{"id":3231,"date":"2020-06-16T11:02:09","date_gmt":"2020-06-16T10:02:09","guid":{"rendered":"http:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/?p=3231"},"modified":"2021-07-13T15:05:54","modified_gmt":"2021-07-13T14:05:54","slug":"bourgois-flore-1883-1949","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/2020\/06\/16\/bourgois-flore-1883-1949\/","title":{"rendered":"Bourgois, Flore (1883-1949)"},"content":{"rendered":"<p>1. le t\u00e9moin<br \/>\nFlore Bourgois, c\u00e9libataire, tient avant la guerre un commerce d\u2019\u00e9picerie, tout en s\u2019occupant de son plus jeune fr\u00e8re, apr\u00e8s le d\u00e9c\u00e8s de ses parents tisserands. Elle habite la petite ville de Leers (se prononce L\u00e8rss), un bourg de 4000 habitants qui pr\u00e9sente la triple caract\u00e9ristique d\u2019\u00eatre une banlieue textile de Roubaix, une ville fronti\u00e8re avec la Belgique et un espace encore largement agricole. Elle habite une rue situ\u00e9e \u00e0 trois cents m\u00e8tres de la fronti\u00e8re et reste seule pendant l\u2019occupation, ayant un fr\u00e8re mobilis\u00e9, un autre prisonnier et le troisi\u00e8me \u00e9tant mort de maladie sous l\u2019uniforme en 1915. Elle a 31 ans lorsqu\u2019elle commence \u00e0 tenir ses cahiers. Elle se marie apr\u00e8s la guerre et poursuit son activit\u00e9 de petit commerce de d\u00e9tail.<br \/>\n2. le t\u00e9moignage<br \/>\nApr\u00e8s un long s\u00e9jour au grenier, les cahiers d\u2019\u00e9colier sur lesquels Flore Bourgois a tenu au jour le jour la chronique de l\u2019occupation, ont \u00e9t\u00e9 confi\u00e9s par sa fille \u00e0 Beno\u00eet Delvinquier et Edmond Derreumaux, de l\u2019association Leersoise d\u2019\u00c9tudes historiques et folkloriques.  L\u2019ensemble manuscrit comprend 800 pages en quatre cahiers, et les auteurs les ont retranscrits en trois volumes (185 p., 178 p. et 202 p., 1998, tir\u00e9s \u00e0 100 exemplaires). Le volume 3 int\u00e8gre aussi la retranscription des cahiers de Cl\u00e9mence Renaux (p. 122 \u00e0 167, voir cette notice). Une premi\u00e8re publication partielle avait d\u00e9j\u00e0 eu lieu en 1984. Les transcripteurs indiquent avoir travaill\u00e9 le plus fid\u00e8lement possible, laissant les tournures patoisantes et une syntaxe parfois hasardeuse, touchant le moins possible au texte, mais en corrigeant quelques fautes d\u2019orthographe ou de grammaire \u00ab qui auraient g\u00ean\u00e9 la lecture \u00bb ; dans la m\u00eame logique, les phrases se suivant initialement sans coupures, ils ont ajout\u00e9 une ponctuation.<br \/>\n3. Analyse<br \/>\nLes cahiers sont tenus quotidiennement, avec des mentions de dix \u00e0 vingt lignes en g\u00e9n\u00e9ral, mais parfois beaucoup plus. Les indications se rapportent \u00e0 des faits saillants de la journ\u00e9e, \u00e0 des commentaires de nouvelles ou de bruits, \u00e0 des plaintes li\u00e9es aux agissements de l\u2019occupant ou \u00e0 la duret\u00e9 de la solitude et du deuil. Il est \u00e9videmment beaucoup question de r\u00e9quisitions, du prix des denr\u00e9es et des p\u00e9nuries. L\u2019auteure ne fait jamais mention de son travail ou de ses revenus, mais elle \u00e9voque souvent l\u2019activit\u00e9 \u00e9conomique des fabriques, des fermes et surtout la contrebande avec la Belgique.<br \/>\nLa fronti\u00e8re<br \/>\nFlore Bourgois d\u00e9crit pendant toute la dur\u00e9e du conflit les tentatives des \u00ab fonceurs \u00bb, nom donn\u00e9 aux particuliers, parmi lesquels de nombreuses femmes,  qui passent frauduleusement des produits interdits. Le trafic avant-guerre \u00e9tait surtout li\u00e9 au tabac, et \u00e0 partir de 1914, il s\u2019agit, \u00e0 une \u00e9chelle plus importante, de produits fermiers belges (lait, beurre, \u0153ufs, viande), qui sont revendus au march\u00e9 noir au prix fort dans les grandes villes textiles affam\u00e9es. La r\u00e9pression est organis\u00e9e par des policiers allemands faisant fonction de douaniers, et qui  sont connus pour leur s\u00e9v\u00e9rit\u00e9: on craint surtout un diable vert, dit \u00ab la Terreur \u00bb, et un gris dit \u00ab Petrus \u00bb ; ces \u00ab policemen \u00bb, souvent violents, condamnent ceux qu\u2019ils attrapent \u00e0 la confiscation et \u00e0 l\u2019amende, plus six \u00e0 douze jours de prison dans des conditions tr\u00e8s dures aux \u00ab Bains roubaisiens \u00bb. L\u2019auteure est tr\u00e8s souvent perquisitionn\u00e9e, car les \u00ab fonceurs \u00bb, apercevant les \u00ab policemen \u00bb, abandonnent leurs marchandises dans les jardins ou essaient de les poser dans les maisons proches de la fronti\u00e8re. Les policiers sont aid\u00e9s par des soldats en nombre variable : ce sont des sentinelles qui, d\u00e9ploy\u00e9es dans les champs, tirent souvent en l\u2019air, sans viser, mais il arrive qu\u2019un passeur soit tu\u00e9. Parfois rien ne passe, mais \u00e0 d\u2019autres p\u00e9riodes, le trafic augmente (novembre 1915, p. 21.1) : \u00ab les Allemands les plus difficiles sont partis. D\u2019autres sont venus les remplacer. On voit d\u00e9j\u00e0 qu\u2019ils sont plus tol\u00e9rants car malgr\u00e9 la pluie, on voit pas mal de monde circuler avec de la marchandise. \u00bb Les possibilit\u00e9s de passage augmentent lorsque des sentinelles, elles-aussi affam\u00e9es, se font conciliantes (mai 1916, p. 65.2) : \u00ab Ils ach\u00e8tent une sentinelle, et pendant les deux heures qu\u2019elle fait son service, ils portent des marchandises. \u00bb Curieusement, il arrive que la surveillance se rel\u00e2che compl\u00e8tement, ce sont en g\u00e9n\u00e9ral des p\u00e9riodes de rel\u00e8ve d\u2019unit\u00e9s log\u00e9es au bourg, et la disette est telle que les flux deviennent spectaculaires, comme en mars 1916 (p. 53.2) \u00ab Ce n\u2019est qu\u2019une procession de gens se dirigeant vers la fronti\u00e8re pour foncer comme on dit. On n\u2019a jamais vu chose pareille : tout le long de la fronti\u00e8re, des gens courent dans tous les sens. \u00bb, ou en avril (p. 57.2) : \u00ab On dirait qu\u2019il y a l\u00e0-bas une f\u00eate, car tout le monde se dirige de ce c\u00f4t\u00e9. \u00bb F. Bourgois signale aussi au d\u00e9but de 1917 que les sentinelles saisissent des denr\u00e9es pour les envoyer \u00e0 leur famille en Allemagne, tout en essayant de racheter du \u00ab riz am\u00e9ricain \u00bb r\u00e9serv\u00e9 aux habitants occup\u00e9s.<br \/>\nLes combats<br \/>\nLes combats du d\u00e9but du conflit alimentent un nombre importants de fausses nouvelles, de bruits li\u00e9s \u00e0 l\u2019absence d\u2019informations fiables, comme par exemple (22 novembre 1914, p. 69) : \u00ab un homme pris \u00e0 Mouvaux pour faire des tranch\u00e9es fut occup\u00e9 \u00e0 enterrer les morts. En voyant qu\u2019on enterrait les bless\u00e9s respirant encore, et entendant la supplication de l\u2019un deux, non pas encore dans le trou, il s\u2019est enfui de ces lieux terribles. Il est revenu chez lui. On craint m\u00eame qu\u2019il ne perde la raison. \u00bb On peut citer un autre canard (22 mars 1915, p. 119) \u00ab On dit qu\u2019on se bat \u00e0 Valenciennes. On se demande toujours ce qu\u2019il adviendra de ces villes de Roubaix, Tourcoing et Lille ? Le g\u00e9n\u00e9ral Joffre donne sa d\u00e9mission, dit-il, si les Anglais veulent abattre ces villes. \u00bb F. Bourgois \u00e9voque quasi-quotidiennement le bruit des combats, leur intensit\u00e9, en m\u00e9langeant parfois les informations entre un front lointain et des bombardements a\u00e9riens, surtout \u00e0 partir de 1916. Il semble que ce sont les obus de D.C.A. non \u00e9clat\u00e9s qui, en retombant, causent le plus de d\u00e9g\u00e2ts pour les habitants. Ypres est le secteur le plus cit\u00e9 pour le bruit r\u00e9current  de la bataille, mais au vu de la distance, il doit plus souvent s\u2019agir du secteur de Messine. Sa description du bruit de la bataille de Passendael (30 km) est spectaculaire (18 septembre 1917, p. 26.3) : \u00ab\u00c0 mesure que la soir\u00e9e avance, la canonnade augmente d\u2019intensit\u00e9. Vers huit heures, c\u2019est terrifiant ! Jamais on ne vit pareille spectacle : c\u2019est un feu roulant terrible. Le ciel est illumin\u00e9 comme par un grand incendie, des \u00e9clairs s\u2019allument sur tout le front, le bruit est assourdissant, on ne s\u2019entend presque plus, tout bouge dans les maisons. (\u2026) on songe avec terreur \u00e0 ceux qui sont l\u00e0, pr\u00eats, attendant la mort. On ne sait pas s\u2019en rendre un compte exact. On croit que ces soldats sont hors du monde. Ils ne doivent plus \u00eatre eux-m\u00eames. \u00bb<br \/>\nLes requis<br \/>\nFlore Bourgois tient aussi la chronique des rafles visant au travail forc\u00e9, d\u2019abord au moment de \u00ab l\u2019affaire des sacs \u00bb (\u00e9t\u00e9 1915, p. 135) \u00ab Ainsi, une partie des ouvriers de la fabrique a recommenc\u00e9 le travail, mais un grand nombre r\u00e9siste encore. Ils ne c\u00e9deront, disent-ils, qu\u2019\u00e0 la force. \u00bb Elle expose le dilemme patriotique au centre du conflit (juillet 1915, p 160) : \u00ab Qu\u2019il sera regrettable de voir les ouvriers de Leers fl\u00e9chir devant les Allemands ! Que diront les Alli\u00e9s ? Nos fr\u00e8res ? \u00bb.  Elle \u00e9voque aussi P\u00e2ques 1916 et la r\u00e9quisition des jeunes gens des deux sexes. Comme dans la plupart des t\u00e9moignages, on retrouve la remarque sur les effets d\u00e9sastreux possibles de la promiscuit\u00e9 sociale  (p. 61.2) \u00abon voit ces gens qui le lendemain doivent partir pour l\u2019inconnu, en contact avec toute sorte de gens plus ou moins biens. Les m\u00e8res sont au d\u00e9sespoir. \u00bb Elle insiste encore lors du d\u00e9part pour les Ardennes des Roubaisiennes (p 62.2) \u00ab 400 femmes sont parties ; ce qui est triste. Des filles bien \u00e9lev\u00e9es sont mises en contact avec toutes sortes de gens mal \u00e9lev\u00e9s, sans pudeur, sans \u00e9ducation. C\u2019est \u00e0 faire pleurer en songeant \u00e0 ce qui leur est r\u00e9serv\u00e9. Que de m\u00e8res souffrent en ce moment ! \u00bb Le journal \u00e9voque aussi les brassards rouges, requis en 1917 et 1918, dont le triste sort est \u00e9voqu\u00e9 \u00e0 l\u2019occasion de services fun\u00e8bres (obit), lorsque la nouvelle du d\u00e9c\u00e8s de l\u2019un d\u2019entre eux \u2013 cinq durant le conflit &#8211; arrive \u00e0 Leers (sous-alimentation, dysenterie et maladies pulmonaires en g\u00e9n\u00e9ral). En 1918, les jeunes gens sont \u00e9galement tr\u00e8s nombreux \u00e0 devoir travailler \u00e0 proximit\u00e9 du front et de ses dangers  (avril 1918, p. 73.3) \u00ab Quelques brassards rouges tels que Jean Parent, Alfred Prez, sont revenus en cong\u00e9s [permission] et sont d\u00e9cid\u00e9s \u00e0 ne plus y retourner, tellement le danger est grand l\u00e0-bas. (\u2026) Ils vont risquer malgr\u00e9 tout de rester par ici. C\u2019est toujours dangereux, mais ils trouvent que le sort qui les attendra, ne sera pas pire que celui qu\u2019ils viennent de quitter. \u00bb<br \/>\nLes Allemands<br \/>\nFlore Bourgois d\u00e9teste les Allemands, qui sont coupables de la guerre, des brutalit\u00e9s de l\u2019occupation et de ses souffrances personnelles (absence de nouvelles des siens, solitude et mort de Denis, son fr\u00e8re pr\u00e9f\u00e9r\u00e9), son t\u00e9moignage maintient toute la guerre une ligne \u00ab patriotique \u00bb. En cela, sa r\u00e9daction lui fait courir un risque r\u00e9el. En 1915, elle est jalouse des soldats qui re\u00e7oivent du courrier tous les jours, et elle souligne la violence et l\u2019injustice des \u00ab policemen \u00bb omnipr\u00e9sents sur la fronti\u00e8re; \u00e0 la fin du conflit, elle r\u00e9sume son attitude lorsqu\u2019elle doit loger des ennemis (mai 1918, p. 81) : \u00ab Il faut garder envers eux une certaine d\u00e9f\u00e9rence, et cependant, y mettre des limites. C\u2019est une lutte perp\u00e9tuelle. On ne peut \u00eatre malhonn\u00eate et on ne veut pas leur porter trop d\u2019\u00e9gards : toujours, il faut se souvenir que c\u2019est l\u2019ennemi ! \u00bb. La diariste \u00e9voque aussi une dispute entre un soldat et une femme (ao\u00fbt 1916, p. 89.2): \u00ab discussions qui ne valent pas la peine d\u2019\u00eatre \u00e9cout\u00e9es car elles proviennent d\u2019alliances entre ces deux, comme on en voit, h\u00e9las, trop depuis quelque temps : des femmes s\u2019alliant avec l\u2019ennemi. Elle avait re\u00e7u de ce soldat une bague qu\u2019elle portait. Il voulait la reprendre, mais r\u00e9ussit quand m\u00eame \u00e0 l\u2019arracher. \u00bb C\u2019est la seule mention de ce type sur les 500 pages.   Elle \u00e9voque  aussi la rencontre avec un d\u00e9serteur allemand en octobre 1917 (p. 33.3) \u00ab Il a 24 ans. Depuis 6 jours, dit-il, il marche. Il a quitt\u00e9 Arras. \u00ab Beaucoup kapout l\u00e0-bas. Beaucoup partir comme lui \u00bb.  (\u2026) Guerre finie pour moi, dit-il. Capitalistes, nix. Front, moi \u00e9gal \u00bb. Il reste un moment, puis part pour Tournai. \u00bb. En 1918, les remarques sur la mauvaise alimentation des troupes allemandes sont r\u00e9currentes, \u00abils n\u2019ont que de la soupe\u00bb.<br \/>\nLa teneur globale du t\u00e9moignage est sombre, la souffrance morale est omnipr\u00e9sente; la religion, seule consolation dans cette situation d\u00e9sesp\u00e9rante, vient souvent clore des plaintes r\u00e9currentes, qui jouent visiblement un r\u00f4le d\u2019exutoire. Une mention, retrouv\u00e9e r\u00e9guli\u00e8rement sous des formes variables (souffrance + patriotisme +religion), peut illustrer pour finir ce style personnel, caract\u00e9ristique de cet int\u00e9ressant t\u00e9moignage (mai 1918, p. 79.3) : \u00ab Les soldats ne se g\u00eanent pas pour jouer aux cartes ensemble dans nos maisons. Que de sombres pens\u00e9es nous assaillent en voyant ce spectacle, l\u2019ennemi install\u00e9 \u00e0 notre foyer ; \u00eatre oblig\u00e9e de les supporter sans murmurer. Si c\u2019\u00e9taient des n\u00f4tres !  (\u2026) on aurait tant voulu les recevoir de temps en temps, les soulager, leur faire oublier leurs souffrances ! (\u2026)  Il faut se r\u00e9signer  et offrir \u00e0 Dieu ces souffrances pour le salut de cette ch\u00e8re France. Ceux qui, l\u00e0-bas, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, n\u2019auront pas connu les tristesses de l\u2019invasion, ne pourront jamais comprendre combien elles sont am\u00e8res et de quel effet, elles nous percent \u00e0 tout instant le c\u0153ur ! \u00bb.<\/p>\n<p>Vincent Suard\t\tjuin 2020<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>1. le t\u00e9moin Flore Bourgois, c\u00e9libataire, tient avant la guerre un commerce d\u2019\u00e9picerie, tout en s\u2019occupant de son plus jeune fr\u00e8re, apr\u00e8s le d\u00e9c\u00e8s de ses parents tisserands. 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