{"id":3214,"date":"2020-04-08T17:29:46","date_gmt":"2020-04-08T16:29:46","guid":{"rendered":"http:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/?p=3214"},"modified":"2021-07-13T15:07:37","modified_gmt":"2021-07-13T14:07:37","slug":"madecemile-1891-1917","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/2020\/04\/08\/madecemile-1891-1917\/","title":{"rendered":"Madec, Emile (1891-1917)"},"content":{"rendered":"<p>1. Le t\u00e9moin<br \/>\n\u00c9mile Madec, appel\u00e9 Milec par ses proches, et originaire du petit bourg de Pont-Aven (Finist\u00e8re), vient de finir sa formation de peintre (d\u00e9coration, travail sur bois, dessin d\u2019art) lorsqu\u2019il est incorpor\u00e9 en 1912 au 19e RI de Brest. Caporal-infirmier, il prend part \u00e0 toutes les op\u00e9rations de ce r\u00e9giment breton (Ardennes, Somme \u00e0 l\u2019automne 1914, Champagne, Verdun, Aisne\u2026) et est finalement gri\u00e8vement bless\u00e9 \u00e0 son poste de secours le 6 mai 1917. Il meurt le lendemain et est enterr\u00e9 \u00e0 \u0152uilly-sur-Aisne.<br \/>\n2. Le t\u00e9moignage<br \/>\n<em>Milec le soldat m\u00e9connu, journal de voyage d\u2019\u00c9mile Madec<\/em>, a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9 aux \u00e9ditions Vagamundo par Soizick Le Pautremat (2017, 511 pages). L\u2019ouvrage, introduit par un utile propos didactique de Nicolas Beaupr\u00e9, est constitu\u00e9 des carnets de campagne confi\u00e9s en 1968 par sa grand-tante \u00e0 l\u2019auteure. S. Le Pautremat, historienne de profession, a r\u00e9cemment \u00ab souhait\u00e9 transmettre \u00bb le t\u00e9moignage de son grand-oncle et a donc mis en ordre ce r\u00e9cit, avec une pr\u00e9sentation tr\u00e8s \u00e9clairante, dans un ouvrage d\u2019apparence soign\u00e9e, qui fait aussi penser \u00e0 un livre d\u2019art; le corpus est constitu\u00e9 des carnets proprement-dits, et de dessins, d\u2019aquarelles et de photographies. Une autre richesse de l\u2019ensemble r\u00e9side dans la reproduction de lettres du caporal-infirmier \u00e0 sa marraine de guerre, une jeune femme de sa connaissance elle-aussi originaire de Pont-Aven. Le r\u00e9cit de la post\u00e9rit\u00e9 m\u00e9morielle de  Milec dans la famille, ainsi qu\u2019une pr\u00e9sentation biographique, compl\u00e8tent l\u2019ensemble.<br \/>\n3. Analyse<br \/>\nUn t\u00e9moignage sur le service de sant\u00e9<br \/>\nLe t\u00e9moignage de Milec, qui a d\u00e9j\u00e0 deux ans \u00ab de r\u00e9giment \u00bb au d\u00e9but de la guerre, est int\u00e9ressant par les descriptions pr\u00e9cises qu\u2019il donne de son travail d\u2019infirmier r\u00e9gimentaire, dans des postes de secours d\u00e9bord\u00e9s, au bord de la rupture lors des grandes batailles, ou dans des infirmeries calmes et routini\u00e8res \u00e0 l\u2019arri\u00e8re, o\u00f9 il faut tuer le temps pendant les p\u00e9riodes calmes. Il \u00e9voque les malades \u00e0 la visite du matin, le pansage, la corv\u00e9e que repr\u00e9sentent les vaccinations ou encore les aspects p\u00e9nibles de la fonction (septembre 1915, p. 148) : \u00ab Il y a de la besogne, \u00e0 cause des cas nombreux de diarrh\u00e9es dysentr\u00e9iformes et il n\u2019est gu\u00e8re int\u00e9ressant de v\u00e9rifier les mati\u00e8res peu app\u00e9tissantes de tous ces hommes. \u00bb<br \/>\nSur le plan des op\u00e9rations, c\u2019est peut-\u00eatre pour Verdun (avril 1916) que son r\u00e9cit est le plus riche. Au Ravin de la Dame, il \u00e9voque un bombardement effroyable, l\u2019impossibilit\u00e9 d\u2019abriter les bless\u00e9s, l\u2019\u00e9vacuation de son Major  (p. 222) : \u00ab le bombardement que nous e\u00fbmes \u00e0 subir, lundi, fut certainement sans pr\u00e9c\u00e9dent \u2013 pendant toute la journ\u00e9e, pas une seconde d\u2019interruption et ceci avec des obus de tout calibre.\u00bb (\u2026) \u00ab Nous avons l\u00e0 perdu un assez grand nombre d\u2019hommes et plusieurs officiers. \u00bb En novembre 1916, le 19e RI retourne \u00e0 Verdun et l\u2019auteur effectue deux durs s\u00e9jours en ligne, au moment de la reprise du fort de Vaux. Son poste de secours est au bois Fumin, et (2 novembre 1916, p. 346) \u00ab dans la nuit nous soignons toute une s\u00e9rie de grands bless\u00e9s du 1er bataillon \u2013 Tous ces malheureux sont cribl\u00e9s d\u2019un bout \u00e0 l\u2019autre et pleins de boue \u2013 Comme le r\u00e9duit que nous occupons est plut\u00f4t \u00e9troit, c\u2019est avec difficult\u00e9 que nous pansons nos bless\u00e9s qui sont tous couch\u00e9s sur des brancards \u2013 Quelle horrible nuit \u2013 La plus cruelle peut-\u00eatre que je n\u2019ai jamais pass\u00e9e \u00bb. Apr\u00e8s la prise du Fort de Vaux, ils sont relev\u00e9s pour un s\u00e9jour de trois jours dans le tunnel de Tavannes. L\u2019auteur d\u00e9crit le lieu comme infect, plein de boue puante, et le s\u00e9jour y est extr\u00eamement p\u00e9nible (p. 352) : \u00ab On ne voit pas le jour, on respire tr\u00e8s mal, on mange froid. \u00bb Apr\u00e8s un deuxi\u00e8me s\u00e9jour \u00e0 la redoute, la rel\u00e8ve est effroyable (obscurit\u00e9, boue, pluie, \u00ab on tombe plus de cent fois, heurtant son pied \u00e0 une racine, un fil ou un cadavre \u00bb) mais le retour \u00e0 Tavannes est moins p\u00e9nible \u00ab Encore ce maudit tunnel \u2013 Mais cette fois je m\u2019y trouve mieux car mon moral est mieux dispos\u00e9 que la premi\u00e8re fois. \u00bb Une lettre du 7 novembre \u00e0 Jeanne, sa marraine de guerre, \u00e9voque la violence de Verdun (p. 351) : \u00ab Sur quinze de nos brancardiers, 4 furent tu\u00e9s et 7 bless\u00e9s \u2013 Parmi les morts se trouve un charmant et d\u00e9vou\u00e9 camarade avec lequel je vivais en fr\u00e8re depuis plus de vingt mois. \u00bb La description de la vie quotidienne autour de son poste de secours est aussi int\u00e9ressante dans la Marne et dans l\u2019Aisne en 1917.<br \/>\nUn t\u00e9moignage sur les marraines de guerre<br \/>\nLa richesse du livre repose aussi sur un apport assez exceptionnel : S. Le Pautremat a retrouv\u00e9 41 lettres \u00e9crites par Milec \u00e0 sa marraine de guerre, ces lettres lui ont \u00e9t\u00e9 donn\u00e9es par la petite-ni\u00e8ce de Jeanne G. La juxtaposition des carnets et des lettres permet ainsi de donner une densit\u00e9 affective au t\u00e9moignage, dans le sens o\u00f9 l\u2019auteur \u00e9crit pour s\u00e9duire sa marraine, nous p\u00e9n\u00e9trons ainsi dans sa vie priv\u00e9e. Avec le prisme documentaire (les carnets) et celui de l\u2019intime (les lettres \u00e0 la marraine), le croisement de ces deux sources permet de donner une v\u00e9ritable incarnation au personnage. Jeanne, 25 ans, est une camarade d\u2019enfance avec qui il commence une relation \u00e9pistolaire en mai 1916 (p. 231) : \u00ab Ch\u00e8re Jeanne. La guerre et le souvenir de ce joli Pont-Aven m\u2019obligent \u00e0 venir glaner quelques lignes r\u00e9confortantes. Aussi je m\u2019adresse \u00e0 vous, persuad\u00e9 que vous saurez att\u00e9nuer cette m\u00e9lancolie qui depuis mon retour s\u2019est empar\u00e9e de moi \u2013 Faites-vous, je vous en prie pour une fois la Marraine du \u00ab Poilu \u00bb Milec \u2013 Appelez-moi si vous voulez votre filleul ce qui vous aidera \u00e0 me parler plus librement. \u00bb La relation s\u2019\u00e9tablit dans la confiance, on dispose aussi de quelques cartes de Jeanne (p. 233) : \u00abJe suis aussi tr\u00e8s heureuse d\u2019\u00eatre marraine d\u2019un poilu surtout parce que ce brave poilu est un vieux camarade d\u2019enfance duquel j\u2019ai gard\u00e9 un excellent souvenir. \u00bb Milec a \u00e0 l\u2019\u00e9vidence un projet  de relation plus aboutie avec Jeanne, mais il est prudent, \u00e0 travers un marivaudage qui va crescendo, et ses longues lettres \u00e9voquent ses fonctions et occupations sur le front, et la pr\u00e9cision de ses descriptions int\u00e9ressent ici l\u2019historien: par exemple, p. 245, il adopte une tournure dialogu\u00e9e : \u00ab je vais, si vous voulez bien m\u2019accompagner, vous faire visiter mon poste de secours (\u2026) Descendons les huit marches et \u00e7a y sera. L\u00e0, nous voil\u00e0 \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur. C\u2019est riche hein ? En gens chics, nous nous \u00e9clairons au carbure. \u00bb Il \u00e9voque et traduit l\u2019argot des tranch\u00e9es, le \u00ab rata \u00bb, \u00ab au jus ! \u00bb, et le r\u00e9gional \u00ab au rabiot, les go\u00e9lands ! \u00bb. En ao\u00fbt 1916, Jeanne lui demande de lui retracer quelques sc\u00e8nes \u00e9mouvantes touchant les bless\u00e9s, il accepte mais en soulignant qu\u2019il a vu tellement de souffrances depuis le d\u00e9but du conflit que cela ne le touche plus gu\u00e8re (p. 282 \u00ab mon c\u0153ur s\u2019est p\u00e9trifi\u00e9 \u00bb). Il lui d\u00e9crit alors des sc\u00e8nes \u00ab tristes et douloureuses \u00bb, \u00e9crivant depuis un poste de sant\u00e9 avanc\u00e9 \u00e0 Moscou dans le secteur de Berry-au-Bac (p. 292) : \u00ab Pendant que tr\u00e8s brutalement je vous parle de toutes ces abominations je dois plusieurs fois poser ma plume pour panser des bless\u00e9s graves. \u00bb Et sa lettre continue sans transition avec des formules galantes \u00ab Jeanne, vous \u00eatres d\u00e9licieuse ! \u00bb Par la suite, il se fait plus insistant, mais est remis \u00e0 sa place, et en septembre 1916 les relations semblent avoir trouv\u00e9 un \u00e9quilibre (p. 302) \u00ab Sur votre demande, je passe l\u2019\u00e9ponge sur toutes les d\u00e9clarations, si d\u00e9claration il y a, empress\u00e9es et amicales que je vous ai fait, pour redevenir le vieux camarade vrai et sinc\u00e8re d\u2019antan. \u00bb Myst\u00e9rieusement, les relations entre les deux s\u2019interrompent apr\u00e8s une permission de Milec \u00e0 Pont-Aven en mars 1917, sans que nous en connaissions la raison. Rupture il y a eu, et du fait de Jeanne, mais Milec, semble-t-il, reprend assez vite le dessus, ainsi dans une lettre \u00e0 son beau-fr\u00e8re (fin avril 1917, p. 433) : \u00ab Mon cher, Madeleine a d\u00fb te dire que les relations diplomatiques de Milec et de Jeanne G. ma Marraine, sont rompues \u2013 Nous restons toujours bons amis, mais ne nous \u00e9crivons plus \u2013 Naturellement, je ne me suis pas arr\u00eat\u00e9 l\u00e0 et poss\u00e8de en ce moment une nouvelle Marraine. \u00bb. C\u2019est sa cousine C\u00e9cile qui, en lui indiquant l\u2019adresse d\u2019une nouvelle marraine, lui signale (p. 428) : \u00ab Ce matin en sortant de l\u2019\u00e9glise [dimanche] j\u2019ai fr\u00f4l\u00e9 ton ancienne marraine. A deux reprises elle m\u2019a regard\u00e9e d\u2019un air assez dr\u00f4le et que je ne sais trop comment interpr\u00e9ter ?&#8230; \u00bb Nous poss\u00e9dons aussi un brouillon d\u2019une lettre envoy\u00e9e \u00e0 Mary Allais, sa nouvelle marraine, ainsi qu\u2019une jolie premi\u00e8re lettre de  Mary, dat\u00e9e du 5 mai, alors qu\u2019il est frapp\u00e9 le 6 et meurt le 7 : l\u2019a-t-il lue ?<br \/>\nUne m\u00e9moire locale, une m\u00e9moire familiale<br \/>\nLa r\u00e9ussite de l\u2019ouvrage est certes de nous pr\u00e9senter les documents avec une approche historique rigoureuse, mais elle r\u00e9side aussi dans le fait d\u2019\u00e9voquer une m\u00e9moire familiale, en n\u2019h\u00e9sitant pas \u00e0 int\u00e9grer l\u2019\u00e9motion dans la d\u00e9marche. S. Le Pautremat pr\u00e9sente sa famille au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle, avec de petits artisans bretonnants de Pont Aven, mais c\u2019est le moment de la bascule culturelle : les deux s\u0153urs a\u00een\u00e9es utilisent de pr\u00e9f\u00e9rence le breton, Milec, leur jeune fr\u00e8re, parle aussi breton mais est all\u00e9 \u00e9tudier la peinture dans la r\u00e9gion parisienne, ses carnets sont r\u00e9dig\u00e9s en fran\u00e7ais (l\u2019auteure signale quelques bretonnismes)  et ses deux autres plus jeunes s\u0153urs n\u2019utilisent que le fran\u00e7ais. Elle \u00e9claire aussi la relation de la famille avec Th\u00e9odore Botrel, le \u00ab Barde breton \u00bb, qui est avec Gauguin un des \u00ab inventeurs \u00bb de Pont-Aven (premi\u00e8re f\u00eate folklorique de Bretagne, le \u00ab Pardon des Fleurs d\u2019Ajonc \u00bb). Cet auteur qui devient le \u00ab chansonnier des arm\u00e9es \u00bb, d\u2019ailleurs souvent mal vu par les hommes, car sa venue au r\u00e9giment \u00ab annonce qu\u2019il allait falloir remonter \u00e0 l\u2019assaut \u00bb (p. 29), d\u00e9dicace \u00e0 la famille de Milec une berceuse en breton en hommage au disparu (\u00ab Kousk Soudardik ! \u00bb [dors, petit soldat !] 1917\/1920). S. Le Pautremat nous montre ensuite la place particuli\u00e8re que le disparu a occup\u00e9 dans la m\u00e9moire familiale : ses parents, d\u00e9c\u00e9d\u00e9s tous les deux en 1921, seraient \u00abmorts de chagrin \u00bb (p. 458) ; au fond, la mort de Milec, ce serait \u00ab la faute de Jeanne\u00bb (conversation avec l\u2019auteure 07\/2019), et le pauvre \u00ab n\u2019a pas eu de tombe \u00bb. Il est mort \u00e0 Hurtebise (ou Heurtebise) et il semble que c\u2019est l\u00e0 qu\u2019apr\u00e8s-guerre, la famille l\u2019a cherch\u00e9 et ne l\u2019a pas trouv\u00e9. On leur aurait dit \u00ab qu\u2019il y a eu d\u2019autres batailles et des cimeti\u00e8res ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9truits\u2026 \u00bb. L\u2019auteure expose cette l\u00e9gende familiale puis retrace sa d\u00e9marche m\u00e9thodique pour retrouver la tombe, ce qui se fait sans grandes difficult\u00e9s car les informations \u00e9taient disponibles, notamment avec une carte postale d\u2019un camarade qui situe la tombe \u00e0 son endroit r\u00e9el (\u0152uilly-sur-Aisne). La fin de l\u2019ouvrage \u00e9voque les retrouvailles avec le disparu: c\u2019est en 1987 que la famille part \u00e0 la recherche de la tombe (p. 450) : \u00ab il m\u2019a fallu de la patience, de la d\u00e9termination pour persuader ma m\u00e8re, la ni\u00e8ce de Milec, qu\u2019il \u00e9tait inutile de le chercher \u00ab pr\u00e8s d\u2019Heurtebise \u00bb. De toute fa\u00e7on : \u00ab on n\u2019allait pas le trouver puisqu\u2019il n\u2019avait plus de tombe \u00bb, disait-elle. (\u2026) Et\u2026nous l\u2019avons trouv\u00e9\u2026 Il nous attendait depuis 70 ans\u2026 Je ne vous cache pas que l\u2019\u00e9motion a \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s forte pour tout le monde. Ma m\u00e8re m\u2019est tomb\u00e9e dans les bras, elle pleurait et r\u00e9p\u00e9tait la phrase l\u00e9gendaire\u2026 \u00ab Il n\u2019avait pas de tombe. \u00bb \u00bb<br \/>\nVincent Suard,\t\tmars 2020<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>1. Le t\u00e9moin \u00c9mile Madec, appel\u00e9 Milec par ses proches, et originaire du petit bourg de Pont-Aven (Finist\u00e8re), vient de finir sa formation de peintre (d\u00e9coration, travail sur bois, dessin d\u2019art) lorsqu\u2019il est incorpor\u00e9 en 1912 au 19e RI de Brest. 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