pour le comprendre. \u00bb (Marie-Th\u00e9r\u00e8se, p. 36), repose dans la religion, aide naturelle pour une famille catholique qui compte un fr\u00e8re pr\u00eatre. L\u2019insistance vient souvent des femmes, comme en t\u00e9moigne son fr\u00e8re Paul (p. 20) \u00ab Soyons comme Marie-Th\u00e9r\u00e8se qui a laiss\u00e9 son mari [Alphonse, au Quesnoy] et sa s\u0153ur, elle a confiance et bon espoir, mais dit-elle, prions beaucoup. \u00bb L\u2019implication passe aussi par des v\u0153ux familiaux, ainsi de Marie-Louise, femme de Jules, un autre fr\u00e8re prisonnier (p. 30), \u00ab Tu sais que Jules et Alphonse ainsi que Paul ont promis de faire b\u00e2tir une chapelle \u00e0 la Sainte-Vierge si les 7 fr\u00e8res se retrouvaient apr\u00e8s la guerre. \u00bb. Lorsque la famille apprend qu\u2019Adolphe a enfin eu des nouvelles, Marie-Louise lui demande (p. 90) : \u00ab Aurais-tu fait une neuvaine efficace ? Si oui, dis-le moi et j\u2019en rendrai compte au Directeur de l\u2019oeuvre. \u00bb. La protection divine est aussi assur\u00e9e par la pri\u00e8re des enfants : (de Marie Th\u00e9r\u00e8se, p. 101)  \u00ab Chaque soir mes petits enfants prient pour leurs oncles et tu as droit \u00e0 un \u00ab ave \u00bb de plus puisque ton r\u00e9giment est davantage en danger. \u00bb<br \/>\nPasser des nouvelles<br \/>\nOn essaye sans succ\u00e8s de contourner les obstacles, d\u2019activer des \u00ab r\u00e9seaux \u00bb (ordres religieux, consulats, notaires, comit\u00e9s de r\u00e9fugi\u00e9s\u2026). Des cartes de l\u2019Union des femmes de France, en lien avec la Croix-Rouge, passent en juin 1915. Jules, un des fr\u00e8res prisonnier de guerre, voit ses cartes achemin\u00e9es, mais elles ne contiennent que quelques mots et peuvent mettre 3 mois \u00e0 arriver. Si on ajoute les nouvelles apport\u00e9es par les r\u00e9fugi\u00e9es expuls\u00e9es par la Suisse (cartes cach\u00e9es ou messages appris par c\u0153ur), on voit qu\u2019en 1915 certains biais peuvent permettre de donner un minimum de nouvelles (\u00ab allons bien \u00bb) dans le sens Nord occup\u00e9 \u2013 France. L\u2019autre direction est plus difficile, mais les occup\u00e9s peuvent esp\u00e9rer recevoir des nouvelles indirectes s\u2019ils ont un proche prisonnier de guerre, les communications sont ainsi relativement ais\u00e9es entre Jules, le fr\u00e8re prisonnier en Allemagne, et sa belle-s\u0153ur Lucienne \u00e0 Etroeungt.<br \/>\nDisparu : mort ? (1915 \u2013 1931)<br \/>\nIls \u00e9taient trois amis du 126\u00e8me RI \u00e0 s\u2019\u00eatre promis mutuellement d\u2019\u00e9crire \u00e0 leur famille s\u2019il leur arrivait quelque chose. La lettre de D\u00e9sir\u00e9 Dubroux, camarade d\u2019Adolphe, \u00e0 Paul Courouble, fr\u00e8re r\u00e9f\u00e9rent, a une formulation non exempte d\u2019ambigu\u00eft\u00e9 : \u00ab malheureusement notre pauvre Adolphe est rest\u00e9 sur le champ de bataille \u00bb. Le d\u00e9p\u00f4t du 126 d\u00e9clare Adolphe disparu. Paul finit par r\u00e9ussir \u00e0 rencontrer D. Dubroux, bless\u00e9 et \u00e9vacu\u00e9 pendant l\u2019action (d\u00e9cembre 1915) et en rend compte : \u00ab Ce n\u2019est qu\u2019hier que j\u2019ai pu voir son camarade. Il a pour ainsi dire la conviction [il ne l\u2019a pas vu directement] qu\u2019Adolphe est mort frapp\u00e9 d\u2019une balle au front entre la 3\u00e8me et la 4\u00e8me tranch\u00e9e que les Fran\u00e7ais avaient pris. (\u2026) \u00ab Quoique Dubroux n\u2019ait plus d\u2019espoir, je dirai : conservez-en un peu, l\u2019on ne conna\u00eet pas les secrets de la providence. \u00bb p. 160. Apr\u00e8s l\u2019armistice, une lettre \u00e0 Lucienne, envoy\u00e9e par un ami de la famille, montre qu\u2019il faut clore le temps long de l\u2019absence de certitude (8 d\u00e9cembre 1918) p. 162 : \u00ab Malheureusement le temps a pass\u00e9 sans apporter aucune nouvelle rassurante et je t\u2019avoue que je finis par ne pas oser conserver une lueur d\u2019espoir. Aujourd\u2019hui, sans pouvoir rien affirmer, je crois que tu dois courageusement t\u2019attendre au pire. Nous avons bien souvent pens\u00e9 \u00e0 toi dans ton malheur et nous te plaignons beaucoup. Heureusement, nous te savons courageuse et croyante ; cela te donnera la force de supporter les calamit\u00e9s qui t\u2019accablent. Tu t\u2019appuieras sur tes enfants qui paraissent beaux et intelligents, et sur tes parents.\u00bb La recherche de la tombe se traduit par de nombreux courriers aux autorit\u00e9s fran\u00e7aises puis anglaises, les r\u00e9ponses n\u00e9gatives s\u2019accumulant. Ce n\u2019est qu\u2019en 1931 que Lucienne apprend que le corps d\u2019Adolphe repose au cimeti\u00e8re \u00ab Nine Elms \u00bb \u00e0 Th\u00e9lus, \u00e0 son emplacement primitif, mais de 1918 \u00e0 1921 il portait le nom de \u00ab Couroubi \u00bb sur les registres, ce qui fait que les Anglais ont toujours donn\u00e9 des r\u00e9ponses n\u00e9gatives. Lorsqu\u2019ils ont modifi\u00e9 le nom en \u00ab Courouble\u00bb en 1921, ils ne l\u2019ont pas signal\u00e9 \u00e0 la famille.<br \/>\nAdolphe Courouble appartenait au groupe de la moyenne bourgeoisie catholique, ensemble surrepr\u00e9sent\u00e9 dans nos sources r\u00e9gionales, \u00e0 cause de l\u2019aisance \u00e0 l\u2019\u00e9crit qui s\u2019y rattache, et de l\u2019importance attach\u00e9e \u00e0 une riche correspondance ou \u00e0 la tenue d\u2019un journal. Cet ensemble de lettres, qui permet une microstoria de l\u2019intime, illustre bien ce th\u00e8me sp\u00e9cifique de l\u2019angoisse du combattant sans nouvelles des siens laiss\u00e9s dans les territoires envahis (voir aussi G. Castelain) ; il serait aussi int\u00e9ressant de conna\u00eetre sur ce point ce qu\u2019ont pu \u00e9prouver des groupes de la r\u00e9gion moins \u00e0 l\u2019aise avec l\u2019\u00e9crit, mineurs et ouvriers par exemple.<\/p>\n<p>Vincent Suard,\t   juin 2017<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>1. Le t\u00e9moin Adolphe Courouble appartient \u00e0 une famille de la moyenne bourgeoisie catholique; il est \u00e0 la mobilisation brasseur \u00e0 Etroeungt (Nord), mari\u00e9, a deux jeunes enfants. 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