{"id":3364,"date":"2020-12-28T15:18:06","date_gmt":"2020-12-28T14:18:06","guid":{"rendered":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/?p=3364"},"modified":"2021-07-13T14:57:04","modified_gmt":"2021-07-13T13:57:04","slug":"bouteille-jean-1882-1915-et-son-epouse-imbert-jeanne","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/2020\/12\/28\/bouteille-jean-1882-1915-et-son-epouse-imbert-jeanne\/","title":{"rendered":"Bouteille, Jean (1882-1915) et son \u00e9pouse Imbert Jeanne"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-normal-font-size\">1. Les t\u00e9moins <br>Jean Bouteille est cultivateur \u00e0 Yseron (Rh\u00f4ne) au moment de la mobilisation, mais il est aussi le coiffeur du village et occasionnellement tueur de cochon. Il est mari\u00e9 \u00e0 Jeanne Imbert depuis 1910, et leur fille Yvonne est n\u00e9e en 1912. Il combat en Alsace et dans les Vosges avec le 372e RI de Belfort, puis passe au 407e RI,  constitu\u00e9 en mars 1915. Il est tu\u00e9 le 28 septembre 1915 en Artois lors de l\u2019offensive d\u2019automne, \u00e0 la cote 140 de Givenchy. Au d\u00e9but de la guerre, Jeanne cultive le jardin mara\u00eecher, et a repris les fonctions de coiffeur du village. Apr\u00e8s la guerre \u00ab Elle a v\u00e9cu le reste de sa vie dans le souvenir d\u2019un \u00e9poux tendrement aim\u00e9 (pr\u00e9face, p. 10) \u00bb et ne s\u2019est pas remari\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size\"><br>2. Le t\u00e9moignage<br>Nicole Lhuillier-Perilhon a publi\u00e9 aux \u00e9ditions \u00ab Les passionn\u00e9s de bouquins \u00bb en 2012 <em>Il fait trop beau pour faire la guerre<\/em>, correspondance entre un soldat au front et son \u00e9pouse \u00e0 l\u2019arri\u00e8re pendant la Premi\u00e8re Guerre mondiale, 261 pages. Les lettres ont \u00e9t\u00e9 trouv\u00e9es par hasard sous une vol\u00e9e d\u2019escalier, certaines ayant \u00e9t\u00e9 ab\u00eem\u00e9es par les souris. N. Lhuillier-Perilhon, petite-fille de Jean Bouteille, pr\u00e9cise \u00e0 l\u2019occasion d\u2019un entretien t\u00e9l\u00e9phonique (juin 2020) qu\u2019un certain nombre de formules r\u00e9p\u00e9titives en fin de lettres ont \u00e9t\u00e9 supprim\u00e9es, mais que le souci de fid\u00e9lit\u00e9 aux courriers a pr\u00e9sid\u00e9 \u00e0 son travail de retranscription. Elle signale aussi avoir r\u00e9tabli l\u2019orthographe et une grammaire correcte, surtout pour Jean dont le niveau scolaire \u00e9tait limit\u00e9. Par contre l\u2019absence fr\u00e9quente de ponctuation a \u00e9t\u00e9 respect\u00e9e quand elle n\u2019alt\u00e9rait pas le sens. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size\"><br>3. Analyse<br>Ces \u00e9changes de lettres racontent la guerre telle qu\u2019elle est ressentie par le mari mobilis\u00e9, et l\u2019ambiance au village et dans le petit foyer familial, telle qu\u2019elle est v\u00e9cue par l\u2019\u00e9pouse. Le ton de la correspondance est tendre, peut-\u00eatre plus que la moyenne de ce type de courriers, et est souvent centr\u00e9 sur la petite Yvonne, et sur les relations chaleureuses d\u2019un couple \u00e9pris.  <br>I. Jean <br>Jean fait son devoir au front sans ferveur particuli\u00e8re mais avec r\u00e9solution, et de nature sociable, semble ne pas souffrir de la vie collective ; il entre dans Mulhouse lib\u00e9r\u00e9e en ao\u00fbt 1914, d\u00e9crit dans ses lettres les souffrances des villages alsaciens du front, et dit sa d\u00e9testation des Allemands. Il est dans le secteur de Dannemarie \u00e0 l\u2019automne, et explique \u00ab \u00eatre bien aim\u00e9 de tous ses camarades et de ses chefs \u00bb ; au repos il redevient coiffeur. Sa perception de la culture alsacienne est assez sommaire (4 octobre 1914, p.42) : \u00ab Je ne comprends rien ils me font un baragouin \u00e9pouvantable on dirait qu\u2019ils mangent de la merde, on ne peut s\u2019habituer \u00e0 ce parler boche. \u00bb En mars 1915, il est vers\u00e9 dans un nouveau r\u00e9giment form\u00e9 surtout de jeunes de la classe 15,  et c\u2019est \u00e0 partir de ce moment que semblent se conjuguer la lassitude de la guerre, le regret des \u00eatres chers, et un malaise li\u00e9 \u00e0 la fr\u00e9quentation de ces jeunes soldats; lui, qui a 32 ans, en a une tr\u00e8s mauvaise opinion (p. 201) :  \u00ab des pires voyous des bleus de la classe 15 qui n\u2019ont aucun respect pour les anciens qui n\u2019ont jamais que des salet\u00e9s \u00e0 la bouche des paroles d\u00e9plac\u00e9es car ils n\u2019ont aucune esp\u00e9rance et qu\u2019ils n\u2019ont que le vice dans la t\u00eate c\u2019est impossible de les regarder d\u2019un bon \u0153il. \u00bb Cette fatigue se traduit aussi par l\u2019\u00e9vocation du souhait de la paix, et \u00e0 la m\u00eame p\u00e9riode, il est assez critique envers ses officiers, soulignant (p. 162) \u00ab qu\u2019ils gagnent des bons mois ils sont bien mieux \u00e0 l\u2019abri du danger que nous. Ah je suis s\u00fbr que s\u2019ils n\u2019\u00e9taient pas pay\u00e9s plus cher que nous et nourris comme nous et bien il y a longtemps que la guerre serait termin\u00e9e. \u00bb Il \u00e9voque aussi le souhait de la bonne blessure (\u00ab mais pas estropi\u00e9 bien entendu \u00bb). Par ailleurs, cette situation de guerre cruelle n\u2019entra\u00eene pas pour lui de \u00ab brutalisation \u00bb particuli\u00e8re, il l\u2019\u00e9voque en plaisantant \u00e0 propos de la ling\u00e8re \u00e0 qui il a donn\u00e9 son linge au repos (p. 147) : \u00ab Eh bien j\u2019aimerais bien mieux me battre avec elle qu\u2019avec les boches j\u2019en aurais moins peur. Au lieu de devenir brutal ici on prend toujours plus la guerre en horreur. \u00bb<br>II. Jeanne  <br>Jeanne \u00e9crit r\u00e9guli\u00e8rement \u00e0 son mari, lui envoie des colis, et lui raconte les petits soucis de l\u2019arri\u00e8re, notamment pour les travaux qu\u2019elle ne peut faire elle-m\u00eame; elle souligne que les journaliers et artisans du village non-mobilis\u00e9s font payer tr\u00e8s cher la t\u00e2che, mais heureusement, il y a les bless\u00e9s en convalescence \u00ab qui ne sont pas si exigeants \u00bb. Elle tient aussi \u00e0 rassurer son homme sur le fait qu\u2019elle s\u2019en sort bien globalement (p. 51) : \u00ab mon Jean tu me prends pour une bugne (\u2026) Ah, je me d\u00e9brouille va sois sans inqui\u00e9tude. Si je te dis toutes ces bagatelles qui m\u2019arrivent c\u2019est afin que tu sois bien au courant de tout ce qui se passe dans ton m\u00e9nage mais non pour que tu te tourmentes pour si peu de chose. \u00bb Jeanne donne r\u00e9guli\u00e8rement des nouvelles d\u2019Yvonne, d\u00e9crit ses progr\u00e8s et ses mots d\u2019enfant (\u00ab elle dit toujours que tu es apr\u00e8s tuer les cochons \u00bb) ; elle lui d\u00e9crit, en enjolivant probablement, la petite fille agenouill\u00e9e apprenant \u00e0 faire sa pri\u00e8re (p. 84) \u00ab Mon Dieu vous m\u2019entendez bien il faut me garder mon Papa je le veux et je vous aimerai bien. \u00bb. Souvent Jeanne termine par des formules tendres comme par exemple \u00ab De gros mimis bien affectueux de la Jeanne. J\u2019en ai mis un plein mouchoir de baisers\u00bb, et les r\u00e9ponses de Jean ne sont pas en reste (p. 67) \u00ab A mon retour il me semble que je vais vous manger toutes les deux ma pauvre Jeanne je vous ai toujours aim\u00e9 mais plus \u00e7a va au plus je vous aime.\u00bb Le couple dialogue aussi sur un ton grivois, parlant du d\u00e9sir par des formules \u00e0 peines d\u00e9guis\u00e9es (en permission, \u00ab faire jusqu\u2019\u00e0 ce que \u00e7a ne veuille plus faire \u00bb), ou qui viennent directement des m\u00e9taphores de l\u2019argot de la tranch\u00e9e ; ainsi lorsque Jean rentrera, il y aura un \u00ab corps \u00e0 corps \u00bb terrible, ou le \u00ab 75 sera ajust\u00e9 bien des fois (p. 214) \u00bb  Jeanne est amus\u00e9e par ces gauloiseries, et ces passages ont leur int\u00e9r\u00eat car en g\u00e9n\u00e9ral, c\u2019est la pudeur du poilu qui domine dans les sources. Dans la m\u00eame veine intime (histoire de la sexualit\u00e9 ou pourquoi pas histoire du genre), on d\u00e9voilera encore une mention de Jeanne (p. 225, apr\u00e8s une permission) : \u00ab Je voulais aussi te reparler que j\u2019\u00e9tais satisfaite de mon poulet\u2026car je te l\u2019avoue franchement \u00e0 pr\u00e9sent j\u2019avais peur et cela g\u00e2tait beaucoup la joie de te revoir mais comme je vois que tu te tires assez bien de \u00e7a et bien je ne r\u00e9clame qu\u2019une autre permission. \u00bb<br>III. La religion <br>Dieu joue un r\u00f4le important dans la vie du m\u00e9nage Bouteille, et ici la religion n\u2019est pas incompatible avec un couple volontiers gaillard comme on l\u2019a vu : ce n\u2019est pas une d\u00e9votion puritaine, les domaines m\u00e9taphysique et domestique sont bien s\u00e9par\u00e9s, et Jean qui aime faire la \u00ab bombe \u00bb dit aussi que lorsqu\u2019il a le bonheur d\u2019aller \u00e0 la messe, cela le rend heureux. Il \u00e9voque au combat la protection du Saint Suaire, tandis que Jeanne s\u2019adresse davantage \u00e0 la Vierge. Jean mentionne \u00eatre choqu\u00e9 par l\u2019irr\u00e9ligion des jeunes soldats de la classe 15, et il est furieux lorsqu\u2019en Artois le colonel leur interdit de porter l\u2019insigne du Sacr\u00e9 C\u0153ur sur l\u2019uniforme (p. 178) : \u00ab Notre colonel c\u2019est un gros cochon (\u2026) j\u2019esp\u00e8re que le bon dieu en prendra piti\u00e9 et que pour quelques justes il nous sauvera quand-m\u00eame. \u00bb<br>IV. La mort <br>Jean essaie, quand il le peut, de cacher la r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 Jeanne lorsqu\u2019il stationne dans des secteurs dangereux. Lors de l\u2019offensive de la fin septembre 1915 o\u00f9 le 407e va donner, il a \u00e9crit ce qui l\u2019attend \u00e0 ses beaux-parents (25 septembre, p. 239) : \u00ab les c\u0153urs sont gros car l\u2019heure grave est arriv\u00e9e nous allons entreprendre une besogne bien dure surtout sanglante. Enfin il n\u2019y a rien \u00e0 faire il faut y aller de bon c\u0153ur. (\u2026) ne parlez pas \u00e0 Jeanne de rien. \u00bb Jean est tu\u00e9 le 28 septembre et Jeanne continue de lui \u00e9crire jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019elle apprenne la funeste nouvelle, probablement le 10 octobre. Elle lui \u00e9crit le 5 (p. 242) \u00ab Tu ne m\u2019en parlais rien le 25 que vous deviez repartir [en situation expos\u00e9e] et depuis je n\u2019ai pas de nouvelles (\u2026) j\u2019ai l\u2019\u00e2me lac\u00e9r\u00e9e par de bien tristes pressentiments (\u2026) Yvonne a aussi le c\u0153ur bien gros lorsqu\u2019elle me voit pleurer. Pour elle je suis oblig\u00e9e de me retenir et cela me gonfle davantage car la pauvre petite me fait de la peine. \u00bb On dispose ensuite de lettres de camarades, qui d\u00e9crivent tous, soit une mort imm\u00e9diate et sans souffrance (une balle dans la t\u00eate), soit le fait qu\u2019il \u00e9tait en r\u00e8gle avec la religion ; on lui d\u00e9taille la c\u00e9r\u00e9monie d\u2019avant l\u2019assaut (p. 249). \u00ab Nous avons eu la visite de notre aum\u00f4nier divisionnaire. (\u2026) L\u2019absolution g\u00e9n\u00e9rale et collective in articulo mortis. La communion, le viatique \u00e0 7 heures et demi du soir. Votre Jean \u00e9tait du nombre. \u00bb Lorsque, sous le feu, on n\u2019a pu ramener les corps des tu\u00e9s, on trouve en g\u00e9n\u00e9ral dans ce type de courrier une formule pour \u00e9luder, car il s\u2019agit de consoler les proches ; ce n\u2019est pas le cas ici (p. 250) : \u00ab mais apr\u00e8s six jours de luttes incessantes lorsque nous avons \u00e9t\u00e9 relev\u00e9s il n\u2019avait pu \u00eatre enterr\u00e9 ni aucun de ses camarades car la mort aurait fauch\u00e9 quiconque aurait voulu le transporter. Il \u00e9tait toujours couch\u00e9 sur le dos la figure sereine les mains ramen\u00e9es sur la poitrine. \u00bb Le livre est cl\u00f4t par un dernier document, une petite lettre qui a \u00e9t\u00e9 tenue secr\u00e8te jusqu\u2019\u00e0 la mort de Jean (p. 261) ; sur la petite enveloppe est \u00e9crite la mention \u00ab A remettre \u00e0 ma femme dans le cas o\u00f9 je serai tu\u00e9. J\u2019esp\u00e8re que le Dieu me gardera Jean Bouteille.\u00bb ; A l\u2019int\u00e9rieur, une tr\u00e8s petite feuille elle-m\u00eame de 12 cm sur 5, pli\u00e9e en 4. A la lecture de ce document, avec la familiarit\u00e9 que l\u2019on a acquise progressivement avec cette petite famille attachante, difficile de ne pas \u00e9prouver, malgr\u00e9 l\u2019habitude, une brutale m\u00e9lancolie : en cela ce livre est aussi un excellent biais pour faire \u00ab revivre \u00bb plus de cent ans apr\u00e8s ce qu\u2019a \u00e9t\u00e9 la douleur de certains deuils, et pour nous communiquer cette exp\u00e9rience de tristesse accablante :<br> \u00ab Septfroid-le-Haut, 30 septembre 1914 Ma ch\u00e8re Jeanne et Yvonne<br>Quoique n\u2019ayant du tout l\u2019espoir d\u2019\u00eatre tu\u00e9 j\u2019ai toujours pens\u00e9 en te quittant te retrouver bient\u00f4t seulement il faut tout pr\u00e9voir personne ne conna\u00eet sa destin\u00e9e. Si par malheur un jour je trouve la mort sur le champ de bataille comme l\u2019ont trouv\u00e9e plusieurs de mes fr\u00e8res le 24 septembre la nouvelle te serait terrible ma ch\u00e8re Jeanne car je connais d\u2019avance le d\u00e9sespoir que tu \u00e9prouverais en recevant la d\u00e9p\u00eache. J\u2019esp\u00e8re que Dieu te pr\u00e9servera de ce malheur seulement si toutefois malheur arrive raisonne-toi et ne te mets pas malade. Songe \u00e0 notre petite fille qui resterait orpheline et vis pour elle. Et puis d\u2019ailleurs songe \u00e0 l\u2019autre monde. Nous nous retrouverons l\u00e0-haut. L\u00e0 il n\u2019y aura plus de s\u00e9paration et ce sera le bonheur \u00e9ternel. Prie pour moi je prierai pour toi. Au revoir ma ch\u00e8re Jeanne. Console-toi vite et \u00e9l\u00e8ve ta fille chr\u00e9tiennement c\u2019est tout ce que je te demande. Dieu nous retrouvera. Ton cher \u00e9poux J. Bouteille. \u00bb<br><br>Vincent Suard d\u00e9cembre 2020<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>1. Les t\u00e9moins Jean Bouteille est cultivateur \u00e0 Yseron (Rh\u00f4ne) au moment de la mobilisation, mais il est aussi le coiffeur du village et occasionnellement tueur de cochon. Il est mari\u00e9 \u00e0 Jeanne Imbert depuis 1910, et leur fille Yvonne est n\u00e9e en 1912. 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