{"id":3178,"date":"2019-06-19T10:12:49","date_gmt":"2019-06-19T09:12:49","guid":{"rendered":"http:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/?p=3178"},"modified":"2019-06-19T10:12:49","modified_gmt":"2019-06-19T09:12:49","slug":"lefebvre-jeanne-1876-1924","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/2019\/06\/19\/lefebvre-jeanne-1876-1924\/","title":{"rendered":"Lefebvre, Jeanne (1876-1924)"},"content":{"rendered":"<p>1.\tLe t\u00e9moin<br \/>\nJeanne Lefebvre, n\u00e9e Choquet en 1876, fait partie d\u2019une famille de la bourgeoisie de Saint-Andr\u00e9 (Nord), un faubourg de la ville de Lille. Elle est l\u2019\u00e9pouse de Charles Lefebvre, (1869-1953), artiste poss\u00e9dant un prosp\u00e8re atelier de typographie sis rue de B\u00e9thune \u00e0 Lille. De leur mariage en 1898 sont n\u00e9s Andr\u00e9 (1899), Charles (1901) et Denise (1903). Isol\u00e9e avec ses trois grands enfants en ao\u00fbt 1914 apr\u00e8s le d\u00e9part de son mari, dont elle reste longtemps sans nouvelles, elle vit les quatre ann\u00e9es d\u2019occupation \u00e0 Saint-Andr\u00e9, refusant d\u2019envisager l\u2019\u00e9vacuation en France libre via la Suisse, \u00e0 cause de sa ch\u00e8re maison, mais surtout de ses deux gar\u00e7ons, consign\u00e9s par l\u2019occupant. La famille est \u00e0 nouveau r\u00e9unie en d\u00e9cembre 1918, mais Jeanne meurt pr\u00e9matur\u00e9ment d\u2019une rupture d\u2019an\u00e9vrisme \u00e0 48 ans le 25 d\u00e9cembre 1924.<br \/>\n2.\tLe t\u00e9moignage<br \/>\n<em>Moi, Jeanne, mon journal intime sous l\u2019occupation<\/em> a paru aux \u00e9ditions Jourdan (2016, 351 pages). Monique Marissal, la petite-fille de Jeanne Lefebvre, a montr\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9crivain Francis Arnould ces cahiers \u00e9crits pendant la Grande Guerre, et celui-ci les a mis en forme avec un grand souci de fid\u00e9lit\u00e9. Il s\u2019agit de 4 cahiers d\u2019\u00e9colier de diff\u00e9rents formats, avec une \u00e9criture et une orthographe de qualit\u00e9. F. Arnoult nous a appris (mai 2018) qu\u2019il \u00ab s\u2019\u00e9tait content\u00e9 de recopier et de mettre en page sans modifier quoi que ce soit au texte \u00bb, d\u00e9marche pr\u00e9cieuse pour l\u2019historien. L\u2019ouvrage commence par une \u00e9vocation de la famille \u00e0 la Belle Epoque (p. 7 \u00e0 16),  suivent le journal proprement dit (p. 17 \u00e0 338), un \u00e9pilogue fort utile (p. 339) et enfin des reproductions de dessins et croquis de Charles Lefebvre.<br \/>\n3.\tAnalyse<br \/>\nLe journal commence le 15 janvier 1915, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 partir du moment o\u00f9 pour l\u2019auteure, il \u00e9tait devenu vain d\u2019esp\u00e9rer communiquer avec son mari de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du front. En effet, et c\u2019est la grande originalit\u00e9 de ce journal d\u2019occupation, il se pr\u00e9sente comme une longue communication \u00e0 son mari, c\u2019est une adresse \u00ab \u00e0 ce cher Charles \u00bb, tutoyant l\u2019absent et lui d\u00e9crivant la situation au jour le jour. Ce parti pris de r\u00e9daction rend tr\u00e8s attachant le ton de l\u2019ensemble, les remarques de la diariste \u00e9tant aussi par ailleurs riches de faits. Jeanne Lefebvre est une repr\u00e9sentante de la petite-moyenne bourgeoisie, ma\u00eetresse de maison fi\u00e8re de son int\u00e9rieur, mais elle se retrouve rapidement en difficult\u00e9 mat\u00e9rielle du fait de l\u2019absence de son mari, et se transforme en m\u00e9nag\u00e8re inqui\u00e8te qui doit constamment \u00ab compter \u00bb.<br \/>\nIci quatre th\u00e8mes, pris parmi d\u2019autres possibles ;<br \/>\nCommuniquer<br \/>\nL\u2019absence de nouvelles de son mari mine J. Lefebvre, les plaintes li\u00e9es \u00e0 cette incertitude sont r\u00e9currentes et douloureuses. Elle est jalouse des Allemands qu\u2019elle doit loger (mai 1915) : \u00ab je me morfonds en les observant lire des lettres de quatre pages alors que je reste sans la moindre nouvelle \u00bb (p. 58). Les f\u00eates, les anniversaires, sont rendus lugubres par l\u2019absence, \u00ab Il n\u2019y a pas de f\u00eate sans toi, les jours normalement joyeux deviennent des jours de tristesse \u00bb (p. 88). Elle re\u00e7oit seulement en mai 1916 un signe indirect de vie de son mari, transmis par une connaissance. Mais si elle sait seulement qu\u2019il vit \u00ab de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 \u00bb, elle continue de se ronger les sangs : (d\u00e9cembre 1916) \u00ab et s\u2019il nous avait oubli\u00e9s, et qu\u2019il en aimait une autre ; oh, mon Dieu, ne permettez pas cela, ce serait terrible ! \u00bb (p. 162). L\u2019ann\u00e9e 1917 est meilleure, si l\u2019on peut dire, avec la mention d\u2019une carte de vingt mots de la Croix rouge de Francfort et des nouvelles indirectes re\u00e7ues par des connaissances. Tous les moyens sont mobilis\u00e9s, ainsi en mai 1918, \u00ab j\u2019ai commenc\u00e9 une neuvaine hier \u00e0 Saint-G\u00e9rard avec C\u00e9cile et Denise, pendant neuf lundis, nous devrons dire 9 Pater et 9 Ave pour avoir des nouvelles de notre Charlot. \u00bb Cela semble fonctionner puisqu\u2019en juillet ils re\u00e7oivent des nouvelles de Charles qui dit avoir \u00e9t\u00e9 lib\u00e9r\u00e9 (il \u00e9tait territorial) et bien gagner sa vie. Bien auparavant en 1915, une de ses amies avait appris que son mari se portait bien, son nom figurant dans une liste \u00ab tomb\u00e9e d\u2019un a\u00e9roplane anglais ou fran\u00e7ais \u00bb. En f\u00e9vrier 1915, une voisine lui donne \u00e0 lire des fragments du Petit Parisien et du Matin, mais on ignore comment ils arrivent en zone occup\u00e9e (peut-\u00eatre aussi \u00ab par a\u00e9ro \u00bb). A l\u2019autre extr\u00e9mit\u00e9 du conflit, on apprend avec surprise en juillet 1918 que \u00abMme Berthoux a re\u00e7u un mandat de son mari, elle a \u00e9t\u00e9 toucher 100 francs \u00e0 la kommandantur. Son mari est \u00e0 Billancourt, au parc d\u2019aviation, il doit bien gagner sa vie pour pouvoir lui envoyer de l\u2019argent \u00bb (p. 306). A la m\u00eame \u00e9poque, Roger Staquet-Fourn\u00e9, qui a des relations bien plac\u00e9es dans la grande bourgeoisie industrielle de Lille, s\u2019av\u00e8re incapable malgr\u00e9 ses nombreuses tentatives, de faire passer de l\u2019argent \u00e0 sa m\u00e8re.<br \/>\nS\u2019alimenter<br \/>\nLe journal de cette m\u00e9nag\u00e8re est centr\u00e9 sur les pr\u00e9occupations de ravitaillement, et ce souci devient obsessionnel, avec l\u2019aggravation des r\u00e9quisitions et des p\u00e9nuries au cours de l\u2019occupation. Avec sa situation mat\u00e9rielle fragilis\u00e9e, ce t\u00e9moignage illustre bien des conditions alimentaires maintenant bien \u00e9tudi\u00e9es dans une bibliographie r\u00e9cente (S. Lembr\u00e9, par exemple). Le journal montre \u00e0 cet \u00e9gard l\u2019importance de ce que l\u2019auteure appelle le ravitaillement am\u00e9ricain, apr\u00e8s les p\u00e9nuries du d\u00e9but de 1915 : (septembre 1915) \u00ab Nous sommes toujours bien approvisionn\u00e9s par l\u2019Am\u00e9rique, outre le pain, nous avons du tr\u00e8s bon caf\u00e9, du beau riz pas cher (\u2026) \u00bb. Les magasins continuent en g\u00e9n\u00e9ral \u00e0 avoir des denr\u00e9es librement achetables, mais celles-ci deviennent rapidement hors de prix pour la majorit\u00e9 de la population, ainsi en mars 1916 : \u00ab Heureusement que nous disposons de ce ravitaillement [celui du comit\u00e9 am\u00e9ricain], tout pauvre qu\u2019il soit, et dirig\u00e9 par des gens tr\u00e8s peu aimables, mais enfin, c\u2019est toujours cela de pris et \u00e0 un prix encore raisonnable. Dans les magasins, ils sp\u00e9culent \u00e0 qui mieux mieux, c\u2019est d\u00e9go\u00fbtant de tromper et de voler ainsi les pauvres gens(\u2026). \u00bb En 1915, le logement de soldats chez elle pouvait pr\u00e9senter un int\u00e9r\u00eat alimentaire, car ceux-ci faisaient souvent partager \u00e0 la famille leur ravitaillement \u00ab ils nous donnaient tellement d\u2019ouvrage [d\u00e9rangent les habitudes domestiques], mais d\u2019un autre c\u00f4t\u00e9 nous procuraient notre propre nourriture et nous pouvions faire plaisir autour de nous \u00bb (p. 54). Ce n\u2019est plus du tout le cas en 1917, le ravitaillement des Allemands est lui aussi insuffisant, et si les vols dans les jardins, vols de lapins par exemple, se multiplient, certains occupants s\u2019en rendent aussi coupables. En 1918, on instaure des gardes civiques la nuit dans les jardins, pour tenter d\u2019emp\u00eacher les vols, mais avec peu de succ\u00e8s. Une remarque de juillet 1917 de J. Lefevre peut r\u00e9sumer son v\u00e9cu familial de l\u2019occupation, sur le plan alimentaire: \u00ab Quelle tristesse de tout le temps s\u2019entendre dire : \u00ab j\u2019ai faim ! \u00bb On ne pourra jamais se faire une id\u00e9e de ce que j\u2019ai souffert de les entendre se plaindre de la faim et de ne pouvoir les rassasier. Ils sont tous les trois en pleine croissance, c\u2019est l\u2019\u00e2ge o\u00f9 ils ont besoin de forces et de nourriture saine et abondante, tout ce que je n\u2019ai pas \u00bb (p. 301).<br \/>\nD\u00e9portation et travail forc\u00e9 des jeunes femmes<br \/>\nLors de la \u00abrafle de la semaine sainte\u00bb (P\u00e2ques 1916), des milliers d\u2019habitants de l\u2019agglom\u00e9ration, femmes comme hommes, sont r\u00e9quisitionn\u00e9s pour le travail forc\u00e9, essentiellement agricole. Ce qui l\u2019inqui\u00e8te dans cette nouveaut\u00e9 n\u2019est pas tant la cruaut\u00e9 du travail forc\u00e9 pour les filles (elle a d\u00e9j\u00e0 un fils \u00ab brassard rouge \u00bb), que les pr\u00e9occupations morales que cela entra\u00eene \u00ab c\u2019est malheureux pour des jeunes filles bien de se faire emmener en compagnie de gens grossiers \u00bb (p. 109). Sa description, par ou\u00ef-dire, de la r\u00e9quisition des femmes dans un quartier ouvrier le 27 avril, renforce cette inqui\u00e9tude li\u00e9e \u00e0 la promiscuit\u00e9 sociale: \u00ab Aujourd\u2019hui, c\u2019\u00e9tait Wazemmes, mais par-l\u00e0, c\u2019est du bas peuple, les femmes \u00e9taient grises, elles chantaient et voulaient prendre les fusils aux soldats en \u00e9change de leur paquet, quand il faut \u00eatre m\u00e9lang\u00e9 avec du monde pareil, quel d\u00e9sespoir. \u00bb La pression retombe \u00e0 la fin de 1916 et les r\u00e9quisitions de jeunes filles ne reprennent que ponctuellement, pour des t\u00e2ches limit\u00e9es, ainsi en mai 1917 : \u00ab Les demoiselles Grignez ont re\u00e7u leur convocation; elles qui \u00e9tudiaient la st\u00e9no et l\u2019anglais entre autres, vont plonger leurs belles mains dans la terre et aussi se retrouver au contact de toutes sortes de filles qui ne choisissent pas leurs expressions, c\u2019est \u00e7a le plus grave, ce m\u00e9lange entre la bonne \u00e9ducation et la vulgarit\u00e9. \u00bb (p. 193)<br \/>\nLa perception des occupants<br \/>\nLes Allemands que J. Lefebvre doit loger font en g\u00e9n\u00e9ral preuve de correction, elle ne s\u2019en plaint pas au d\u00e9but de l\u2019occupation. Progressivement, la multiplication des r\u00e9quisitions et des humiliations finit par les lui faire d\u00e9tester; ce basculement se r\u00e9alise lorsque l\u2019occupant r\u00e9quisitionne des lapins que les habitants \u00e9l\u00e8vent pour compl\u00e9ter leur maigre r\u00e9gime (juillet 1916) : \u00ab Nous sommes devenus non des Allemands, comme ils veulent nous le faire croire, mais leurs esclaves, ni plus, ni moins\u00bb (p. 122). En ao\u00fbt 1917, la saisie chez elle de ses cuivres (garnitures de chemin\u00e9e, bougeoirs de piano, appliques\u2026) la bouleverse litt\u00e9ralement, et impuissante elle d\u00e9crit sa rage int\u00e9rieure contre l\u2019ennemi maintenant ha\u00ef : \u00abHeureusement, j\u2019ai r\u00e9ussi \u00e0 ne pas pleurer devant eux, je n\u2019ai pas voulu donner satisfaction \u00e0 leur cruaut\u00e9 diabolique \u00bb (p. 214). H\u00f4tesse forc\u00e9e \u00e0 de nombreuses reprises, elle fait toutefois la part des choses, reconnaissant l\u2019amabilit\u00e9 de certains soldats, et surtout ayant bien conscience que certains des combattants du camp d\u2019en face subissent une guerre \u00e0 laquelle ils sont forc\u00e9s de participer : cela ne l\u2019emp\u00eache pas de continuer \u00e0 les d\u00e9tester collectivement, ainsi en novembre 1917 \u00abJ\u2019ai eu un peu de sympathie pour certains gentils jeunes soldats qui ont log\u00e9 un temps chez nous, ils ne souhaitent pas se battre et \u00e9taient envoy\u00e9s \u00e0 la boucherie contre leur volont\u00e9, mais maintenant, je les d\u00e9teste tous sans exception. \u00bb Auparavant en ao\u00fbt 1916, les \u00e9changes avec des soldats log\u00e9s avaient pu \u00eatre d\u2019une grande franchise, voire teint\u00e9s de politique, ainsi avec deux Allemands qui reviennent de Verdun : \u00ab ils disent que la guerre, c\u2019est la faute aux capitalistes, ils ont s\u00fbrement raison, tout cela nous \u00e9chappe (\u2026) quand on les prend individuellement, ils sont comme nous, ils en ont marre et veulent la paix, mais s\u2019ils le disent \u00e0 leur chef, on les fusille, alors ils continuent \u00e0 tuer des Fran\u00e7ais pour survivre, quelle atrocit\u00e9 (p. 127). Jusqu\u2019\u00e0 la fin, sa haine des occupants sera constante mais toujours questionn\u00e9e, notamment avec cet exemple d\u2019avril 1918, o\u00f9 elle re\u00e7oit la visite de deux soldat qu\u2019elle avait log\u00e9s trois ans auparavant \u00ab Ils venaient nous dire bonjour et qu\u2019ils gardaient un bon souvenir de nous, m\u00eame si maintenant je les d\u00e9teste tous, je dois reconna\u00eetre qu\u2019il reste encore quelques gentils qui ha\u00efssent la guerre autant que nous, mais sont oblig\u00e9s d\u2019accomplir leur devoir. \u00bb<br \/>\nEn octobre 1918, les gar\u00e7ons sont emmen\u00e9s en Belgique, Jeanne et sa fille doivent se r\u00e9fugier dans Lille intra-muros. A Saint-Andr\u00e9, vid\u00e9e de ses habitants par les Allemands, la maison est pill\u00e9e, et toute la famille ne s\u2019y retrouve au complet avec le retour de Charles qu\u2019au d\u00e9but de d\u00e9cembre.<br \/>\nVincent Suard\t\tmars 2019<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>1. Le t\u00e9moin Jeanne Lefebvre, n\u00e9e Choquet en 1876, fait partie d\u2019une famille de la bourgeoisie de Saint-Andr\u00e9 (Nord), un faubourg de la ville de Lille. Elle est l\u2019\u00e9pouse de Charles Lefebvre, (1869-1953), artiste poss\u00e9dant un prosp\u00e8re atelier de typographie sis rue de B\u00e9thune \u00e0 Lille. 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