{"id":3150,"date":"2019-01-08T10:33:36","date_gmt":"2019-01-08T09:33:36","guid":{"rendered":"http:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/?p=3150"},"modified":"2019-01-08T16:22:50","modified_gmt":"2019-01-08T15:22:50","slug":"prudhon-joseph-1888-1952","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/2019\/01\/08\/prudhon-joseph-1888-1952\/","title":{"rendered":"Prudhon, Joseph (1888-1952)"},"content":{"rendered":"<p>1. Le t\u00e9moin<br \/>\nJoseph Prudhon, n\u00e9 dans le Jura, vit \u00e0 la mobilisation \u00e0 Saint-Denis (Seine) o\u00f9, jeune mari\u00e9, il exerce la profession de wattman. Apr\u00e8s-guerre, il sera chauffeur de bus aux T.C.R.P. (R.A.T.P. depuis 1949). Ses  diff\u00e9rentes affectations ne sont pas \u00e9tablies avec certitude, mais il fait toute la guerre dans l\u2019artillerie. Il semble qu\u2019il serve au 104e RA jusqu\u2019en mars 1915, au 9e d\u2019Artillerie \u00e0 pied ensuite, et il pr\u00e9cise \u00eatre pass\u00e9 au \u00ab 304e d\u2019artillerie \u00bb en mars 1918. Pendant le conflit, il est successivement servant de batterie, t\u00e9l\u00e9phoniste puis ordonnance d\u2019officier, charg\u00e9 des soins aux chevaux. L\u2019auteur appartient \u00e0 une fratrie de quatre gar\u00e7ons et un de ses fr\u00e8res est tu\u00e9 en 1918 ; un fr\u00e8re de sa femme a \u00e9t\u00e9 tu\u00e9 \u00e0 l\u2019ennemi \u00e0 Ypres en 1914.<br \/>\n2. Le t\u00e9moignage<br \/>\nLe <em>Journal d\u2019un soldat 1914-1918<\/em>, sous-titr\u00e9 \u00ab Recueil des mis\u00e8res de la Grande Guerre \u00bb, de Joseph Prudhon, a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9 en 2010 (L\u2019Harmattan, M\u00e9moires du XXe si\u00e8cle, 308 pages). Eunice et Michel Vouillot, petits-enfants de l\u2019auteur, ont retranscrit fid\u00e8lement des carnets qui tiennent dans cinq petits cahiers, r\u00e9dig\u00e9s avec une \u00e9criture serr\u00e9e. L\u2019ensemble est illustr\u00e9 de photographies diverses, \u00e9trang\u00e8res au manuscrit d\u2019origine. Les notations dans les carnets sont concises, et tiennent en g\u00e9n\u00e9ral en quelques lignes chaque jour.<br \/>\n3. Analyse<br \/>\nLa tonalit\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale des carnets de J. Prudhon est sombre, le moral est souvent bas, et la r\u00e9currence des formules du type \u00ab je m\u2019ennuie \u00bb ou \u00ab j\u2019ai le cafard \u00bb est telle que l\u2019on finit par se demander si le carnet ne joue pas un r\u00f4le th\u00e9rapeutique, et si le sujet n\u2019est pas r\u00e9ellement d\u00e9pressif, c\u2019est-\u00e0-dire ici plus que \u00ab la moyenne \u00bb dans des circonstances \u00e9quivalentes. En effet, au d\u00e9but de la guerre, ce soldat est r\u00e9ellement expos\u00e9 \u00e0 la contre-batterie, puis, avec son poste de t\u00e9l\u00e9phoniste, il lui faut r\u00e9parer les fils sous le feu ;  pourtant, ensuite, ses fonctions d\u2019ordonnance et de gardien des chevaux d\u2019officier le pr\u00e9servent du danger commun aux fantassins, mais ce \u00ab filon \u00bb ne semble pas pour longtemps \u00e9pargner son moral. J. Prudhon  mentionne souvent son humeur noire, et les permissions appr\u00e9ci\u00e9es aupr\u00e8s de sa jeune femme d\u00e9clenchent logiquement, au retour, de tr\u00e8s fortes crises de cafard.<br \/>\nEn octobre 1914, en secteur \u00e0 Ambl\u00e9ny derri\u00e8re Vingr\u00e9, il signale que deux soldats du 104e d\u2019artillerie ont \u00e9t\u00e9 fusill\u00e9s pour avoir d\u00e9sert\u00e9 et s\u2019\u00eatre mis en civil (en fait des territoriaux du 238e  RI, cf. Denis Rolland). D\u00e8s d\u00e9cembre, les mentions de d\u00e9couragement commencent (p. 53) \u00ab on s\u2019ennuie pas mal, quelle triste vie \u00bb ; son passage \u00e0 la fonction de t\u00e9l\u00e9phoniste est appr\u00e9ci\u00e9, mais les \u00e9checs fran\u00e7ais entre Trouy (pour Crouy) et Soissons en janvier 1915, ajout\u00e9s \u00e0 la mort de son beau-fr\u00e8re, le minent:<br \/>\n&#8211; \u00ab 14 janvier 1915: cela devient long et n\u2019avance gu\u00e8re<br \/>\n&#8211; 15 janvier : le cafard (\u2026)<br \/>\n&#8211; 16 janvier : au t\u00e9l\u00e9phone \u00e0 la batterie, je m\u2019ennuie, je m\u2019ennuie, je n\u2019ai rien re\u00e7u de ma Finette [sa femme], quand donc finira ce cauchemar ? \u00bb<br \/>\nArriv\u00e9 au 9\u00e8me d\u2019artillerie \u00e0 pied de Belfort, il se plaint de mani\u00e8re r\u00e9currente de la nourriture : de mars \u00e0 juillet 1915, il souligne que le pain est moisi, et la viande rare ou avari\u00e9e. Il en rend responsable son officier, le capitaine F. Il explose le 24 mai (p. 73) \u00ab Nous sommes nourris comme des cochons. Les sous-offs ne peuvent plus nous commander, nous ne voulons plus rien faire tant que nous serons aussi mal nourris. Nous rousp\u00e9tons comme des anarchistes, nous en avons marre, plus que marre. \u00bb La situation ne s\u2019arrange pas en juin, il est exempt\u00e9 de service pour un furoncle, et il dit que ce sont des dartres qui \u00ab\u00a0tournent au mal \u00bb \u00e0 cause de la mauvaise eau infect\u00e9e, et il attribue des malaises au pain moisi : \u00ab Pendant ce temps-l\u00e0, nos officiers mangent bien et gagnent de l\u2019argent, ils sont gras comme des cochons et nous regardent comme des b\u00eates, pires que des chiens.\u00bb La situation ne s\u2019am\u00e9liore qu\u2019en juillet, gr\u00e2ce semble-t-il \u00e0 la mutation de l\u2019officier d\u00e9test\u00e9 (p.80) \u00abNous sommes mieux nourris depuis que nous avons r\u00e9clam\u00e9 (\u2026) on voit que le lieutenant K. a pris le commandement de la batterie \u00e0 la place de F., le bandit. \u00bb. Il d\u00e9crit l\u2019offensive de Champagne (25 septembre 1915) vue depuis les batteries d\u2019artillerie, puis quitte son poste de t\u00e9l\u00e9phoniste en octobre : son travail jusqu\u2019en 1918 sera essentiellement de soigner des chevaux d\u2019officiers, de les accompagner, et de faire fonction de planton ou d\u2019ordonnance.<br \/>\nIl insiste sur la joie qu\u2019il a \u00e0 partir pour sa premi\u00e8re permission, qui arrive tr\u00e8s tard (d\u00e9cembre 1915) \u00ab Quelle joie enfin, je pars voir ma ch\u00e9rie, apr\u00e8s dix-sept mois de guerre \u00bb. A son retour, son sommeil est agit\u00e9, il r\u00eave \u00ab \u00e0 sa Jolie \u00bb : \u00ab j\u2019attrape le copain \u00e0 grosse brass\u00e9e, il se demande ce que je lui veux. \u00bb Apr\u00e8s le retour de sa permission suivante, l\u2019auteur restera sur ses gardes  (p.189) : \u00ab Nous couchons les deux Adolphe Roucheaux, pourvu que je ne r\u00eave pas \u00e0 ma Finette, je tomberais sur un bec de gaz. \u00bb Le retour de chaque permission voit une nette aggravation des crises de cafard, et J. Prudhon explose de nouveau dans une longue mention le 26 janvier 1916 (p. 113) : \u00ab Je suis d\u00e9gout\u00e9 de la vie, si on savait que cela dure encore un an, on se ferait sauter le caisson (\u2026) injustices sur injustices, les sous-off et officiers qui paient le vin \u00e0 0,65 et nous qui ne gagnons que 0,25, nous le payons 16 \u00e0 17 sous. C\u2019est affreux, vivement la fin, vivement. (\u2026) Tant que tous ces gros Messieurs [il vient d\u2019\u00e9voquer les usines des profiteurs de la guerre] n\u2019auront pas fait fortune, la guerre durera et ne cessera pas jusqu\u2019\u00e0 ce jour. C\u2019est la ruine et le malheur du pauvre bougre.\u00bb  Son unit\u00e9 est engag\u00e9e \u00e0 Verdun \u00e0 l\u2019\u00e9t\u00e9 1916 ; \u00e0 partir de cette p\u00e9riode, son propos mentionne de plus en plus des informations nationales et internationales prises dans les journaux, il est bien inform\u00e9 car c\u2019est lui qui va \u00e0 l\u2019arri\u00e8re chercher la presse pour son unit\u00e9 (parfois deux cents exemplaires). Il signale deux suicides le 10 juillet (p. 146) \u00ab encore un qui se suicide \u00e0 notre batterie, cela en fait deux en huit jours, c\u2019est pas mal. \u00bb. Au repos \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de Ch\u00e2teau-Thierry en septembre 1917, il mentionnera encore trois suicides (19 septembre 1917, p. 233) : \u00ab  un type de la premi\u00e8re pi\u00e8ce se pend, et deux autres, dans un b\u00e2timent \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de nous. C\u2019est la crise des pendaisons ! \u00bb, joue-t-il sur une homologie avec la \u00ab Crise des permissions \u00bb ?<br \/>\nAvec la boue de l\u2019automne 1916 dans la Somme, m\u00eame si le danger est \u2013 en g\u00e9n\u00e9ral \u2013 mod\u00e9r\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9chelon, le service des \u00e9curies n\u2019est pas de tout repos (14 d\u00e9cembre 1916, p. 180) : \u00ab j\u2019ai du mal \u00e0 nettoyer mes chevaux, ils sont tous les trois comme des blocs de boue. C\u2019est \u00e9pouvantable et je ne peux plus les approcher ; ils sont comme des lions. \u00bb Dans l\u2019Aisne \u00e0 partir de mars 1917, son secteur supporte, avant l\u2019offensive d\u2019avril, de vifs combats d\u2019artillerie, qui s\u2019ajoutent \u00e0 la pluie m\u00eal\u00e9e de neige. Comme \u00e0 Verdun, il raconte l\u2019attaque du 16 avril vue de l\u2019arri\u00e8re, mais il n\u2019a pas grande compr\u00e9hension des \u00e9v\u00e9nements ; l\u2019\u00e9chec global des op\u00e9rations ne lui appara\u00eet que le 23 avril. Et c\u2019est le 26 qu\u2019il note : \u00ab l\u2019attaque n\u2019a \u00e9t\u00e9 qu\u2019un terrible four. \u00bb Il \u00e9voque les interpellations dans la presse \u00e0 propos du 16 avril : \u00ab Au bout de trois ans, c\u2019est malheureux d\u2019\u00eatre conduits par des vaches pareilles [les g\u00e9n\u00e9raux ? le gouvernement ?] qui empochent notre argent et nous font casser la figure. \u00bb Le 30 mai, il d\u00e9crit \u00e0 Fismes des poilus qui chantent la Carmagnole et l\u2019Internationale \u00e0 tue-t\u00eate et de tous les c\u00f4t\u00e9s. Il \u00e9voque aussi un front de l\u2019Aisne tr\u00e8s actif de juin \u00e0 ao\u00fbt 1917 (p. 226) : \u00ab Les Allemands d\u00e9clenchent un tir d\u2019artillerie terrible \u00e0 une heure, sur la c\u00f4te de Madagascar, jusqu\u2019au plateau de Craonne. Toute la c\u00f4te est en feu et noire de fum\u00e9e. Quel enfer dans ce coin ! Vivement qu\u2019on se barre. \u00bb<br \/>\nLa tonalit\u00e9 sombre continue lors de la poursuite de 1918, elle est accentu\u00e9e par la nouvelle de la mort de son fr\u00e8re en octobre. Le 9 novembre, il d\u00e9crit des civils lib\u00e9r\u00e9s dans les Ardennes, insiste sur leur pauvret\u00e9 et leur maigreur. Si le 11 novembre est appr\u00e9ci\u00e9 \u00e0 sa juste valeur \u00ab Quel beau jour pour tout le monde, on est fou de joie \u00bb, un naturel pessimiste revient rapidement lors de cheminements fatigants en Belgique puis avec le retour dans l\u2019Aisne, J. Prudhon en a assez (26 novembre 1918, p. 296) : \u00abVivement la fuite de ce bandit de m\u00e9tier de fain\u00e9ants, m\u00e9tier d\u2019idiotie. C\u2019est affreux, il y a de quoi devenir fou. \u00bb. Le 10 d\u00e9cembre 1918, la pluie qui tombe sur un village de l\u2019Aisne ne l\u2019inspire gu\u00e8re (p. 297) : \u00ab Il pleut : un temps \u00e0 mourir d\u2019ennui. C\u2019est affreux. Les femmes du pays s\u2019engueulent comme des femmes de maison publique, elles se traitent de ce qu\u2019elles sont toutes : de restes de Boches ! Quel pays pourri ! \u00bb Le carnet se termine apr\u00e8s quelques mentions plus neutres le 26 d\u00e9cembre 1918.<br \/>\nDans les courtes citations propos\u00e9es, on n\u2019a pas insist\u00e9 sur les passages neutres ou parfois optimistes \u2013 il y en a de nombreux &#8211;  mais il reste que la tonalit\u00e9 globale est sombre : alors, caract\u00e8re d\u00e9pressif et introversion complaisante ou hostilit\u00e9 r\u00e9fl\u00e9chie \u00e0 la guerre ? Certainement un peu des deux, mais la critique r\u00e9currente des officiers, l\u2019allusion au fait que ceux-ci gagnent bien leur vie et l\u2019id\u00e9e que la guerre arrange des entit\u00e9s sup\u00e9rieures qui ont int\u00e9r\u00eat \u00e0 sa poursuite donnent \u00e0 ce t\u00e9moignage l\u2019aspect global d\u2019une d\u00e9nonciation formul\u00e9e avec un caract\u00e8re de classe r\u00e9current : ce sont toujours ceux d\u2019en haut qui oppriment ceux d\u2019en bas. Il exprime cette r\u00e9volte avec encore plus de force le 13 f\u00e9vrier 1918 (p. 256), avec il est vrai 39\u00b0 de fi\u00e8vre;  il est, dit-il, malade sur la paille, \u00e0 tous les vents : \u00ab Si, au moins, la terre se retournait avec tout ce qu\u2019elle porte, la guerre et les mis\u00e8res, au moins, seraient finies pour les martyrs, et les plaisirs aussi pour nos bourreaux, nos assassins. \u00bb<br \/>\nVincent Suard, d\u00e9cembre 2018<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>1. 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