{"id":3202,"date":"2019-12-31T10:35:01","date_gmt":"2019-12-31T09:35:01","guid":{"rendered":"http:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/?p=3202"},"modified":"2021-07-13T15:08:37","modified_gmt":"2021-07-13T14:08:37","slug":"tichadou-lucia-1885-1961","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/2019\/12\/31\/tichadou-lucia-1885-1961\/","title":{"rendered":"Tichadou, Lucia (1885-1961)"},"content":{"rendered":"<p>1.\tLe t\u00e9moin<br \/>\nLucia Tichadou, n\u00e9e Bernard, est originaire de la Haute-Marne. Ses parents tenaient le \u00ab Caf\u00e9-restaurant du chemin de fer \u00bb \u00e0 Valentigny (Aube). Re\u00e7ue au concours de l\u2019Ecole normale sup\u00e9rieure d\u2019institutrices de Fontenay-aux-Roses en 1907, elle est, au moment de la mobilisation, en poste \u00e0 Perpignan et en attente d\u2019une mutation pour l\u2019Ecole normale d\u2019Aix-en-Provence. Elle sert comme infirmi\u00e8re volontaire \u00e0 l\u2019h\u00f4pital mixte de Brienne-le-Ch\u00e2teau du 9 ao\u00fbt au d\u00e9but octobre 1914, et rejoint ensuite son poste \u00e0 Aix. Elle adh\u00e8re au PCF en 1934, est r\u00e9voqu\u00e9e par Vichy puis participe \u00e0 la r\u00e9sistance en Haute-Ari\u00e8ge. Adjointe au maire de Marseille de 1945 \u00e0 1947, puis conseill\u00e8re municipale dans l\u2019opposition (PCF) jusqu\u2019\u00e0 1959, de tendance stalinienne, elle laisse une r\u00e9putation d\u2019engagement et d\u2019int\u00e9grit\u00e9 (notice H. Echinard).<br \/>\n2.\tLe t\u00e9moignage<br \/>\n<em>Infirmi\u00e8re en 1914, journal d\u2019une volontaire, 31 juillet \u2013 14 octobre 1914<\/em>, (\u00e9ditions Gaussen, 2014, 110 p.) a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9 par H\u00e9l\u00e8ne Echinard, historienne sp\u00e9cialiste de l\u2019histoire des femmes de la r\u00e9gion marseillaise. L\u2019ouvrage, richement illustr\u00e9 et accompagn\u00e9 d\u2019une pr\u00e9sentation biographique fouill\u00e9e, est la retranscription des notes journali\u00e8res que prend l\u2019auteure L. Tichadou depuis le 31 juillet 1914 jusqu\u2019\u00e0 son d\u00e9part de l\u2019h\u00f4pital de Brienne en octobre 1914.<br \/>\n3.\tAnalyse<br \/>\nEnergie et enthousiasme patriotique \u00e0 la mobilisation<br \/>\nElle arrive dans sa famille dans l\u2019Aube le 3 ao\u00fbt, avant le d\u00e9part de son fr\u00e8re qui lui confie avant de partir \u00ab toutes les femmes \u00bb. \u00ab Ainsi je ne suis pas une femme ! C\u2019est bien ainsi toujours, et l\u2019on a toujours attendu de moi dans ma famille de la force et du r\u00e9confort. Je pense malgr\u00e9 moi \u00e0 celui qui, il y a quelques jours,[son fianc\u00e9], me trouvait \u00ab trop peu f\u00e9minine \u00bb. J\u2019en ai eu moi-m\u00eame le regret, mais aujourd\u2019hui, ah non ! Il fait bon \u00eatre forte.\u00bb (p. 31). Elle vit avec enthousiasme les premiers jours de la mobilisation en Haute-Marne, et souligne les qualit\u00e9s de \u00ab sa race \u00bb; ainsi, \u00e0 propos d\u2019une bouch\u00e8re \u00e9nergique, oblig\u00e9e de travailler seule, et qui le fait efficacement : \u00ab Ah ! Les femmes de chez nous ont une autre trempe que ces mi\u00e8vres M\u00e9ridionales [elle vient de quitter son poste de Perpignan] qu\u2019un rien abat et met en larmes. Je suis fi\u00e8re de ma race, je l\u2019aime, je me sens de l\u00e0.\u00bb (p. 33). Cette \u00e9nergie, cette r\u00e9solution \u00e0 la mobilisation se traduit aussi chez elle par un double refus, d\u2019abord celui de l\u2019intelligence \u00e0 laquelle elle oppose l\u2019efficacit\u00e9 de l\u2019instinct (p. 36) \u00ab Allons donc ! La force obscure de l\u2019instinct, du bienfaisant instinct, entra\u00eene sans une erreur, \u00e0 l\u2019heure voulue, des millions de volont\u00e9s.\u00bb L\u2019autre refus est celui de la sentimentalit\u00e9, ici \u00e0 propos d\u2019un espion fusill\u00e9 (p. 41) : \u00abHorreur, allons, pas d\u2019attendrissement, pas de sentimentalit\u00e9, ils ont raison, il faut mettre des \u0153ill\u00e8res, renverser tout. La victoire, la libert\u00e9 sont \u00e0 ce prix. \u00bb Ces \u00e9l\u00e9ments, qui datent de la premi\u00e8re quinzaine d\u2019ao\u00fbt, t\u00e9moignent d\u2019une mentalit\u00e9 patriotique sans nuances, tr\u00e8s r\u00e9ceptive aux informations plus ou moins exactes (souvent fausses, en fait) des tout-d\u00e9buts du conflit. Ces annotations sont utiles pour l\u2019historien, car elles t\u00e9moignent, sur l\u2019instant, de la r\u00e9ceptivit\u00e9 au bourrage de cr\u00e2ne de la part d\u2019une Normalienne, c\u2019est-\u00e0-dire d\u2019une jeune femme au bagage scolaire exceptionnel \u00e0 l\u2019\u00e9poque (16 ao\u00fbt, p. 53) : \u00ab On lit avidement, on commente les lettres de nos pioupious \u00e0 leurs parents, que publient les journaux. Quelle simplicit\u00e9 et quelle ardeur ! Le Fran\u00e7ais de Marignan est l\u00e0 tout entier, avec son courage gouailleur et chevaleresque. Des lettres effarantes de soldats prussiens, d\u2019officiers m\u00eame. (\u2026) Ils ont faim, sont harass\u00e9s, se rendent prisonniers, presque sans combat pour avoir \u00e0 manger, semblent d\u00e9moralis\u00e9s. \u00bb L\u2019affaire du XV\u00e8me Corps est \u00e9voqu\u00e9e \u00e0 travers son retentissement dans l\u2019h\u00f4pital, et le \u00ab racisme\u00bb anti-m\u00e9ridional de l\u2019auteure se trouve reformul\u00e9 (24 ao\u00fbt, p. 57) : \u00ab On se dispute toute la journ\u00e9e, de lit \u00e0 lit, \u00e0 l\u2019h\u00f4pital et les Parisiens et les Bourguignons font passer un mauvais quart d\u2019heure aux gars d\u2019Auch, de Mirande et de Bordeaux, qui ne peuvent mais de la caponerie des Marseillais \u00bb, mais elle d\u00e9fend aussi la Provence contre des accusateurs plus s\u00e9v\u00e8res qu\u2019elle.<br \/>\nEvolution des sentiments \u00e0 partir du 25 ao\u00fbt 1914<br \/>\nLe t\u00e9moignage, au contact des bless\u00e9s graves qu\u2019elle a \u00e0 soigner, et face \u00e0 la prise de conscience de la r\u00e9alit\u00e9 des combats, subit \u00e0 la fin ao\u00fbt une nette inflexion, qui se traduit par des interrogations int\u00e9rieures et des sentiments de piti\u00e9 qui la surprennent et la troublent. La vue de troph\u00e9es, tenus par des bless\u00e9s fran\u00e7ais dans un train sanitaire, traduit ce changement d\u2019\u00e9tat d\u2019esprit (p.59) :   \u00abJe hais la sauvage patrie des Teutons. Je me r\u00e9jouis d\u2019entendre dire qu\u2019on en a d\u00e9moli des milliers. Et le premier casque de uhlan me donne un soubresaut d\u2019horreur et de piti\u00e9. \u00bb Lorsqu\u2019elle visite un train de prisonniers allemands, sa haine se transforme en commis\u00e9ration (p. 63) \u00ab ceux-l\u00e0 n\u2019ont pu martyriser nos petits, c\u2019est impossible. \u00bb Parlant l\u2019allemand et ayant fait un s\u00e9jour dans le Palatinat, elle converse avec des bless\u00e9s, et la complexit\u00e9 de ses sentiments augmente lorsque ce train repart: les chasseurs fran\u00e7ais, qui gardent le quai, insultent bruyamment les prisonniers. Elle \u00e9crit qu\u2019elle n\u2019aurait pas le courage de leur en vouloir, s\u2019ils devenaient \u00ab brutes devant elle \u00bb, mais qu\u2019elle-m\u00eame ne pourrait \u00ab donner le moindre coup, ni m\u00eame dire une insulte \u00e0 l\u2019un de ces pauvres bougres. \u00bb (p.64)<br \/>\nLes soins hospitaliers<br \/>\nL. Tichadou d\u00e9crit en septembre son dur travail d\u2019infirmi\u00e8re aupr\u00e8s de bless\u00e9s graves, elle raconte son \u00e9puisement apr\u00e8s les nuits de garde, ses relations parfois difficiles, au vu de son caract\u00e8re entier, avec les m\u00e9decins qui la commandent. Elle note le 9 septembre (p. 73) : \u00ab Je panse chaque jour des plaies dont la seule vue m\u2019aurait fait m\u2019\u00e9vanouir il y a un an. \u00bb et le 9 (p. 75) : \u00ab J\u2019ai eu la m\u00eame nuit 6 morts dans ma salle. \u00bb L\u2019auteure prend aussi le temps de noter le d\u00e9tail de cas individuels, avec leurs noms et leurs blessures, et la description de leur \u00e9volution, souvent fatale (p. 85) : \u00ab Quelques malades. Je veux les fixer. J\u2019en vois tellement, tout cela va se m\u00ealer dans dix ans, sans notes, je n\u2019aurai plus que des images confuses. \u00bb Elle \u00e9voque la gangr\u00e8ne gazeuse, le t\u00e9tanos, les p\u00e9ritonites des bless\u00e9s au ventre, avec l\u2019emploi du pronom possessif qui t\u00e9moigne de son implication (p. 75) : \u00ab  On m\u2019a \u00e9vacu\u00e9 mes plaies de visage, ce qui est folie ! Comment les d\u00e9sinfecter dans le train qui les emm\u00e8ne \u00e0 Orl\u00e9ans ? \u00bb Apr\u00e8s le 15 septembre, l\u2019h\u00f4pital passe ambulance de deuxi\u00e8me zone, et les bless\u00e9s amen\u00e9s ont des pronostics moins graves que leurs pr\u00e9d\u00e9cesseurs, lorsque le front n\u2019\u00e9tait qu\u2019\u00e0 trente kilom\u00e8tres.<br \/>\nUn cas de conscience<br \/>\nL\u2019auteure re\u00e7oit sa nomination pour l\u2019Ecole normale d\u2019Aix-en-Provence le 30 ao\u00fbt, mais consid\u00e8re que sa place est pr\u00e8s du front, \u00e0 l\u2019h\u00f4pital avec ses bless\u00e9s (\u00ab Voil\u00e0 bien la tuile. \u00bb p. 67). Elle n\u2019informe Aix que le 18 septembre de son acceptation du poste, tout en pr\u00e9venant qu\u2019elle ne le rejoindra qu\u2019une fois la guerre finie. Apr\u00e8s plusieurs tentatives pour proroger son activit\u00e9 de soignante (demande de cong\u00e9 sans solde de deux mois, par exemple), un courrier du Minist\u00e8re (6 octobre) la somme de gagner imm\u00e9diatement son poste \u00e0 Aix, sous peine de mise en cong\u00e9 d\u2019office, c\u2019est-\u00e0-dire perte de poste et de traitement. Ces d\u00e9m\u00eal\u00e9s administratifs repr\u00e9sentent pour elle un cas de conscience : \u00ab  O\u00f9 est le devoir ? \u00bb (p. 95). Elle finit par c\u00e9der \u00e0 sa hi\u00e9rarchie, et outre le fait qu\u2019elle visitera par la suite des bless\u00e9s h\u00e9berg\u00e9s \u00e0 l\u2019Ecole normale d\u2019Aix  (H\u00f4pital b\u00e9n\u00e9vole 146 bis), elle a bien conscience de l\u2019importance de l\u2019exp\u00e9rience qu\u2019elle vient de vivre (p. 98) : \u00ab Enfin je quitterai samedi soir cet h\u00f4pital (\u2026) o\u00f9 j\u2019ai v\u00e9cu d\u2019une vie que je ne revivrai jamais, o\u00f9 se sont pass\u00e9s les moments les plus pleins de mon existence. \u00bb<br \/>\nDonc en d\u00e9finitive, une \u00e9dition de qualit\u00e9 (appareil critique et iconographie), pour le t\u00e9moignage d\u2019une femme qui, de par sa profession et son milieu d\u2019origine, est le produit de la m\u00e9ritocratie r\u00e9publicaine de l\u2019\u00e9poque. L\u2019int\u00e9r\u00eat de ce texte est d\u2019abord de proposer la vision d\u2019une infirmi\u00e8re volontaire \u00e0 proximit\u00e9 du front, au plus fort des combats du d\u00e9but du conflit, alors que ceux des autres soignantes concernent souvent des h\u00f4pitaux de l\u2019arri\u00e8re, avec des dur\u00e9es de t\u00e9moignage moins ramass\u00e9es. Le texte de Lucia Tichadou est aussi pr\u00e9cieux en ce que, comparable en cela aux carnets des combattants d\u2019ao\u00fbt et septembre 1914, il t\u00e9moigne du dessillement rapide par rapport \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 des faits, du passage de la guerre glorieuse imagin\u00e9e \u00e0 la guerre cruelle r\u00e9elle : (28 ao\u00fbt 1914, p. 62) \u00ab Nous tenons pied, mais perdu l\u2019espoir, un peu sot quand on y r\u00e9fl\u00e9chit, de prendre une offensive irr\u00e9sistible, d\u2019entrer \u00e0 Berlin. \u00bb<br \/>\nVincent Suard\t\tnovembre 2019<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>1. 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