{"id":3307,"date":"2020-10-17T10:51:47","date_gmt":"2020-10-17T09:51:47","guid":{"rendered":"http:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/?p=3307"},"modified":"2021-07-13T15:01:24","modified_gmt":"2021-07-13T14:01:24","slug":"rozet-et-relachon","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/2020\/10\/17\/rozet-et-relachon\/","title":{"rendered":"Rozet et Relachon"},"content":{"rendered":"<p>1. Les t\u00e9moins<br \/>\nLes trois t\u00e9moins de ce recueil sont Mathilde Rozet (1896 -1972), son fr\u00e8re Auguste (1897-1918), mara\u00eechers \u00e0 Irigny (Rh\u00f4ne) et Jean-Marie Relachon (1897-1993), jardinier \u00e0 Pierre-B\u00e9nite (Rh\u00f4ne). A. Rozet et J.\u2013M.  Relachon, classe 1917, sont deux camarades incorpor\u00e9s en 1916 au 4\u00e8me r\u00e9giment du G\u00e9nie (Eybens-Grenoble), avec des camarades de leur r\u00e9gion (\u00ab la fine \u00e9quipe \u00bb). Ils sont affect\u00e9s \u00e0 divers  travaux (r\u00e9gion de Toul) en 1917 et Auguste passe au 3\u00e8me G\u00e9nie (Cie 2\/57); Jean-Marie s\u2019\u00e9prend de Mathilde lors d\u2019une permission, puis Auguste est tu\u00e9 en juillet 1918, lors d\u2019une attaque o\u00f9 sa compagnie de sapeurs pr\u00eatait main-forte \u00e0 l\u2019infanterie. Jean-Marie Relachon \u00e9pouse Mathilde Rozet, enceinte de 4 mois, en juillet 1919, et est d\u00e9mobilis\u00e9 en septembre 1919.<br \/>\n2. Le t\u00e9moignage<br \/>\nMarie-No\u00eblle Gougeon a \u00e9crit et publi\u00e9 <em>Et nous, nous ne l\u2019embrasserons plus, Trois jeunes Lyonnais dans la tourmente de la Grande Guerre<\/em> en 2014 (\u00e0 compte d\u2019auteur, ISBN 978-10-976001-0-5, 196 pages). L\u2019auteure, petite -fille de deux des protagonistes du livre, a retrouv\u00e9 dans la maison familiale une grande quantit\u00e9 de lettres, essentiellement celles des trois acteurs du r\u00e9cit, mais aussi d\u2019autres provenant des parents et de cousins. Avec des extraits, elle a construit une pr\u00e9sentation de la guerre v\u00e9cue par ces jeunes gens, ainsi qu\u2019une chronique de la vie d\u2019Irigny, un bourg mara\u00eecher proche de l\u2019agglom\u00e9ration lyonnaise pendant la Grande Guerre.<br \/>\n3. Analyse<br \/>\nEn quantit\u00e9 \u00e9ditoriale, Marie-No\u00eblle Gougeon produit un contenu dans lequel la proportion de citations de lettres et celle de commentaires et d\u2019explications est \u00e9quivalente. Le r\u00e9cit est construit suivant une logique chronologique, et en m\u00eame temps une organisation th\u00e9matique: le village, l\u2019activit\u00e9 mara\u00eech\u00e8re, la description du front ou de l\u2019arri\u00e8re front, l\u2019annonce des premiers tu\u00e9s, la relation amoureuse, le deuil d\u2019Auguste, les nouvelles arrivant depuis l\u2019Allemagne occup\u00e9e\u2026 Avec la position centrale qui est la sienne, c\u2019est Mathilde Rozet (s\u0153ur\/fianc\u00e9e) qui est la v\u00e9ritable \u00ab h\u00e9ro\u00efne \u00bb de cette \u00e9vocation, et si les cartes et les lettres sont souvent concises et ponctuelles, c\u2019est la mise en r\u00e9cit de l\u2019ensemble qui donne son int\u00e9r\u00eat \u00e0 la d\u00e9marche et nous rend proche les protagonistes. C\u2019est peut-\u00eatre la jeunesse dans la guerre qui est le th\u00e8me qui \u00e9merge le plus de l\u2019ensemble, avec des protagonistes qui ont entre dix-huit et vingt-deux ans, et des \u00e9crits qui parlent des pr\u00e9occupations de leur \u00e2ge.  Il y a finalement peu de descriptions des combats, \u00e0 l\u2019exception de l\u2019\u00e9t\u00e9 1918 o\u00f9 Auguste est tu\u00e9, alors que l\u2019ann\u00e9e 1916 est occup\u00e9e par l\u2019apprentissage, et parce qu\u2019en 1917, ces soldats du g\u00e9nie sont souvent occup\u00e9s en arri\u00e8re de la premi\u00e8re ligne. Ce qui domine pour ces jeunes gens, c\u2019est l\u2019\u00e9change de nouvelles sur les camarades au bourg, sur la bonne ambiance au sein du \u00ab groupe primaire \u00bb: on parle souvent des nombreuses \u00ab bombes \u00bb faites ensemble. Mathilde \u00e9voque les travaux mara\u00eechers, les r\u00e9coltes, les prix de vente au march\u00e9. Le corpus d\u00e9gage par contre peu de pr\u00e9occupations politiques, de remarques sur la conduite de la guerre ou d\u2019opinions sur l\u2019ennemi.<br \/>\nLe th\u00e8me de la relation amoureuse et du mariage est central dans le livre, dans une situation de guerre marqu\u00e9e par la s\u00e9paration et l\u2019inqui\u00e9tude. Les liens se nouent ici entre Mathilde Rozet et Jean-Marie Relachon, le camarade de son fr\u00e8re, dont les parents habitent le bourg voisin. Les deux jeunes gens ont d\u2019abord un ton tr\u00e8s r\u00e9serv\u00e9 (les parents de Mathilde lisent son courrier), puis ils s\u2019enhardissent, et les liens se tissent. Mathilde ins\u00e8re dans ses lettres des extraits de po\u00e9sies ou des citations litt\u00e9raires, (Lamartine, mais aussi La Rochefoucauld, Henri Bordeaux ou Th\u00e9odore Botrel), elle conseille \u00e0 Jean-Marie des livres (romans populaires), sur lesquels ils \u00e9changent ensuite leurs impressions (p. 96). On voit au passage que c\u2019est une jeune mara\u00eech\u00e8re qui a su profiter de l\u2019\u00e9cole et qui a une fort bonne ma\u00eetrise de l\u2019\u00e9crit. Au printemps 1917, Jean-Marie est re\u00e7u chez Mathilde et \u00e9crit \u00e0 son ami Auguste, (mai 1917, p. 84): \u00ab Bien cher beau-fr\u00e8re, excuse-moi si je prends ce titre pour te causer, c\u2019est mani\u00e8re de rigoler et puis tu n\u2019es pas ignorant des relations que j\u2019ai avec ta s\u0153ur et les affaires marchent \u00e0 merveille.\u00bb Mais la guerre qui dure influe aussi directement sur la relation des jeunes gens : Jean-Marie est hospitalis\u00e9 en psychiatrie (\u00ab M\u00e9lancolie \u00bb) une grande partie de 1918, et il n\u2019\u00e9crit presque plus, ce qui inqui\u00e8te fort Mathilde. De plus le deuil p\u00e8se lourdement \u00e0 Irigny, car Auguste est tu\u00e9 en juillet 1918.<br \/>\nUne anecdote de 1919, montre bien ce que peut produire la guerre et ses contraintes sur les relations entre les promis. Jean-Marie, remis de ses troubles psychiques, et occupant une ville allemande au d\u00e9but de 1919, taquine Mathilde en \u00e9voquant les bonnes fortunes possibles avec les Allemandes (p. 156) : \u00ab J\u2019ai un caf\u00e9 attitr\u00e9. Mes yeux emportent des succ\u00e8s fous, parfois j\u2019en suis embarrass\u00e9. Fran\u00e7ais : jolis yeux. \u00ab Fran\u00e7ais : ger got, tr\u00e8s bon. \u00bb Il y a une serveuse qui a le b\u00e9guin pour moi. Et maintenant je bois \u00e0 l\u2019\u0153il et je fais laver mon linge et si je voulais je pourrais coucher toutes les nuits mais tu me connais je ne veux pas endommager ma sant\u00e9 pour le restant de ma vie bien souvent. \u00bb Malgr\u00e9 les pr\u00e9cautions prises avec la factrice de la poste, les parents de Mathilde ont lu cette lettre et l\u2019ambiance est catastrophique \u00e0 Irigny, \u00ab tu ne saurais croire ce que j\u2019ai souffert. J\u2019ai vu nos liens d\u2019affection se briser en un instant (\u2026) je te demande plus de tact (\u2026) Et pour mes parents, envoie leur une lettre o\u00f9 tu leur donneras quelque raison. \u00bb Le registre \u00ab caserne \u00bb est peu compatible avec Lamartine, et Jean-Marie est effondr\u00e9 lorsqu\u2019il se rend compte des cons\u00e9quences de ses h\u00e2bleries, qu\u2019il pensait amusantes. M.-N. Gougeon note justement que l\u2019incident,  \u00ab v\u00e9cu douloureusement par les deux jeunes gens, montre \u00e0 quel point ils vivent leur amour dans deux univers tr\u00e8s diff\u00e9rents. La guerre perturbe les relations amoureuses, troublant les capacit\u00e9s de discernement. \u00bb Mathilde est enceinte au printemps 1919 apr\u00e8s une permission de Jean-Marie et regrette am\u00e8rement cette situation (p. 170) : \u00ab Nous avons cru nous aimer de tout c\u0153ur et nous nous sommes aim\u00e9s mal. Que serais-je aux yeux du monde dor\u00e9navant ? Que suis-je aux yeux de Dieu, c\u2019est bien pire. \u00bb On est au centre de cette probl\u00e9matique de guerre, avec des permissions rares et des jeunes gens impatients : \u00ab Oh si j\u2019avais su, si je t\u2019avais dit non, ton bon c\u0153ur n\u2019aurait pas jug\u00e9 mon acte trop s\u00e9v\u00e8re mais il eut pu davantage estimer mon caract\u00e8re et non pas ma faiblesse ! \u00bb Jean-Marie assume ses devoirs et le mariage a lieu lors d\u2019une permission en juillet 1919 : l\u2019ambiance, malgr\u00e9 la compr\u00e9hension bienvenue des parents, reste lourde, avec pour Mathilde la culpabilit\u00e9 (elle est croyante et pratiquante) et le deuil de son fr\u00e8re qui continue de la ronger ; elle \u00e9crit \u00e0 Jean-Marie quelques jours avant leur mariage (p. 178) : \u00ab J\u2019ai le regret d\u2019avoir aussi mal agi pour ma famille. Ma jeunesse fuit \u00e0 grands pas. J\u2019ai d\u00e9j\u00e0 foul\u00e9 le sentier des douleurs. \u00bb L\u2019apaisement vient avec la d\u00e9mobilisation et la r\u00e9union des \u00e9poux en septembre 1919.<br \/>\nOn voit donc ce que ce groupe de lettres peut apporter d\u2019utile \u00e0 l\u2019histoire de l\u2019intime, dans les conditions particuli\u00e8res li\u00e9es au conflit, mais il faut signaler aussi deux dangers pr\u00e9sents dans ce type d\u2019ouvrage, lorsqu\u2019on s\u2019interroge sur la port\u00e9e historique du t\u00e9moignage; le premier \u00e9cueil r\u00e9side dans la forme (m\u00e9lange citations\/pr\u00e9sentation et commentaires), qui consiste \u00e0 dialoguer avec des extraits de lettre, \u00e0 risquer la surinterpr\u00e9tation de courriers souvent brefs, avec un risque de paraphrase, de d\u00e9terminisme, voire d\u2019intervention de la fiction, par une mise en sc\u00e8ne \u00ab romanesque \u00bb des citations ; la subjectivit\u00e9 bien compr\u00e9hensible li\u00e9e \u00e0 la d\u00e9marche m\u00e9morielle, peut venir encore ajouter \u00e0 la confusion. Ici le risque est fr\u00f4l\u00e9 mais ma\u00eetris\u00e9, et la qualit\u00e9 de l\u2019ensemble fait qu\u2019on a un r\u00e9el t\u00e9moignage d\u2019histoire.<br \/>\nLe deuxi\u00e8me danger r\u00e9side dans l\u2019analyse finale (port\u00e9e du t\u00e9moignage) et ici, elle ne convainc pas toujours. Dans le dernier chapitre, l\u2019auteure ramasse les impressions majeures que lui donne son travail en quatre formules : \u00ab ils appartenaient \u00e0 une communaut\u00e9, ils \u00e9taient modernes, ils ne se sont pas d\u00e9rob\u00e9s, ils se sont tus \u00bb; les deux premi\u00e8res remarques sont pertinentes, on a parl\u00e9 plus haut du bon niveau d\u2019\u00e9criture, qui permet ces \u00e9changes, et la modernit\u00e9 est aussi due \u00e0 la proximit\u00e9 d\u2019Irigny et de Pierre-B\u00e9nite avec la grande ville de Lyon: on n\u2019est pas ici dans une \u00ab campagne profonde \u00bb. La formule  \u00ab ils ne se sont pas d\u00e9rob\u00e9s \u00bb para\u00eet par contre un peu vaine : \u00e9tait-ce une possibilit\u00e9 et un enjeu pour des jeunes de la classe 17 ? Si on regarde plus finement les itin\u00e9raires, on constate que Jean-Marie Rozet a \u00e9t\u00e9 hospitalis\u00e9 huit mois en h\u00f4pital psychiatrique en 1918 pour \u00ab m\u00e9lancolie \u00bb : il a \u00e9t\u00e9 d\u00e9clar\u00e9 gu\u00e9ri  (il aura son certificat de bonne conduite \u00e0 la d\u00e9mobilisation), mais cette affection, qui lui permet, nolens volens, de rester \u00e0 l\u2019arri\u00e8re alors que son futur beau-fr\u00e8re est tu\u00e9 lors des combats de l\u2019\u00e9t\u00e9 1918, rend insatisfaisante cette formule \u00ab ils ne se sont pas d\u00e9rob\u00e9s \u00bb. La quatri\u00e8me remarque \u00ab Ils se sont tus \u00bb est imm\u00e9diatement suivie de : \u00ab Ces jeunes gens ont d\u00fb faire face \u00e0 une violence inou\u00efe, tant dans l\u2019atrocit\u00e9 des combats que dans les conditions dans lesquelles on les a fait vivre \u00bb ; on sent bien ici l\u2019influence d\u2019une bibliographie \u00ab hyperbolique \u00bb, mais ce n\u2019est tout simplement pas le sentiment que donnent les extraits des sources qui nous sont pr\u00e9sent\u00e9es. Ces r\u00e9serves \u00e9mises, ce livre est une r\u00e9ussite en ce qu\u2019il nous rend tr\u00e8s pr\u00e9sents ces jeunes t\u00e9moins, et on adh\u00e9rera volontiers aux deux derni\u00e8res lignes (p. 191) \u00ab Alors par ce livre, en racontant l\u2019histoire de quelques-uns, j\u2019ai souhait\u00e9 non pas les figer comme des morts mais les regarder et essayer d\u2019en parler comme des vivants \u00bb.<\/p>\n<p>Vincent Suard\t\toctobre 2020<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>1. Les t\u00e9moins Les trois t\u00e9moins de ce recueil sont Mathilde Rozet (1896 -1972), son fr\u00e8re Auguste (1897-1918), mara\u00eechers \u00e0 Irigny (Rh\u00f4ne) et Jean-Marie Relachon (1897-1993), jardinier \u00e0 Pierre-B\u00e9nite (Rh\u00f4ne). A. Rozet et J.\u2013M. 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