{"id":3091,"date":"2018-05-14T10:26:07","date_gmt":"2018-05-14T09:26:07","guid":{"rendered":"http:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/?p=3091"},"modified":"2018-05-14T10:26:07","modified_gmt":"2018-05-14T09:26:07","slug":"hustach-jean-1891-1947","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/2018\/05\/14\/hustach-jean-1891-1947\/","title":{"rendered":"Hustach, Jean (1891-1947)"},"content":{"rendered":"<p>1 \u2013 Le t\u00e9moin<br \/>\nN\u00e9 en 1891 dans une famille de paysans pauvres, Jean Hustach passe ses premi\u00e8res ann\u00e9es \u00e0 Abitain, dans les Basses-Pyr\u00e9n\u00e9es (Pyr\u00e9n\u00e9es-Atlantiques). De 1906 \u00e0 1909, il r\u00e9side \u00e0 Constantine, en Alg\u00e9rie fran\u00e7aise, pour suivre les cours de l&rsquo;Ecole normale d&rsquo;instituteurs, dont le concours d&rsquo;entr\u00e9e \u00e9tait r\u00e9put\u00e9 plus facile qu&rsquo;en France. Il devient instituteur \u00e0 Hippone, en Alg\u00e9rie, pr\u00e8s de B\u00f4ne (Annaba), et apprend l&rsquo;arabe. En octobre 1913, il est appel\u00e9 pour le service militaire au 58e RI. Il choisit l&rsquo;exil, part en Allemagne et enseigne le fran\u00e7ais dans un lyc\u00e9e de D\u00fcsseldorf. En janvier 1914, il est d\u00e9clar\u00e9 d\u00e9serteur.<br \/>\nD\u00e9but juillet 1914, il revient en France et rejoint le 58e RI \u00e0 Avignon. Jug\u00e9 en Conseil de guerre, il est condamn\u00e9 \u00e0 la prison, puis amnisti\u00e9 au d\u00e9but du conflit et int\u00e9gr\u00e9 au 58e RI comme brancardier. En octobre 1915, il re\u00e7oit la Croix de guerre pour son d\u00e9vouement. De juin \u00e0 ao\u00fbt 1916, il est \u00e0 Verdun ; c&rsquo;est l\u00e0 qu&rsquo;il r\u00e9dige son journal. Son d\u00e9vouement lui vaut une deuxi\u00e8me citation. En d\u00e9cembre 1916, il \u00e9pouse sa \u00ab marraine de guerre \u00bb, une institutrice. En janvier 1917, il part avec le 58e RI sur le front d&rsquo;Orient et d\u00e9barque en Gr\u00e8ce. En juin 1918, il est rapatri\u00e9 pour cause de paludisme.<br \/>\nD\u00e9mobilis\u00e9 en ao\u00fbt 1919, il continue sa carri\u00e8re d&rsquo;instituteur en France, devient inspecteur du primaire, puis directeur d&rsquo;Ecole normale, assumant cette fonction en France, en Afrique du Nord, en Martinique. En mai 1946, il est nomm\u00e9 directeur de l&rsquo;Ecole normale de Pau, dans son d\u00e9partement natal. Il meurt l&rsquo;ann\u00e9e suivante \u00e0 56 ans.<\/p>\n<p>2 \u2013 Le t\u00e9moignage<br \/>\nLe journal manuscrit de Jean Hustach est constitu\u00e9 de feuillets d\u00e9tach\u00e9s d&rsquo;un carnet et de feuilles volantes. Le 1er juillet 1916, il note : \u00ab Mon journal est parti, je suis bien content, j&rsquo;ai jou\u00e9 un bon tour \u00e0 la censure en le faisant partir par un permissionnaire. \u00bb Gr\u00e2ce \u00e0 cet ami, il put exp\u00e9dier vers l&rsquo;arri\u00e8re, en toute s\u00e9curit\u00e9, les pages \u00e9crites en juin.<br \/>\nEn d\u00e9cembre 1918, le texte de son journal fut dactylographi\u00e9. L&rsquo;ann\u00e9e suivante, Jean Hustach, qui militait pour la d\u00e9fense de l&rsquo;occitan, fit para\u00eetre en langue b\u00e9arnaise quelques extraits de son journal dans la revue <em>Reclams de Biarn e Gascougne<\/em>, aux num\u00e9ros de janvier et juillet 1919.<br \/>\nEn d\u00e9cembre 2015, Fran\u00e7oise Appel a transmis le t\u00e9moignage de son p\u00e8re \u00e0 Jean-No\u00ebl Jeanneney apr\u00e8s avoir \u00e9cout\u00e9 \u00e0 la radio l&rsquo;une de ses \u00e9missions, Concordance des temps, sur France Culture. Convaincu de l&rsquo;int\u00e9r\u00eat du document, Jean-No\u00ebl Jeanneney s&rsquo;est charg\u00e9 de le faire publier et de r\u00e9diger l&rsquo;introduction. L&rsquo;\u00e9dition comprend un dossier historique r\u00e9alis\u00e9 par Arnaud Carobbi, deux plans cartographiques et plusieurs photographies, dont l&rsquo;une reproduit une page du journal.<\/p>\n<p>3 &#8211; Analyse<br \/>\nPour Jean-No\u00ebl Jeanneney, Jean Hustach est l&rsquo;un de ces nombreux instituteurs pacifistes et antimilitaristes d&rsquo;avant-guerre. Il est \u00e9galement franc-ma\u00e7on, comme le r\u00e9v\u00e8lent les trois points plac\u00e9s en triangle sur la derni\u00e8re page de son journal.<br \/>\nCelui-ci commence le 8 juin 1916 et finit le 19 ao\u00fbt suivant. Apr\u00e8s un cantonnement dans les bois de Nix\u00e9ville (pr\u00e8s de Verdun) et un s\u00e9jour \u00e0 la citadelle de Verdun, Jean Hustach rejoint le bois d&rsquo;Haudromont (pr\u00e8s de Thiaumont et Douaumont), face au \u00ab Ravin de la mort \u00bb, o\u00f9 il reste du 5 au 22 juillet. Il passe quelques jours de r\u00e9serve dans la tranch\u00e9e de Lens (au sud de Bras), puis remonte dans le bois de Naw\u00e9, du 31 juillet au 16 ao\u00fbt.<br \/>\nEn tant que brancardier, il doit aller chercher les bless\u00e9s, souvent de nuit, et les transporter vers un poste de secours tout en risquant de se faire tuer. Il doit ramener des morts et les enterrer, creuser des tranch\u00e9es ou des latrines. Bien que sa compagnie n&rsquo;ait pas eu \u00e0 livrer de combat, il lui faut supporter les bombardements incessants, la mort omnipr\u00e9sente, la faim, la soif, la crasse, l&rsquo;\u00e9puisement physique et moral, et attendre l&rsquo;heure de la rel\u00e8ve.<\/p>\n<p>Le 19 ao\u00fbt 1916, apr\u00e8s avoir lu le journal de Jean Hustach, un ami soldat lui reproche de s&rsquo;\u00eatre \u00ab trop attach\u00e9 au d\u00e9tail et d&rsquo;avoir fait un journal comme pourrait en faire le premier venu. \u00bb (p. 81). Il r\u00e9pond : \u00ab Mais, premi\u00e8rement, pour moi, ce journal, compris de cette mani\u00e8re, a beaucoup plus de valeur comme souvenir. Deuxi\u00e8mement j&rsquo;aurais \u00e9t\u00e9 incapable d&rsquo;analyser pendant ces mois. J&rsquo;ai tr\u00e8s mal not\u00e9 m\u00eame, et tr\u00e8s incompl\u00e8tement ; il m&rsquo;aurait aussi fallu un appareil photographique. \u00bb (p. 81).<br \/>\nCent ans plus tard, ce qui ressort de ce bref journal, c&rsquo;est l&rsquo;expression d&rsquo;une voix \u00ab originale et forte \u00bb (cf. J.-N. Jeanneney, p. 11), c&rsquo;est le t\u00e9moignage sobre et intense d&rsquo;un pacifiste ayant v\u00e9cu en Allemagne. Il faudrait citer de nombreux passages ; en voici quelques-uns.<\/p>\n<p>&#8211; Le 24 juin : \u00ab Je n&rsquo;\u00e9cris plus de lettres, car tout est censur\u00e9. [\u2026] Je rage, jamais je m&rsquo;\u00e9tais senti une col\u00e8re aussi forte ; et jamais je n&rsquo;avais \u00e9prouv\u00e9 une haine plus puissante contre la guerre, contre ceux qui la font faire et contre ceux qui l&rsquo;acceptent. \u00bb<\/p>\n<p>&#8211; Le 29 juin : \u00ab Les d\u00e9bris du 106e sont donc revenus, couverts de boue des pieds \u00e0 la t\u00eate ; il reste encore de l&rsquo;\u00e9nergie dans certains regards ; la plupart, cependant, sont compl\u00e8tement abrutis ; ils \u00e9taient 1 300 ou 1 400 et sont revenus 3 ou 400, en comptant les embusqu\u00e9s (chasseurs alpins) [\u2026]. \u00bb<\/p>\n<p>&#8211; Le 4 juillet : \u00ab Nous montons donc au bois d&rsquo;Haudromont, pr\u00e8s de Thiaumont ; \u00e7a barde par l\u00e0 ; on ne peut pas se rendre compte de ce que contient d&rsquo;euph\u00e9misme \u00ab \u00e7a chauffe \u00bb ; c&rsquo;est toute l&rsquo;horreur de la guerre exprim\u00e9e de fa\u00e7on \u00e0 ne pas effrayer ces messieurs et ces dames qui sont bien d\u00e9cid\u00e9s \u00e0 nous faire aller jusqu&rsquo;au bout. \u00bb<\/p>\n<p>&#8211; Le 12 juillet : \u00ab Hier encore toute la ligne a \u00e9t\u00e9 bombard\u00e9e, on n&rsquo;entendait parler que de morts, de bless\u00e9s, de cagnas d\u00e9molies. Et, depuis ce matin, les 305 nous pleuvent \u00e0 c\u00f4t\u00e9 ; nous n&rsquo;avons pas encore pu sortir de la section. J&rsquo;ai une soif qui me d\u00e9vore ; Testu est \u00e0 dix m\u00e8tres, mais je ne peux pas y aller ; c&rsquo;est une pluie continuelle de pierres, d&rsquo;\u00e9clats ; les cadavres sont d\u00e9terr\u00e9s, le terrain boulevers\u00e9. Ma t\u00eate r\u00e9sonne douloureusement, mes oreilles tintent ; j&rsquo;ai risqu\u00e9 un coup d&rsquo;oeil en dehors du trou : j&rsquo;ai vu un cadavre d\u00e9terr\u00e9. [&#8230;] Pas de mots pour exprimer ces horreurs. \u00bb<\/p>\n<p>&#8211; Le 15 juillet : Je viens de lire un article de fou sign\u00e9 g\u00e9n\u00e9ral Percin ; c&rsquo;est toute la th\u00e9orie de Jaur\u00e8s qu&rsquo;il reprend et qu&rsquo;il fait sienne. [\u2026] Non, il ne faut pas de nation arm\u00e9e, il ne faut pas d&rsquo;arm\u00e9e, pas plus qu&rsquo;il ne faut confier le pouvoir \u00e0 un seul homme si on veut conserver la libert\u00e9 individuelle. [\u2026] Il ne faut pas d&rsquo;arm\u00e9e, si faible soit-elle, puisque nous ne voulons plus de guerre. \u00bb<\/p>\n<p>&#8211; Le 26 juillet : \u00ab F\u00e9licitations du g\u00e9n\u00e9ral de division \u00e0 notre compagnie (je reste perplexe et me pose dix-huit points d&rsquo;interrogation) ! On t\u00e2chera de d\u00e9dommager les survivants de leurs \u00e9motions par une bonne distribution de m\u00e9dailles. Je n&rsquo;y vois pas d&rsquo;inconv\u00e9nients, pourvu qu&rsquo;on ne revienne pas, bon Dieu, pourvu qu&rsquo;on s&rsquo;en aille de cet enfer. L&rsquo;opinion g\u00e9n\u00e9rale est que les divisions de Verdun doivent avoir perdu la moiti\u00e9 de leurs effectifs avant d&rsquo;\u00eatre relev\u00e9es. Je ne l&rsquo;ai pas entendu dire cent fois, mais mille fois, et d&rsquo;ailleurs les faits sont l\u00e0. Ne vaudrait-il pas mieux mourir d\u00e8s lors une bonne fois que de souffrir un pareil martyre ? \u00bb<\/p>\n<p>&#8211; Le 2 ao\u00fbt : \u00ab Nous avons enterr\u00e9 les six morts sur place. Ce n&rsquo;\u00e9tait qu&rsquo;une bouillie informe de morceaux de chair, de v\u00eatements, de terre et d&rsquo;obus. Tous de braves gens, tous des paysans. \u00bb<\/p>\n<p>&#8211; Le 12 ao\u00fbt : \u00ab Une section du 48e est avec nous ; ils ont touch\u00e9 des vivres de r\u00e9serve pour six jours ; six jours \u00e0 crever de faim. Trente biscuits \u00e0 cinq pour un jour ; \u00e7a et un peu d&rsquo;eau, c&rsquo;est merveilleux ! Ils sont l\u00e0 pour les attaques ; ils se forment ; c&rsquo;est la troisi\u00e8me fois qu&rsquo;ils viennent ici. Il y a de quoi perdre la t\u00eate ; s&rsquo;ils s&rsquo;en sauvent une fois, quand le r\u00e9giment est reform\u00e9, ils vont de nouveau dans l&rsquo;enfer. Bref, c&rsquo;est le sacrifice devant lequel on ne peut reculer, auquel on n&rsquo;\u00e9chappe pas. [\u2026] Je me suis terr\u00e9 dans mon abri comme un chien malade \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e de voir partir ces pauvres gens de Bretagne et, si j&rsquo;avais os\u00e9, je les aurais embrass\u00e9s tous ; et j&rsquo;avais une envie de pleurer ! [\u2026] Je comprends maintenant pourquoi on les a fait monter avec des vivres de r\u00e9serve et sans sac. C&rsquo;est trop ! Voil\u00e0 des gars qui ont fait la Cote 304 et autres et qui vont claquer demain matin devant Fleury. [\u2026] Nous sommes men\u00e9s par une bande d&rsquo;assassins. [\u2026] Apr\u00e8s-demain le communiqu\u00e9 dira : \u00ab Nous avons l\u00e9g\u00e8rement progress\u00e9 en avant de Fleury \u00bb \u2026 Je ne sais pas ce qui me retient de passer chez les Boches, \u00e0 cet instant m\u00eame [&#8230;]. \u00bb<\/p>\n<p>Jean Hustach, <em>Brancardier \u00e0 Verdun. Journal in\u00e9dit \/ juin-ao\u00fbt 1916<\/em>, Pr\u00e9sent\u00e9 et \u00e9tabli par Jean-No\u00ebl Jeanneney, Dossier Arnaud Carobbi, Editions Portaparole, Arles, Collection I venticinque, 2016, 115 pages.<\/p>\n<p>Isabelle Jeger, mai 2018<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>1 \u2013 Le t\u00e9moin N\u00e9 en 1891 dans une famille de paysans pauvres, Jean Hustach passe ses premi\u00e8res ann\u00e9es \u00e0 Abitain, dans les Basses-Pyr\u00e9n\u00e9es (Pyr\u00e9n\u00e9es-Atlantiques). 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