{"id":3207,"date":"2020-04-07T15:38:21","date_gmt":"2020-04-07T14:38:21","guid":{"rendered":"http:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/?p=3207"},"modified":"2021-07-13T15:08:16","modified_gmt":"2021-07-13T14:08:16","slug":"baudin-georges-1891-1962","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/2020\/04\/07\/baudin-georges-1891-1962\/","title":{"rendered":"Baudin, Georges (1891-1962)"},"content":{"rendered":"<p>1. Le t\u00e9moin<br \/>\nGeorges Baudin est cultivateur \u00e0 Laines-aux-Bois (Aube) au moment de son incorporation au 26e RI en 1912. Joueur de bugle, il fait partie de la musique de ce r\u00e9giment de Nancy, et il ne changera pas d\u2019affectation de toute la guerre, faisant fonction de brancardier lorsque le r\u00e9giment est en ligne, et jouant dans la musique lorsque celui-ci est en arri\u00e8re ou au repos. D\u00e9mobilis\u00e9 en ao\u00fbt 1919, il reprend le travail de la terre \u00e0 Souligny (Aube) apr\u00e8s avoir pass\u00e9 presque sept ans sous l\u2019uniforme.<br \/>\n2. Le t\u00e9moignage<br \/>\n<em>Brancardier sur le front, carnets de guerre 1914-1919<\/em>, a paru en 2015 aux \u00e9ditions La Maison du Moulin (568 pages). Les six carnets manuscrits de G. Baudin furent r\u00e9cup\u00e9r\u00e9s par sa petite-fille Marie-Claude Pintiau-Patrois, et elle a men\u00e9 un travail de retranscription qui dura plusieurs ann\u00e9es. Elle pr\u00e9cise en introduction avoir respect\u00e9 le texte original, corrigeant l\u2019orthographe et la grammaire, mais  sans toucher \u00e0 la syntaxe ni aux informations donn\u00e9es. Avant la parution papier, les carnets avaient \u00e9t\u00e9 rendus publics sous la forme d\u2019un blog, \u00e9labor\u00e9 par Fr\u00e9d\u00e9ric Pintiau, arri\u00e8re-petit-fils de l\u2019auteur.<br \/>\n3. Analyse<br \/>\nL\u2019appartenance de Georges Baudin \u00e0 la \u00ab Division de fer \u00bb (ici au 26e RI pour la 11e DI \u2013 20e CA) le fait participer \u00e0 la quasi-totalit\u00e9 des batailles men\u00e9es par l\u2019arm\u00e9e fran\u00e7aise, front d\u2019Orient exclu. Ses notations sont quasi-journali\u00e8res, et courent sur la totalit\u00e9 de la dur\u00e9e du conflit: nous avons ici un t\u00e9moignage exhaustif sur le v\u00e9cu de la Grande Guerre d\u2019un paysan de l\u2019infanterie engag\u00e9 dans une unit\u00e9 tr\u00e8s expos\u00e9e. Il survit au conflit, et n\u2019y est pas non plus bless\u00e9 gri\u00e8vement : musicien-brancardier, il est moins expos\u00e9 lors des attaques pendant lesquelles il suit les vagues d\u2019assaut pour ramasser les bless\u00e9s. L\u2019auteur \u00e9crit de mani\u00e8re concise, avec un bon niveau de langue, et si pour la premi\u00e8re partie du t\u00e9moignage, jusque 1916, on reste surtout dans une mention des faits et des lieux, la suite des carnets apporte plus de remarques, de jugements et de critiques.<\/p>\n<p>Brancardier<\/p>\n<p>L\u2019auteur d\u00e9crit la recherche des bless\u00e9s, d\u2019abord en rase campagne fin ao\u00fbt 1914, avec le danger li\u00e9 \u00e0 des lignes mouvantes (26 ao\u00fbt, p. 33) : \u00abNous allons tr\u00e8s loin et certaines \u00e9quipes craignant de rentrer dans les lignes ennemies font demi-tour sans avoir de bless\u00e9s. Pourtant il y en a, cela est triste \u00e0 constater. \u00bb. Il \u00e9voque ses t\u00e2ches lors du nombre impressionnant d\u2019offensives auxquelles il participe (Champagne, Artois, Somme, Aisne, \u00e9t\u00e9 1918\u2026) ou de batailles d\u00e9fensives (Somme 1914, Ypres 1914, Verdun\u2026), et le service d\u2019\u00e9vacuation peut-\u00eatre relativement ais\u00e9, bien organis\u00e9 ou au contraire tr\u00e8s compliqu\u00e9 \u00ab le service d\u2019\u00e9vacuation marche tr\u00e8s mal \u00bb (16 avril 1917, p. 344). Son jugement sur l\u2019offensive de 1917 est tellement n\u00e9gatif qu\u2019il finit par se demander si \u00ab nos g\u00e9n\u00e9raux, eux aussi, ne sont pas boches \u00bb (p. 351). C\u2019est l\u2019\u00e9vocation du harassement, de l\u2019\u00e9puisement physique qui domine dans la description du brancardage, lors de ces p\u00e9riodes o\u00f9 les bless\u00e9s sont nombreux, ainsi en mai 1915, pr\u00e8s de Neuville-Saint-Vaast (p. 112) \u00ab Nous continuons toujours notre \u00e9vacuation mais c\u2019est \u00e0 peine si nous avons la force de transporter les bless\u00e9s. On rassemble toute notre volont\u00e9 et la tension de tous nos nerfs pour y arriver et encore nous sommes oblig\u00e9s de faire de nombreuses pauses. \u00bb C\u2019est le m\u00eame \u00e9puisement en Champagne en septembre 1915 (p. 165): \u00ab \u00c7a m\u2019\u00e9tonne m\u00eame que l\u2019on tienne encore debout \u00bb. Une autre t\u00e2che consiste \u00e0 r\u00e9cup\u00e9rer les cadavres, et ceux du 31 ao\u00fbt 1914 sont d\u00e9j\u00e0 dans un tel \u00e9tat de d\u00e9composition qu\u2019il est difficile de les empoigner (p. 37) : \u00ab Nous en avons assez car c\u2019est une corv\u00e9e tr\u00e8s rude et nous pr\u00e9f\u00e9rons aller avec danger faire la rel\u00e8ve des bless\u00e9s plut\u00f4t que celle des morts. \u00bb Il d\u00e9crit aussi, \u00e0 la fin de la guerre, cette \u00ab corv\u00e9e des morts \u00bb dans les champs, lors de la progression de juillet 1918, il signale pour une journ\u00e9e quarante morts r\u00e9cup\u00e9r\u00e9s, tous Fran\u00e7ais. Le lendemain, ce sont des Allemands (p. 479) : \u00ab Ce matin encore nous allons aux morts mais cette fois aux Boches. Nous partons comme hier de bon matin et au lieu de les ramener tous au m\u00eame point pour les enterrer ensuite afin de faire un petit cimeti\u00e8re, nous d\u00e9cidons d\u2019abr\u00e9ger un peu notre t\u00e2che et de les enterrer sur place, soit dans la tranch\u00e9e o\u00f9 ils se trouvent ou bien dans un trou d\u2019obus assez profond. Nous en enterrons ainsi une cinquantaine. \u00bb<\/p>\n<p>Musicien<\/p>\n<p>Georges Baudin, qui pratique la musique dans sa fanfare locale, d\u00e9crit les prises d\u2019armes, d\u00e9fil\u00e9s, concerts pour les civils dans les kiosques, soir\u00e9es r\u00e9cr\u00e9atives\u2026 Les ex\u00e9cutants sont bien re\u00e7us et il mentionne souvent les cigares et g\u00e2teaux que ne manquent pas de leur offrir les autorit\u00e9s apr\u00e8s chaque ex\u00e9cution. Le 26e RI passe trois mois au repos \u00e0 Dieppe apr\u00e8s son engagement sur la Somme en ao\u00fbt 1916, et la musique du r\u00e9giment est tr\u00e8s courue par les habitants, locaux, r\u00e9fugi\u00e9s et estivants: (17 septembre 1916, p. 290) \u00ab Nous sommes heureux partout o\u00f9 nous allons. Nous sommes re\u00e7us sinc\u00e8rement et admirablement. Dans toutes les c\u00e9r\u00e9monies et f\u00eates nous sommes surtout les bienvenus. \u00bb Pour ce r\u00e9giment souvent engag\u00e9 dans les coups durs, les p\u00e9riodes de retrait et repos sont aussi plus longues, et avec les concerts et leur ambiance festive, le contraste est d\u2019autant plus violent quand l\u2019auteur retourne sur le front (novembre 1916, p. 304) \u00ab De grosses pi\u00e8ces en batterie tout pr\u00e8s de nous, nous font tressaillir car il y a bien longtemps que nous n\u2019avons pas entendu le canon de pr\u00e8s. \u00bb La musique repr\u00e9sente aussi \u00ab le filon \u00bb, car le travail des r\u00e9p\u00e9titions permet d\u2019\u00e9chapper \u00e0 des corv\u00e9es multiples, au point que les camarades de G. Baudin h\u00e9sitent \u00e0 se faire \u00e9vacuer pour des maladies ou blessures l\u00e9g\u00e8res, de peur d\u2019\u00eatre chang\u00e9s d\u2019affectation \u00e0 leur retour de convalescence.<\/p>\n<p>Sant\u00e9<\/p>\n<p>L\u2019auteur mentionne ses maladies, consultations, mises au repos, et cette m\u00e9ticulosit\u00e9 donne une vision int\u00e9ressante de l\u2019\u00e9tat de sant\u00e9 au jour le jour d\u2019un poilu pendant le conflit (refroidissement, bronchite, traumatismes dus aux chutes en brancardant, blessure l\u00e9g\u00e8re par \u00e9clats). Il fait ainsi la description d\u00e9taill\u00e9e d\u2019une typho\u00efde grave qui manque de le tuer en d\u00e9cembre 1914, avec la description quotidienne des d\u00e9c\u00e8s autour de lui, de sa fiche de temp\u00e9rature, de son r\u00e9gime alimentaire et des soins qui lui sont donn\u00e9s \u00e0 l\u2019h\u00f4pital: la qualit\u00e9 de ce r\u00e9cit int\u00e9ressera aussi les historiens de la m\u00e9decine.<br \/>\n\u00c9tat d\u2019esprit<\/p>\n<p>Les notes insistent sur ses bonnes relations avec ses camarades musiciens, sur l\u2019importance de la convivialit\u00e9 au sein des \u00ab groupes primaires \u00bb, amiti\u00e9 qui fait supporter la vie au front. Les Allemands sont peu \u00e9voqu\u00e9s, sauf pour les condamner moralement pour leur mani\u00e8re de faire la guerre, et ce jugement peut justifier l\u2019emploi des m\u00eames proc\u00e9d\u00e9s d\u00e9loyaux que ces ennemis (Flirey, attaque aux gaz fran\u00e7aise, 14 septembre 1917, p. 381) : \u00ab Mais bah ! Pas de piti\u00e9 pour ces gens-l\u00e0. Ce sont eux les premiers qui ont fait usage de ces ingr\u00e9dients chimiques. \u00bb<br \/>\n\u00c0 partir de 1917, on voit appara\u00eetre des pr\u00e9occupations li\u00e9es \u00e0 la volont\u00e9 de s\u2019\u00e9pargner des fatigues et des dangers. En d\u00e9cembre 1917, il obtient pour un temps une fonction de conducteur de voiture r\u00e9gimentaire (p. 398) : \u00ab Je ne suis pas \u00e0 plaindre, j\u2019ai le filon ! \u00bb. En janvier 1918, apr\u00e8s un long s\u00e9jour \u00e0 l\u2019arri\u00e8re en Lorraine, il ne s\u2019\u00e9meut pas trop de la perspective de repartir \u00e0 Verdun (p. 409) : \u00ab En un mot depuis l\u2019attaque de l\u2019Aisne (avril 1917) o\u00f9 nous avons souffert pendant un mois, nous avons \u00e9t\u00e9 depuis tr\u00e8s avantag\u00e9s. Ma foi c\u2019est toujours autant de bon temps de pass\u00e9 puisqu\u2019on ne voit pas la fin de cette maudite guerre. Pas vrai ?\u00bb. Convalescent apr\u00e8s une blessure l\u00e9g\u00e8re, il est charg\u00e9 en septembre 1918 d\u2019aller aider le cuisinier du colonel \u00e0 Bl\u00e9rancourt (p. 499) : \u00ab Ma foi, je crois que ce ne sera pas le mauvais fricot. \u00bb Il devient aussi critique avec sa hi\u00e9rarchie, c\u2019est apr\u00e8s Verdun (Malancourt) que ce changement de ton intervient (juin 1916 p. 253) : \u00ab Pauvre France, ta devise est souill\u00e9e : Libert\u00e9 : ils nous tiennent bien. Egalit\u00e9 : Que d\u2019injustices surtout au r\u00e9giment. Fraternit\u00e9 : chacun pense \u00e0 soi et on a bien vite fait d\u2019envoyer \u00ab balader \u00bb un homme qui vous est g\u00eanant. \u00bb Devant un d\u00e9ferlement de corv\u00e9es, l\u2019auteur pr\u00e9conise une r\u00e9sistance mod\u00e9r\u00e9e, passive et silencieuse (p. 260) : \u00ab  \u00ab Ils ne nous auront pas ! \u00bb, on en fera \u00e0 notre t\u00eate !&#8230; \u00bb. Une  col\u00e8re ponctuelle peut exploser dans ses \u00e9crits (offensive de la Somme, 27 juillet 1916, corv\u00e9e jug\u00e9e inutile) : \u00ab J\u2019en conclus que quand on n\u2019est pas capable d\u2019assurer un service sur le front, on reste planqu\u00e9 \u00e0 l\u2019arri\u00e8re. J\u2019aurais voulu le voir ce De Lagouan\u00e8re le 9 mai 1915 avec pr\u00e8s de quatre cents bless\u00e9s en quinze minutes de temps\u2026&nbsp; Son principal cauchemar, ce sont les gaz alors je ne lui souhaite pas de mal mais qu\u2019il en cr\u00e8ve asphyxi\u00e9 le plus t\u00f4t possible car question service sanitaire, c\u2019est une nullit\u00e9 \u00bb. Bien not\u00e9, G. Baudin semble ici utiliser l\u2019\u00e9crit comme exutoire \u00e0 sa col\u00e8re. A l\u2019\u00e9t\u00e9 1918, la lassitude augmente, et le moral est atteint par les durs combats de juillet; le ton n\u2019a rien de triomphal,  malgr\u00e9 l\u2019\u00e9chec de l\u2019attaque allemande du 15 juillet. Ainsi \u00e0 l\u2019annonce d\u2019une pause dans l\u2019engagement, (p. 496) \u00ab nous nous r\u00e9jouissons d\u00e9j\u00e0 de sortir des griffes de Mangin \u00bb. En septembre 1918, il d\u00e9crit le mauvais moral dans les compagnies du 26e RI, \u00e9puis\u00e9es par les combats de poursuite, (p. 501) : \u00ab tout le monde en a marre \u00bb, et le 11, il signale que dans les compagnies, les hommes, malgr\u00e9 les harangues des officiers, \u00ab ne veulent plus du tout remonter \u00bb. En m\u00eame temps l\u2019auteur n\u2019est pas un r\u00e9volt\u00e9, il se r\u00e9jouit sinc\u00e8rement de l\u2019attribution de la fourrag\u00e8re aux couleurs de la m\u00e9daille militaire conf\u00e9r\u00e9e au 26e RI (ao\u00fbt 1918)  (p. 497) \u00ab je pense que nous serons fiers de la porter\u00bb, c\u2019est surtout une grande lassitude qui le rend d\u00e9sabus\u00e9, ainsi \u00e0 la nouvelle de l\u2019annonce officielle de sa deuxi\u00e8me citation (p. 504) : \u00ab J\u2019en suis heureux. Ce sera toujours deux jours de plus \u00e0 ma prochaine permission. Il n\u2019y a que cela d\u2019int\u00e9ressant. \u00bb<br \/>\nClasse 1911, il fait un long s\u00e9jour au camp de Mailly au d\u00e9but de 1919, et si le rythme de travail est tr\u00e8s mod\u00e9r\u00e9 \u2013 \u00ab il ne faut rien casser ! \u00bb [pour : \u00ab il ne faut pas se fatiguer! \u00bb] -, l\u2019impatience le gagne, il jalouse les classes d\u00e9j\u00e0 lib\u00e9r\u00e9es (p. 545) : \u00ab Enfin nous ne sommes pas malheureux mais il nous tarde quand m\u00eame de partir et de quitter les r\u00e9pugnants effets bleu-horizon car pour ma part voil\u00e0 bien assez longtemps que je les porte. \u00bb \u00c0 Metz en mai 1919, il fait mouvement le 16 juin vers l\u2019Allemagne, ce d\u00e9placement ayant pour but \u00ab de d\u00e9cider les Boches \u00e0 signer.\u00bb L\u2019auteur arr\u00eate son journal \u00e0 la date du 29 juin 1919 \u00e0 Sarrebr\u00fcck, aussit\u00f4t apr\u00e8s la signature du Trait\u00e9 de Versailles, avec cette conclusion am\u00e8re (p. 557) qui cl\u00f4t ce t\u00e9moignage de qualit\u00e9: \u00ab Ce jour donc, j\u2019arr\u00eate mon carnet de campagne. Vraiment j\u2019\u00e9tais loin de penser qu\u2019il aurait dur\u00e9 si longtemps. Enfin apr\u00e8s ce que j\u2019ai vu et endur\u00e9 pendant cette terrible guerre je suis heureux d\u2019en \u00eatre sorti indemne. Ce que je regrette le plus ce sont les ann\u00e9es de jeunesse qu\u2019il m\u2019a fallu passer au r\u00e9giment et en campagne. Maintenant que tout est termin\u00e9, seul ce mauvais souvenir reste encore et sera pour moi ineffa\u00e7able. Heureux ceux qui ne l\u2019ont pas connu ! \u00bb<br \/>\nVincent Suard,\t\tmars 2020<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>1. Le t\u00e9moin Georges Baudin est cultivateur \u00e0 Laines-aux-Bois (Aube) au moment de son incorporation au 26e RI en 1912. 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