{"id":3026,"date":"2017-09-05T11:18:00","date_gmt":"2017-09-05T10:18:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/?p=3026"},"modified":"2017-09-05T11:18:00","modified_gmt":"2017-09-05T10:18:00","slug":"lefort-edouard-1896-1963","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/2017\/09\/05\/lefort-edouard-1896-1963\/","title":{"rendered":"Lefort, Edouard (1896-1963)"},"content":{"rendered":"<p>1 \u2013 Le t\u00e9moin<br \/>\nN\u00e9 \u00e0 Paris, \u00c9douard Lefort est l&rsquo;a\u00een\u00e9 de quatre enfants. Son p\u00e8re tient une confiserie-chocolaterie, rue Notre-Dame-de-Lorette. Apr\u00e8s son certificat d&rsquo;\u00e9tudes, le jeune \u00c9douard travaille dans le magasin de son p\u00e8re comme ouvrier chocolatier-confiseur.<br \/>\nPendant la guerre, son parcours va conna\u00eetre diverses \u00e9tapes : la s\u00e9curit\u00e9 hors des champs de bataille (avril 1915 \u2013 janvier 1917), l&rsquo;arm\u00e9e d&rsquo;Orient (janvier \u2013 avril 1917), et trois ann\u00e9es d&rsquo;hospitalisation en tant que \u00ab gueule cass\u00e9e \u00bb (avril 1917 \u2013 mars 1920).<br \/>\nMobilis\u00e9 en avril 1915, \u00c9douard Lefort commence son instruction militaire dans la Ni\u00e8vre, au 79e RI. \u00c0 partir de d\u00e9cembre 1915, il continue sa formation d&rsquo;\u00e9l\u00e8ve caporal dans un bataillon du 113e RI cantonn\u00e9 dans la Meuse, \u00e0 trente kilom\u00e8tres de la ligne du front, et regrette d&rsquo;\u00eatre d\u00e9sign\u00e9 grenadier. Il creuse des tranch\u00e9es dans le secteur de Vauquois en avril 1916, et dans le secteur de Verdun en juin-juillet.<br \/>\nFin juillet 1916, il int\u00e8gre le 311e RI et s&rsquo;appr\u00eate \u00e0 monter au Mort-Homme (r\u00e9gion de Verdun) en \u00e9tant grenadier, mais un \u00e9coulement \u00e0 l&rsquo;oreille lui permet d&rsquo;\u00eatre \u00e9vacu\u00e9 le 5 ao\u00fbt et d&rsquo;\u00eatre hospitalis\u00e9 jusqu&rsquo;en octobre. Apr\u00e8s un temps de caserne dans le sud-est de la France et un bref passage au 35e RI, il est vers\u00e9 au 3e r\u00e9giment de zouaves en janvier 1917.<br \/>\nCinq jours plus tard, il devient zouave au 2e RMA (r\u00e9giment de marche d&rsquo;Afrique), un r\u00e9giment disciplinaire et r\u00e9giment d&rsquo;attaque qui rejoint l&rsquo;arm\u00e9e d&rsquo;Orient. Les troupes d\u00e9barquent \u00e0 Salonique fin janvier, vont en Albanie sur le front qui fait face aux Bulgares, reviennent en Gr\u00e8ce, partent en Serbie sur le front situ\u00e9 pr\u00e8s de Monastir face aux Allemands. Pendant l&rsquo;attaque du 19 avril, \u00c9douard Lefort est gri\u00e8vement bless\u00e9 aux m\u00e2choires.<br \/>\nD&rsquo;abord soign\u00e9 en Gr\u00e8ce, puis sur un navire-h\u00f4pital faisant partie d&rsquo;un convoi qui ram\u00e8ne 4000 bless\u00e9s en France, il est hospitalis\u00e9 \u00e0 l&rsquo;H\u00f4tel-Dieu de Marseille pendant un peu moins de deux ans et au Val-de-Gr\u00e2ce \u00e0 Paris pendant une ann\u00e9e.<br \/>\n\u00c0 sa sortie d&rsquo;h\u00f4pital en mars 1920, il a retrouv\u00e9 un visage presque normal apr\u00e8s treize op\u00e9rations et gr\u00e2ce au port de la barbe. L&rsquo;arm\u00e9e le d\u00e9clare r\u00e9form\u00e9 et l&rsquo;\u00c9tat lui accorde une pension. Il reprend sa place \u00e0 la confiserie et se marie. Plus tard, lorsque la confiserie doit fermer, il devient encaisseur de primes d&rsquo;assurance \u00e0 Paris, pour la compagnie \u00ab l&rsquo;Urbaine Vie \u00bb. Devenu veuf en 1937, il se remarie l&rsquo;ann\u00e9e suivante. Il d\u00e9c\u00e9dera en 1963 lors d&rsquo;un accident de voiture.<\/p>\n<p>2 \u2013 Le t\u00e9moignage<br \/>\nC&rsquo;est \u00e0 la demande de sa famille qu&rsquo;\u00c9douard Lefort a r\u00e9dig\u00e9 ses Souvenirs de guerre entre 1930 et 1931. Vingt ans plus tard, il a ajout\u00e9 des remarques sur son \u00e9tat de sant\u00e9. L&rsquo;ensemble est \u00e9dit\u00e9 par son petit-fils, Beno\u00eet Lefort, auteur de la pr\u00e9face, tandis que Pierre Lefort, le fils d&rsquo;\u00c9douard, fournit en fin de volume de br\u00e8ves informations sur la vie de son p\u00e8re.<br \/>\nL&rsquo;\u00e9dition se veut fid\u00e8le au cahier manuscrit en reproduisant les photographies, les cartes postales, les plans g\u00e9ographiques, trois lettres d&rsquo;amis ayant lu ce t\u00e9moignage en 1932 et 1933, des extraits de journaux recopi\u00e9s dans le cahier, ainsi que le tableau \u00e9tabli par \u00c9douard Lefort pour r\u00e9capituler ses cantonnements militaires, ses s\u00e9jours en h\u00f4pitaux et ses treize op\u00e9rations. Deux pages du cahier sont visibles.<\/p>\n<p>3 \u2013 Analyse<br \/>\nL&rsquo;int\u00e9r\u00eat de ce t\u00e9moignage, c&rsquo;est bien s\u00fbr celui d&rsquo;une \u00ab gueule cass\u00e9e \u00bb, mais aussi celui d&rsquo;un soldat quittant l&rsquo;infanterie pour rejoindre l&rsquo;arm\u00e9e d&rsquo;Orient avec les \u00ab joyeux \u00bb ou les \u00ab t\u00eates br\u00fbl\u00e9es \u00bb (p. 98), que sont les zouaves.<br \/>\nEn 1915, \u00c9douard Lefort part \u00e0 l&rsquo;arm\u00e9e plein d&rsquo;enthousiasme, d\u00e9sirant \u00eatre un soldat mod\u00e8le. \u00c9voquant ses premiers mois, il \u00e9crit : \u00ab Je fus heureux le jour o\u00f9 j&rsquo;ai tenu pour la premi\u00e8re fois un fusil. Mais ma joie ne fut compl\u00e8te que lorsque je tirai ma premi\u00e8re balle v\u00e9ritable \u00bb (p. 32).<br \/>\nEn f\u00e9vrier 1916, \u00c9douard Lefort regrette la sp\u00e9cialit\u00e9 qui lui est attribu\u00e9e : \u00ab Me voil\u00e0 promu pour \u00eatre grenadier. Ce n&rsquo;est pas pr\u00e9cis\u00e9ment un filon. On parle de couteau de tranch\u00e9e, vrai couteau de boucher, fix\u00e9 dans une gaine, \u00e0 la ceinture du grenadier ; pour se battre au corps \u00e0 corps, quand les grenades font d\u00e9faut \u00bb (p. 47). Il ajoute plus tard : \u00ab Nanti de ces engins [un petit obusier lance-grenade, une cuirasse abdominale], je suis pris d&rsquo;un v\u00e9ritable cafard, le travail du grenadier est vraiment du sale boulot, pourtant je n&rsquo;ai rien de ce que l&rsquo;on appelle un &lt; nettoyeur de tranch\u00e9es ! &gt; \u00bb (p. 78).<br \/>\nEn juillet 1916, apr\u00e8s son passage dans la r\u00e9gion de Verdun, o\u00f9 il a vu au matin l&rsquo;arriv\u00e9e des corps des soldats tu\u00e9s pendant la nuit, il \u00e9crit : \u00ab Il me semble que je sors d&rsquo;un cauchemar, et pourtant qu&rsquo;ai-je vu ? Ayant \u00e0 peine fr\u00f4l\u00e9 cette terrible r\u00e9gion de Verdun \u00bb (p. 67).<br \/>\nEn janvier 1917, \u00c9douard Lefort d\u00e9couvre le 2e RMA : \u00ab J&rsquo;arrivai dans un r\u00e9giment de&#8230; for\u00e7ats ! Tous mes nouveaux camarades \u00e9taient pass\u00e9s en conseil de guerre. Mon caporal avait dix ans de travaux forc\u00e9s, un autre cinq ans, un autre dix, etc. \u00bb (p. 150). Un camarade lui explique : \u00ab Pas en Albanie, mais sur d&rsquo;autres secteurs, les zouaves sont toujours en avant pour attaquer, r\u00e9sultat : de grosses pertes. La guerre se prolongeant, il n&rsquo;y a plus assez de ces vieux zouaves de m\u00e9tier pour alimenter le r\u00e9giment. Obligation de puiser dans l&rsquo;infanterie, nous avons \u00e9t\u00e9 pris au hasard dans un groupe de 400 pour compl\u00e9ter le 2e RMA \u00bb (p. 150-151). M\u00eal\u00e9 aux anciens de Biribi (\u00e9tablissements p\u00e9nitentiaires d&rsquo;Afrique du Nord), il note : \u00ab Le soir, au cantonnement, j&rsquo;ai eu maintes fois l&rsquo;occasion d&rsquo;entendre les r\u00e9cits de la vie des bagnards. La vie que nous menions en Orient \u00e9tait p\u00e9nible, ce n&rsquo;\u00e9tait rien para\u00eet-il avec Biribi, tous les condamn\u00e9s demandaient \u00e0 partir au front \u00bb (p. 152-153).<br \/>\nLe 19 avril 1917, apr\u00e8s la blessure qui vient de le d\u00e9figurer, \u00c9douard Lefort marche vers le poste de secours et croise d&rsquo;autres soldats : \u00ab Oh, avec quels yeux ils me regardent ! des yeux d&rsquo;\u00e9pouvante, faut-il que je sois si affreux ? Et de fait, je sens qu&rsquo;\u00e0 chaque pas mon menton balance, des lambeaux de chair sanguinolente pendent lamentablement. Ma capote est rouge de sang jusqu&rsquo;en bas \u00bb (p. 179). Il a perdu 19 dents, presque tout le maxillaire inf\u00e9rieur, ne peut plus parler, ni manger. Il est nourri au biberon avec du \u00ab lait de poule \u00bb (voir l&rsquo;explication p. 204) et ses nuits sont hant\u00e9es de cauchemars. Il \u00e9crit : \u00ab Je trouve absolument monstrueux les gens qui osent pr\u00e9tendre la guerre&#8230; n\u00e9cessaire pour punir les peuples trop ambitieux. [&#8230;] La guerre est un terrible fl\u00e9au, il faut y passer pour s&rsquo;en rendre compte \u00bb (p. 184).<br \/>\n\u00c0 bord du navire-h\u00f4pital qui le ram\u00e8ne en France, il apprend ce qu&rsquo;il advient des bless\u00e9s d\u00e9c\u00e9d\u00e9s pendant le voyage : \u00ab L&rsquo;enterrement ou plut\u00f4t\u00a0 l&#8217;emmerment\u00a0 est, para\u00eet-il, vite fait : \u00e0 la nuit, on les jette par-dessus bord pour le grand r\u00e9gal des poissons. Quelques jours de plus de voyage et c&rsquo;\u00e9tait le sort qui m&rsquo;\u00e9tait r\u00e9serv\u00e9&#8230; \u00bb (p. 215).<br \/>\nRelatant son d\u00e9barquement \u00e0 Marseille, il note : \u00ab Je ne suis plus qu&rsquo;une loque humaine \u00bb (p. 220). Cependant, quatre mois apr\u00e8s sa blessure, une greffe de chair lui permet de fermer la bouche, de retenir sa salive et de parler, mais son alimentation restera principalement liquide. \u00c9douard Lefort d\u00e9crit les traitements re\u00e7us et parle de ses compagnons de chambre, tous mutil\u00e9s de la face. Il mentionne Auguste, qui n&rsquo;a plus de visage et sera intern\u00e9 dans un asile d&rsquo;ali\u00e9n\u00e9s (p. 241-244). En mars 1919, \u00c9douard Lefort est transf\u00e9r\u00e9 au Val-de-Gr\u00e2ce, \u00e0 Paris. Cet h\u00f4pital infect\u00e9 de rats est surnomm\u00e9 \u00ab Le Val-de-Crasse \u00bb par tous les malades.<\/p>\n<p>\u00c9douard Lefort se souvient \u00e9galement des femmes rencontr\u00e9es : la premi\u00e8re \u00e0 exercer le m\u00e9tier de barbier en avril 1916 (p. 58), les premi\u00e8res conductrices des tramways de Besan\u00e7on en janvier 1917 (p. 96), des Grecques enti\u00e8rement voil\u00e9es (p. 131), des Albanaises mis\u00e9reuses cassant des pierres au bord des routes (p. 134) ; puis, ce sont les infirmi\u00e8res, celle qui le soigne en Gr\u00e8ce et qu&rsquo;il appelle \u00ab ma petite maman d&rsquo;Orient \u00bb (p. 189 et s.), et la jeunesse joyeuse du personnel f\u00e9minin de Marseille (p. 229).<br \/>\n\u00c0 la fin de son cahier, \u00c9douard Lefort a ins\u00e9r\u00e9 une photo du colonel Picot, le pr\u00e9sident des \u00ab Gueules cass\u00e9es \u00bb, et quelques cartes du ch\u00e2teau de Moussy-le-Vieux en Seine-et-Marne, devenu le domaine des \u00ab Gueules cass\u00e9es \u00bb. En 1951, il \u00e9crit : \u00ab J&rsquo;appartiens \u00e0 l&rsquo;Association des mutil\u00e9s de la face n\u00b0 135. De la guerre 14-18, nous \u00e9tions 7000. \u00c0 l&rsquo;heure actuelle, il en manque d\u00e9j\u00e0 la moiti\u00e9, tous fauch\u00e9s vers la cinquantaine&#8230; \u00bb (p. 302).<\/p>\n<p>\u00c9douard Lefort, <em>Souvenirs de guerre d&rsquo;un gueule cass\u00e9e, 1915-1920<\/em>, Pr\u00e9face de Beno\u00eet Lefort, \u00c9ditions Soci\u00e9t\u00e9 des \u00c9crivains, Saint-Denis, 2015, 308 pages.<\/p>\n<p>Isabelle Jeger, septembre 2017<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>1 \u2013 Le t\u00e9moin N\u00e9 \u00e0 Paris, \u00c9douard Lefort est l&rsquo;a\u00een\u00e9 de quatre enfants. Son p\u00e8re tient une confiserie-chocolaterie, rue Notre-Dame-de-Lorette. Apr\u00e8s son certificat d&rsquo;\u00e9tudes, le jeune \u00c9douard travaille dans le magasin de son p\u00e8re comme ouvrier chocolatier-confiseur. 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